Deux oiseaux sur la branche

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après ... [+]

— Tu crois que c'est le mari et la femme, demanda Manon à sa grand-mère.
— Je dirais plutôt que c'est la mère et son petit, répondit cette dernière.
— Il n'est pas si petit ça !
— Mais il a besoin d'aide.
— Tu as raison et les maris n'aident pas toujours leur femme.
— Regarde ! L'oiseau le plus gros a plus de bon sens pour apporter les brindilles. L'autre est vif mais tout fou. Il veut montrer qu'il est capable mais il s'y prend mal.
Manon et Muguette étaient assises sur un banc dans le parc avoisinant la résidence senioriale où vivait Muguette. Quand Manon était petite, elle comprenait « seigneuriale » et pensait que cet endroit était parfait pour sa chère grand-mère qui avait « la classe » à ses yeux et dont l'occupation préférée était d'imaginer des robes de princesse pour sa petite fille. Lors de sa première visite, Manon avait été un peu déçue en réalisant que si l'endroit était « classe », les occupants du « château » étaient surtout des vieilles femmes qui ressemblaient plus à de méchantes fées qu'à de belles princesses, un lieu de vie à peine digne de sa grand-mère adulée. Elle n'imaginait pas encore que cet endroit allait devenir son havre de paix au milieu de la houle d'une adolescence compliquée.
Muguette regardait maintenant les mains de sa petite-fille qui, au lieu d'être soignées avec de jolis ongles vernis étaient tout écorchées et les ongles rongés.
— Pourquoi tu as fait ça, Manon ?
Manon savait que ce n'était pas bien, qu'elle n'aurait pas dû mais le règlement était si strict mais les maths étaient si compliquées mais les camarades de classe si snob et si fausses mais son cœur était si triste mais elle se demandait tellement ce qu'elle faisait là mais elle se demandait tellement ce qu'elle voulait mais elle en voulait tellement à ceux qui l'avaient enfermée là...
Ce n'était qu'un internat de bon niveau, les cours y étaient excellents, les élèves de milieux aisés étaient bien encadrés, encouragés, destinés à réussir. C'est ce qui avait poussé la mère de Manon à l'inscrire dans cet établissement. Car Stéphanie qui était infirmière faisait de longues heures à l'hôpital, rentrait souvent tard en raison des transports car il fallait bien qu'elle ait aussi un peu de temps à elle car elle était divorcée car elle voulait « refaire sa vie » comme disait Manon en levant les yeux au ciel, car elle avait rencontré quelqu'un, un jeune artiste, amusant, fantasque car elle voulait profiter de la vie avec lui... Mais Manon n'avait pas du tout le sentiment de profiter de sa vie à elle dans cet établissement scolaire. Alors un jour, un de ces jours du mois où son ventre lui faisait un peu plus mal que d'habitude, où ses nerfs à vif l'amenaient à toutes sortes de querelles avec son entourage, Manon escalada le grillage qui la maintenait prisonnière - oubliant complètement qu'il la protégeait aussi du monde extérieur - et s'écorcha les mains. Elle était en fait assez fière de ses blessures de guerre.
— Où tu vas dormir ce soir Manon ?
À sa « sortie » de l'internat, Manon avait vite retrouvé ses anciens copains de collège, ses mauvaises fréquentations aurait dit sa mère qui les soupçonnait d'avoir entraîné sa fille dans la drogue. Manon était « clean » maintenant mais pour combien de temps ? Muguette était inquiète.
— Chez Sébastien, soupira Manon.
Elle ne disait jamais « chez moi », « chez maman » ou « à la maison » depuis que sa mère vivait avec Sébastien. Tandis que Stéphanie travaillait à l'hôpital, Sébastien recevait des amis bohèmes, des artistes et des pseudo artistes. Manon avait souvent du mal à s'isoler. Ils l'invitaient à se joindre à eux mais elle se sentait mal à l'aise au milieu de ces adultes bavards et éméchés. Dans ces moments-là, elle regrettait presque son père et tout ce qu'elle avait détesté chez lui : la discipline, une vie étriquée, organisée à la minute près.
Muguette pensait avoir bien élevé sa fille. Elle lui avait payé des cours de piano et d'équitation, avait supervisé ses devoirs tous les soirs. Avec un CAP de couture pour tout bagage, Muguette avait préféré ne pas travailler pour « être au service » de sa famille. Elle ne s'était jamais sentie amoindrie, ridicule ou démodée en utilisant cette expression. Elle aimait son mari qui lui offrait une vie douce et confortable et adorait sa fille Stéphanie avec qui elle pensait avoir une grande complicité. Comme elle avait été heureuse quand celle-ci avait épousé un ingénieur, un garçon de bonne famille, très bien ! Trop bien ! Malgré la naissance de Manon, Stéphanie comprit vite que rien ne comptait plus pour son mari que sa réussite professionnelle, son ascension sociale et la rénovation de sa maison dont il voulait être fier. Il était toujours tendu, acariâtre, jamais disponible. Stéphanie se sentait inexistante, l'enfant partageait le sentiment d'abandon de sa mère.
Manon observait toujours les oiseaux. « Regarde Mamie, dit-elle, le gros est tellement occupé à ce qu'il fait qu'il ignore complètement l'autre qui essaie de participer. » Muguette se demanda si sa petite-fille avait lu dans ses pensées.
— Je sais que tu ne te sens pas chez toi chez Sébastien mais j'aime mieux ça, je ne suis pas rassurée quand tu vas chez Lucas.
— T'inquiète Mamie, puisque je te dis que je ne fume plus. Lucas est vraiment gentil et en plus il a un scooter, on peut aller se balader.
Ce dernier détail ne rassura guère la grand-mère. Mais que pouvait-elle dire, que pouvait-elle reprocher à sa petite fille pleine d'énergie alors qu'elle connaissait si bien la frustration de ne pouvoir se déplacer librement, condamnée à avancer à tout petits pas, en prenant mille précautions pour ne pas tomber ? Livrée à elle-même depuis son plus jeune âge, Manon avait appris à se débrouiller. Quoique vulnérable, elle savait échapper aux dangers et aux pièges, elle l'espérait.
Manon ne regardait plus les oiseaux, elle scrutait maintenant nerveusement son portable en martelant nerveusement le sol du pied. Elle était chaussée de grosses bottines noires cloutées, un goût vestimentaire que Muguette ne comprenait pas vraiment mais elle reconnaissait que les brillants qui ornaient les clous étaient assez jolis. Avant l'internat, Manon avait porté un petit brillant à la narine. Muguette lui avait dit que ce serait plus joli sur une bague, Manon avait rétorqué d'un air moqueur : « Pourquoi pas une bague de fiançailles ! » Depuis, la vieille dame s'abstenait de toute remarque.
— Tu veux rentrer maintenant, demanda Manon.
— On a encore un peu de temps, répondit Muguette. Tu sais, je suis une sauvage comme toi. Je n'aime pas prendre mes repas dans la salle à manger avec les autres, je préfère grignoter quelque chose chez moi en solitaire.
Tandis que Manon était de plus en plus absorbée par l'écran de son portable où les messages affluaient, Muguette regardait le soleil décliner derrière les arbres au fond du parc. Les oiseaux s'étaient calmés et n'apparaissaient plus qu'en filigrane. L'oiseau le plus menu s'envola et disparut après avoir voltigé dans le ciel qui s'assombrissait.
— Et puis je me couche tard, poursuivit la grand-mère. J'ai du mal à m'endormir.
— Tu devrais essayer de fumer du chanvre, ça détend, dit Manon en riant.
Muguette répondit par un faible sourire. N'était-elle pas addict au Stilnox ? Une vieille chanson mélancolique venant d'une des fenêtres ouvertes de la résidence parvint jusqu'à elle : « Il a neigé sur nos vingt ans... » Sur le portable de sa petite fille à côté d'elle, elle aperçut le dernier message accompagné d'une série de petits cœurs.
— Allez, accompagne-moi, ma chérie, dit-elle en se levant péniblement. Je crois que l'heure a sonné.
Cette expression rappela à Manon son séjour à l'internat et les sonneries qui rythmaient sa vie. Elle se demanda ce que sa grand-mère entendait par là, oublia, et se sentit légère comme un jeune moineau.
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M. Iraje · il y a
Mais qui sont ces drôles d'oiseaux ...? Une belle complicité transgénérationnelle.
De mon côté, avant que le portail ne se referme (J-4) sur la Finale, je t'invite à venir REtrouver le jardin des ombellifères 🥕🥕🥕 Les combattantes de l'ombre (M. Iraje)

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Annabel Seynave- · il y a
J'ai bien aimé ce petit échange tout en délicatesse entre une grand-mère et sa petite fille. Merci Pénélope !