Deux marteaux sur une chaise en rotin

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En compétition

Marika avait toujours rêvé d’avoir une galerie d’art attenante à son propre atelier de sculpture de la pierre, en plein cœur de Florence, sa ville natale. Cependant, sa rencontre avec Bradley avait donné une autre tournure à sa vie. En épousant un marine américain, elle avait accepté de renoncer temporairement à une carrière artistique. Au cours des trois années qui suivirent leur mariage, ils changèrent de lieux de vie à plusieurs reprises au gré des mutations de Bradley. Lorsque Marika lui annonça qu’elle était enceinte, ce dernier mit quelques secondes à intégrer l’information puis serra tendrement sa femme dans ses bras et l’embrassa, les yeux embués de larmes. Père, il allait devenir père. Au fil des semaines, voyant son corps se transformer, elle réalisa que leur vie en serait transformée, repoussant encore plus loin dans un futur incertain la réalisation de son rêve. Malgré tout, Marika demeurait rayonnante de bonheur. En dépit des nausées et de la fatigue, elle continua de s’investir pleinement dans des activités bénévoles qu’elle considérait comme étant « son travail », jusqu’à la naissance de Colleen, leur première fille. Treize mois plus tard, Natasha venait agrandir la famille. Ensemble, ils affrontèrent les nuits chaotiques, les maladies, la fatigue, les coups de blues, les hauts et les bas, toutes ces choses qui s’évaporent dans le sourire de l’enfant que l’on a devant soi.
Pour les deux ans de Natasha, une nouvelle destination leur fut imposée : le Brésil. Marika inscrivit les filles à l’école dès qu’elles furent en âge d’y aller dans l’espoir d’avoir davantage de temps pour elle, souhaitant faire enfin de sa passion son métier. Mais le destin, qui en avait décidé autrement, provoqua sa rencontre avec Filomena, une enseignante à la retraite qui venait de temps à autre à l’école. Les deux femmes sympathisèrent rapidement et eurent plaisir à se recevoir l’une et l’autre. En plus des services qu’elle rendait à la bibliothèque, Filomena était employée à temps partiel au sein d’une association caritative : Mão no coração (la main sur le cœur). En deux minutes, l’ex-professeur avait expliqué le but de cette association : accompagner des personnes âgées qui n’ont pas de moyen de locomotion à leurs rendez-vous médicaux. Marika se laissa convaincre d’aller une première fois avec Filomena, puis, naturellement, accepta de s’engager. Chaque semaine, sur sa feuille de route, figuraient les noms et prénoms des patients, leur adresse, le lieu de leur visite médicale et la durée estimée du rendez-vous.
C’est ainsi que, ce matin de juillet, sous une averse tiède, Marika prit la route de Porto Feliz pour se rendre chez Francisco. C’était la première fois qu’elle allait chez ce septuagénaire dont les problèmes de vue empiraient de mois en mois. Aldo, son fils unique, avait insisté pour qu’il consulte, mais il n’avait ni les moyens ni le temps d’accompagner son père récalcitrant à toute aide extérieure. Aussi avait-il fait appel à l’association en désespoir de cause.
Marika suivait les indications du GPS et respectait scrupuleusement le Code de la route. Un accident dans ce quartier pauvre était la dernière chose qu’elle voulait vivre. Elle ne savait que trop bien les réactions disproportionnées de ces habitants démunis prêts à tout pour récupérer de l’argent et des dédommagements exorbitants pour le préjudice causé à l’un des leurs. Filomena l’avait avertie que ce district n’était pas le plus commode, mais en pleine matinée, il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Elle s’annoncerait, aiderait Francisco à monter dans sa voiture, quitterait les lieux et le redéposerait après sa visite médicale.
Elle slaloma au mieux entre les flaques d’eau qui s’étaient formées dans les nombreux nids de poule, contourna un bâtiment délabré squatté par une bande de gamins désœuvrés, évita de justesse deux chiens galeux en train de déchiqueter des sacs d’ordures qu’aucun service municipal n’était venu ramasser et stationna enfin son véhicule devant le portail ouvert de la maisonnette de Francisco. Elle cala sous le pare-brise avant, bien en évidence, l’affiche de l’association. Le nom était écrit en lettres capitales bleu marine et le logo représentait deux mains enveloppant un cœur rouge. En claquant sa portière, Marika se souvint de la recommandation de Filomena : « En mettant le panneau, tu es sûre de ne pas être verbalisée même si tu n’es pas bien garée. La police apprécie le service que nous rendons à nos anciens et, en général, ils ferment gentiment les yeux si tu leur expliques pour qui tu travailles. »
Elle jeta un rapide coup d’œil aux abords de la maison et des habitations voisines. Des visages l’observaient derrière les vitres d’en face. Elle s’avança sur l’allée herbeuse bordée d’orchidées sauvages et de quelques canas étalant leurs fleurs aux couleurs chatoyantes. Comme oublié dans le parterre végétal, un fauteuil en rotin bleu ciel accueillait sur son assise deux marteaux. « Curieux », songea Marika. Elle continua et découvrit, au milieu des massifs de bougainvilliers exultants sous le soleil, une énorme tête de gorille sculptée dans la pierre. Elle s’avança et posa sa main sur les traits de ce visage presque humain qui la dévisageait, avant de poursuivre en direction de la porte d’entrée. Comme prévu dans les consignes qu’elle avait reçues et qu’elle appliquait scrupuleusement depuis deux ans maintenant, elle pressa le bouton de la sonnette, ouvrit la double porte vitrée et frappa sur la porte en bois, puis elle s’annonça :
— Bonjour, Francisco Thales, c’est Marika de « La main sur le cœur », je viens pour votre rendez-vous.
Elle entendit un bruit de chaussures glissant sur le sol en provenance de l’intérieur. Puis, la porte se déverrouilla et s’ouvrit sur le propriétaire des lieux. Un homme au teint basané, aux cheveux blancs, courts et frisés, au visage imberbe peu marqué par les rides du temps, excepté le front, se redressa et plissa les yeux pour examiner avec le peu de capacité visuelle qu’il lui restait la silhouette de la jeune femme présente sur le pas de sa porte.
— Hmmm, c’est bien parce que c’est vous, dit-il sur un ton de reproche à Marika en sortant complètement de chez lui.
— Pardon ?
— Je n’ai pas besoin d’aller voir un docteur pour qu’il me dise que je perds la vue ! Aldo, Aldo, Aldo, répétait-il en colère en pointant son index devant lui. Ce gredin a tellement insisté que j’ai dû céder. Mais je vous préviens, c’est la première fois et la dernière fois que vous m’emmenez dans ces boites à microbes. Après quoi, je ne veux plus vous voir chez moi !
Elle tendit sa main, mais Francisco refusa aussitôt. Il marcha lentement en suivant de près celle qui le précédait sur le chemin. Elle l’aida à se diriger jusqu’à sa voiture et répondit sur le ton de l’humour.
— Voyons mon ami, nous allons à l’hôpital…
— Justement ! C’est bien ce que je dis ! râla-t-il en l’interrompant alors qu’elle bouclait sa ceinture et refermait sa portière.
Elle s’installa au volant, démarra le moteur, programma le GPS en direction de l’hôpital et roula prudemment. Quitter le quartier défavorisé du vieil homme fut plus rapide qu’elle ne le pensait et, une fois sur le grand axe, elle se détendit et ouvrit la conversation sur un nouveau sujet. Depuis qu’elle conduisait des seniors à leurs rendez-vous médicaux, elle avait une série de questions qu’elle avait l’habitude de poser pour s’intéresser à ceux qu’elle transportait et accompagnait. Certains étaient entourés d’amis ou avaient de la famille. D’autres, au contraire, étaient vraiment seuls. Aussi, la venue de Marika, bien qu’elle signifiât une visite médicale (avec son lot d’incertitude et de tristesse), était avant tout, pour eux, source de joie.
— Alors, dites-moi Francisco, êtes-vous grand-père ?
— Oui, je suis le Papico de six petits-enfants, répliqua-t-il en s’efforçant de sourire.
— Six ! C’est superbe ! Ils habitent par ici ?
— Non, mon fils et sa famille vivent au nord de Campinas, alors avec les embouteillages et son travail, il n’a pas le temps. Et puis sa femme s’est faite licenciée avant la naissance des jumeaux. Alors avec tous ces problèmes, je ne suis pas prêt d’avoir de la visite, répliqua-t-il, imaginant qu’en déballant tout d’une traite, elle n’aurait pas besoin d’en savoir plus.
— Mais vous avez des amis dans votre quartier, non ?
Francisco baissa la tête et prit une profonde inspiration. Il n’avait pas d’amis et ne cherchait pas non plus à s’en faire. Sa solitude lui convenait. Point. Un silence gêné s’installa pendant plusieurs minutes. Ne voulant pas rester sur une note morose, Marika chercha un autre angle de discussion. En dépassant le panneau publicitaire du zoo de Sao Paulo, elle repensa au gorille du jardin.
— Où avez-vous déniché la tête de gorille qui est dans votre allée ?
— Sergio est né de mes mains, tout simplement, déclara-t-il d’un ton neutre.
Elle jeta un regard éberlué vers son passager qui, bien que malvoyant, avait détecté la surprise de la jeune femme assise à ses côtés. Le vieil homme baissa sa garde ; enfin quelqu’un s’intéressait à son art.
— Et oui ma petite dame, ce faciès que vous ne verrez nulle part ailleurs est une de mes réalisations, avoua-t-il fièrement en forçant sa vue en direction de la conductrice.
— C’est magnifique, je suis impressionnée !
Marika eut soudain envie de poser mille questions :
— Racontez-moi, la sculpture était votre métier ou un passe-temps ? 
Les vingt minutes de trajet qu’ils avaient à partager avant d’arriver à l’hôpital furent riches en échanges. Francisco révéla qu’il avait été électricien toute sa vie active, mais nourrissait depuis toujours une passion pour la pierre. Sans vraiment savoir comment exploiter ce don, il avait commencé par ramasser des cailloux qu’il trouvait beaux ou des pierres dont la forme l’inspirait. Au cours de ses marches dans les campagnes environnantes, il cherchait toujours le morceau de rocher à partir duquel il pourrait façonner un visage, une forme abstraite, une fleur, un animal. Avec ses maigres économies, il avait pu acheter ses premiers outils de taille et quelques blocs de pierre plus ou moins volumineux. Marika l’écouta avec ravissement jusqu’à ce que leur conversation soit interrompue à l’entrée du cabinet d’ophtalmologie. Elle l’accompagna et assista à son examen visuel. Après un questionnaire de plusieurs pages à remplir et une heure de tests divers, le médecin donna son diagnostic :
— Vous êtes atteint d’une Dégénérescence Maculaire Liée à l’Âge. La DMLA est une maladie dégénérative de la rétine qui, en règle générale, ne conduit pas à la cécité complète. Vous avez constaté par vous-même, et les examens le prouvent, une diminution de votre vue. Progressivement, vous allez perdre encore un peu plus votre vision centrale, mais cela n’aura pas d’impact sur votre vision périphérique ou latérale. Pour vous aider dans votre vie de tous les jours, je vais vous prescrire des lunettes adaptées et des séances de rééducation avec un orthoptiste.
Francisco saisit la main de Marika et cette dernière la recouvrit de la sienne pour l’assurer de son soutien. Le constat était sans appel. Cette maladie irrémédiable avait pour conséquence la perte d’autonomie du vieil homme. Lui qui n’avait jamais demandé la moindre aide à qui que ce soit devrait maintenant affronter cette faiblesse. Malgré une santé de fer et une détermination imparable, il se voyait contraint à accepter d’être secondé dans son quotidien. Quel drôle de revers de la vie ! Si seulement Paulita avait été encore en vie, elle l’aurait épaulé, aidé. Soudain, ces vingt longues années de veuvage le frappèrent en plein cœur. Il salua le médecin sans poser de question et sortit du cabinet en s’appuyant au bras de Marika. Finalement, il était bien content qu’elle soit là.
— Il est 11 h, je vous emmène déjeuner au restaurant, ça vous dit ?
En proposant une sortie à son patient, elle dérivait un peu du protocole, mais la tristesse de Francisco lui fendait le cœur. Elle ne se voyait pas le redéposer chez lui et le laisser seul avec cette nouvelle accablante. Il opina sans vraiment se prononcer et se laissa entraîner vers une gargote. Il mangea sans appétit, mais appréciait cette compagnie. En définitive, hormis son fils unique, il n’avait pas de famille dans un rayon suffisamment proche qui puisse venir l’aider à la maison. Non, il n’y avait guère que Marika, cette jeune femme pétillante qui avait touché son cœur par sa douceur et sa spontanéité.

Une semaine plus tard, l’Italienne était de retour chez son ami brésilien.
— J’ai quelque chose à vous montrer qui pourrait vous intéresser, je crois, annonça-t-il joyeusement.
Il déambula avec une aisance déconcertante entre le buffet, la table et les chaises et poussa une porte en bois située à l’arrière de la maison. Elle donnait sur son atelier. Il marcha parmi ses sculptures et, tout en posant ses mains dessus, cita une à une ses créations. Toutes évoquaient une personne, un lieu, une date. Marika le suivit, observant chacun de ses gestes et l’expression de son visage. Francisco souriait, inspirait, hochait la tête à l’évocation de certains souvenirs que lui rappelaient cette danseuse, cette tortue, cette figure toltèque. Il marqua un temps d’arrêt devant deux mains entrelacées puis poursuivit vers un livre ouvert, un hibou, un aigle, et acheva par la présentation de sa dernière sculpture en cours de réalisation : une fleur de lotus posée à la surface de l’eau. Marika s’avança près de l’établi où étaient alignés maillet, pointerolles, taillants, râpes et limes, scies et autres outils et saisit une gradine. Tenir cet objet dans ses mains lui rappela combien cette joie de faire naître une forme d’un bloc de pierre lui manquait. Elle la reposa et soupira avec mélancolie.
— Que se passe-t-il, Marika ? Vous avez l’air bizarre. Vous n’aimez pas mes créations ?
— Si, si, bien au contraire. Je les trouve splendides, c’est juste que cela me fait penser à mon passé lointain, mes études…
— Votre passé ? Jeune comme vous êtes, il ne doit pas être si loin, la coupa-t-il en riant. Si vous aimez la pierre, regardez donc sous cette toile de lin, là-bas, il y a un bloc qui attend d’être façonné. Il est à vous !
Surprise de sa proposition, elle consulta l’heure et faillit accepter, mais se ravisa. Elle devait récupérer les filles plus tôt aujourd’hui et la durée imprévisible des bouchons ne penchait pas en sa faveur.
— Je peux revenir ? osa-t-elle demander.
— Bien sûr ! Quand vous voulez, répliqua-t-il, enjoué.
— Je veux dire, en dehors des rendez-vous médicaux ?
— Bien entendu ma p’tite dame. Tenez, sortez donc par la porte du fond, comme ça vous ne mettrez pas de poussière dans la maison !
Marika sourit, le remercia et lui caressa le bras en signe d’au revoir. Après qu’elle eut quitté son atelier, Francisco savoura les effluves du parfum qu’elle avait laissé. Même si l’atmosphère était poussiéreuse, il pouvait détecter les notes de fleur de lys flottant autour de lui. Transporté par une énergie nouvelle, il se mit à buriner la surface de la pierre afin de façonner les pétales de sa fleur de lotus. Il utilisait ce qu’il lui restait de sa vue pour examiner son travail en complément du toucher. Constamment, il caressait la pierre et lui parlait comme si elle était vivante. Il martela, burina, griffa, lima sans voir le temps passer. Il réalisa que la nuit avait envahi son atelier quand le voisin réclama moins de bruit. Alors, il posa ses outils, se doucha, avala un bol de soupe et se glissa dans son lit, inspiré par d’autres sculptures possibles. Le lendemain, il se remit au travail, envisageant de tailler un autre bloc tant qu’il y voyait assez clair. Chacune des visites de Marika emplissait son cœur d’une joie immense. Il appréciait leurs discussions à bâtons rompus entre deux coups de marteau. Elle lui parla de ses aspirations, il évoqua son passé, sa jeunesse et sa rencontre avec Paulita, une danseuse au tempérament de feu qui avait bravé l’interdit paternel en épousant un modeste électricien de la banlieue de Sao Paulo.

Près de quatre mois passèrent ainsi dans la paix, le partage et l’amitié jusqu’à ce que des tensions perturbent les accès et traversées du quartier de Francisco. À contrecœur, Marika annula une première visite chez son ami, puis une seconde et les suivantes furent reportées. Pour ne pas couper tout lien, Francisco accepta qu’elle le contacte par téléphone. Entendre sa voix lui apportait un peu de réconfort, chassant pour quelques minutes sa tristesse. Il y avait dans leur relation d’amitié quelque chose d’unique, proche d’un lien père-fille. Il réalisa alors que cette jeune femme d’origine italienne, qui s’était si bien intégrée à son pays et menait de front une vie de famille et un dévouement sans faille pour cette association, forçait l’admiration. Pourquoi son fils n’avait-il pas croisé la route d’une femme telle que Marika ? Cultivée, investie, intéressante et encline à faire le bien autour d’elle.

Deux mois plus tard, une accalmie offrit une opportunité de visite surprise à Marika. Elle y allait pour revoir son ami, mais aussi lui annoncer son départ. Quand il reconnut le son de sa voix, Francisco, qui n’en croyait pas ses oreilles, laissa une larme couler le long de sa joue. Sa vue ayant encore diminué, il s’approcha tout prêt d’elle et caressa son visage longuement, s’excusant pour la peau sèche et rugueuse de ses mains. Les yeux clos, en silence, Marika le laissa s’imprégner des traits et contours de son nez, de ses yeux, de son front, de ses joues et de son menton. Elle avait deviné ce que Francisco cherchait : un nouveau modèle. Il l’invita à le suivre et l’encouragea à finir son travail. Elle souleva la bâche et examina la pierre qu’elle avait commencé à sculpter et qui attendait sagement son achèvement.
Francisco mit un CD et au rythme d’une bossa-nova, ils se mirent à frapper successivement la pierre placée devant eux. La forme se dessina petit à petit sous les coups répétés de Marika, tandis que, de son côté, Francisco avait déjà attaqué un autre bloc et y allait à grands coups de scie et de marteaux en esquissant des pas de danse. De temps à autre, il fredonnait, faisait un tour sur lui-même, invitant son amie à profiter de la musique pour se laisser guider par elle, inspirer, envoûter.
À la fin de cette journée, Marika qui s’était demandé comment s’y prendre pour annoncer son départ à Francisco se résigna. Le cœur lourd, elle lui révéla qu’elle quittait le Brésil pour se rendre aux États-Unis.
— Ce n’est rien, répliqua Francisco qui avait senti que quelque chose lui pesait sur le cœur. Votre bloc vous attendra, vous savez, la pierre a tout son temps !
— Merci, Francisco, mais je ne sais pas si je pourrai revenir, cela dépend des missions de mon mari.
— Ne vous inquiétez donc pas, reprit le vieil homme qui se forçait à masquer sa mélancolie. La Providence a voulu notre rencontre, ce n’est pas pour rien, alors, si nous sommes appelés à nous revoir, la vie fera en sorte que nos chemins se croisent à nouveau. Et puis, on pourra toujours s’appeler. Je demanderai à celle qui vous remplacera de prendre des photos de mes sculptures et on vous les enverra.
— C’est une bonne idée !
— Et je compte sur vous pour m’écrire, m’appeler et me donner de vos nouvelles.
— Je n’y manquerai pas.
Ils se serrèrent longuement dans les bras l’un de l’autre. Marika sortit par la porte de l’atelier et, sans retenir ses larmes, monta en voiture et s’éloigna. Francisco s’assit sur son tabouret et pleura amèrement.

Huit mois plus tard, Marika recevait une lettre de Filomena.
Chère amie,
Tu trouveras sous ce pli, une invitation à l’inauguration de l’Espace Culturel Francisco Thales. Ton ami talentueux a décidé de partager sa passion de l’art auprès des jeunes de son quartier. Il est allé voir le maire qui a tout de suite adhéré à son projet. Avec d’autres artistes, ils ont réhabilité un ancien bâtiment pour en faire un espace culturel, c’est incroyable. L’audace et la détermination de Francisco ont fait bouger les choses ! Je pense que sa cécité croissante a influencé les gens qui ont compris que l’on devait permettre à tous ceux qui le souhaitent de découvrir et de mieux connaitre l’art, à commencer par la sculpture. Les élus sont convaincus que c’est une vraie chance pour les jeunes du quartier et, au final, tout le monde en bénéficie. Deux de ses créations sont déjà visibles à la mairie. J’espère que tu pourras venir, Francisco ne sait pas que je t’ai écrit, mais je sais qu’il serait très heureux si tu lui faisais la surprise d’être là, dans la mesure du possible, évidemment.
Dans la joie de te lire et d’avoir de tes nouvelles, je t’embrasse bien affectueusement,
Filomena.

Une joie immense envahit le cœur de Marika qui se prépara à des retrouvailles inespérées. Trois jours plus tard, en arrivant sur le sol brésilien, le soleil et la chaleur étaient au rendez-vous, tout comme Filomena qui l’attendait avec empressement.
— Je suis contente que tu aies pu venir, c’est super, oh la, la, j’en connais un qui va avoir une drôle de surprise dimanche ! annonça-t-elle en riant.
— Merci, Filomena, je suis tellement heureuse d’être ici.
Quelques minutes avant le discours inaugural, Marika se glissa entre les personnes présentes. Elle vit sur une estrade, Monsieur le Maire, un jeune homme d’une beauté déstabilisante à côté duquel se tenait une femme vêtue d’une robe bariolée, deux autres personnes en costume cravate et Francisco qui avait troqué sa blouse de sculpteur pour un pantalon droit, une chemise d’un blanc éclatant et un débardeur gris anthracite surmonté d’un nœud papillon. Il était très élégant. Elle sourit en remarquant ses chaussures brillantes et ses nouvelles lunettes de soleil.
La gestuelle et la voix envoûtante de celui qui prit la parole devant tous eurent un effet inattendu dans le cœur de Marika. Elle le trouva très attentionné auprès de Francisco quand il guida sa main vers le voile de tissu qui masquait une sculpture. L’attitude bienveillante de cet inconnu était touchante. D’un geste franc, son ami artiste tira sur la toile faisant apparaître un magnifique buste de femme qui, jusque-là, était resté caché aux yeux de tous. Des cris d’admiration montèrent, aussitôt suivis par des applaudissements. Une fois le calme revenu, le maire compléta ses propos en précisant que cette statue avait toute sa place dans le hall d’accueil du centre culturel. Puis une voix dans l’assistance s’empressa de demander à son créateur le nom de sa sculpture. Francisco se racla la gorge, se redressa et déclara haut et fort : 
— Bella Marika.
Marika sentit son cœur bondir dans sa poitrine au point d’avoir peur que celui-ci n’explose. Non seulement la statue était splendide, mais sa vraisemblance était frappante. Déjà des dizaines de personnes étiraient leur cou pour voir, d’autres s’approchaient pour admirer le travail de l’artiste et le féliciter.
— Qui est Marika ? interrogea le maire après avoir demandé le silence.
— Marika est la fille que je n’ai jamais eue. C’est celle qui m’a permis de voir alors que je perdais la vue. Elle m’a montré que l’amitié et le partage n’ont pas de frontière. Nous étions deux étrangers, rien ne prédestinait notre rencontre, et pourtant nos chemins se sont croisés et grâce à elle j’ai repris gout à la vie, à ma vraie vie. (Il marqua une courte pause afin de gérer le trouble que l’on percevait dans sa voix.) Ce pour quoi je suis né : l’art, la sculpture avant tout, mais aussi la musique. À mon tour de partager ce qui me passionne, ce que je sais faire, ce que j’aime le plus avant de quitter cette terre.
Après de nouveaux applaudissements, le maire remercia Francisco et invita les personnes rassemblées à partager un verre de l’amitié. Les yeux embués de larmes et le cœur empli d’émotion, Marika se faufila parmi les invités et glissa sa main dans celle de Francisco. Il n’eut aucun mal à la reconnaître. Le sourire éclaira son visage de plus belle et, sans se parler, ils se serrèrent longuement dans les bras l’un de l’autre jusqu’à ce que Filomena les interrompe joyeusement.
— Monsieur Thales, j’entends beaucoup de commentaires très positifs, c’est très encourageant tout ça ! lança-t-elle en lui serrant la main chaleureusement. Bravo pour votre œuvre, elle est absolument époustouflante !
— Oh, je n’y suis pas pour grand-chose, vous savez…
— Vous aviez un bon modèle, je présume, intervint le maire qui venait de les rejoindre, intrigué par la belle jeune femme qui tenait la main de l’artiste vedette du jour.
— Le meilleur qui soit ! déclara Francisco en inclinant la tête en direction de Marika.

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Mireille Bosq · il y a
Une véritable "ode" à l'amour de la sculpture, de la musique, de l'amitié de la vie. Tient un peu du conte de fée
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci pour votre commentaire.
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armelle LEMAITRE · il y a
Une belle histoire, captivante et touchante... Tu as amené tes deux personnages à créer des liens fusionnels à travers une passion commune, alliant tendresse, sensibilité, valeurs humaines...
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci beaucoup !
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Chantal Guilliet · il y a
Bravo ma belle c'est un délicieux moment partagé qui nous rapproche avec joie, j'ai hâte d'en découvrir d'autres ...
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Super ! Je suis contente que cette histoire t'ait plu.
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Phénix D'or Isabelle · il y a
Tu as une plume aussi légère que l'air et profonde comme la terre Merci pour ce petit moment d'ailleurs. Comment fait on pour voter ?
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci Isabelle. Pour le vote, je crois qu'il faut attendre Septembre. Pour l'heure, mon œuvre est en compétition avec les autres œuvres. Les votes seront possibles en Septembre.
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Benoit Harand · il y a
Belle histoire. Très bien écrite. On aurait envie que cela ne s’arrête pas là.
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci Benoit. La suite arrivera peut-être ! Qui sait.
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Alicelemerle · il y a
sympa
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci !
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Carolina LACOME · il y a
Belle et légère, elle donne envie de la lire jusqu'au bout. Merci
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci !
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Anahita Jambon · il y a
Une belle histoire.... merci
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci !
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Bertrand Lemaitre · il y a
Tout part de rien, une chaise en rotin, une sculpture,... et la vie qui se crée.
Magnifique

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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire écrite avec beaucoup de sensibilité et d'émotion, Lise-Marie ! J’ai le plaisir de vous inviter à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Lise-Marie Lemaitre · il y a
Merci beaucoup pour votre commentaire. Votre oeuvre "l'Exilé" est très belle aussi. Bonne journée.

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