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Deux heures à tuer

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Gécé

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Deux heures à tuer. Faire un tour, aller droit devant soi...Se laisser inviter par la grande allée face à la place et laisser le château derrière soi. Profiter de l’ombre légère et somptueuse des grands platanes sous lesquels les cafés de l’avenue avaient improvisé des terrasses offrant tables et chaises aux promeneurs fatigués en échange d’une glace ou d’une bière.
Deux heures à tuer. Deux heures coincées entre un début, celui où on vous a quitté en vous précisant le terme de l’attente et une fin, c’est-à-dire le moment à partir duquel vous devrez vous tenir prêt et dire adieu à toute liberté puisque vous serez à nouveau à disposition et devrez probablement attendre encore un certain temps, voire plus, mais sans pouvoir disposer de celui-ci.
Deux heures de liberté donc, deux heures sans entrave, à tuer librement.
S’asseoir au café ? Non, pas encore. Trop tôt, ce serait gâcher, galvauder cette généreuse liberté, entrer dans une espèce de convention banale où l’on n’aurait à observer que des retraités venant remplir leur grille de loto, des habitués assis pour commenter le match de la veille devant un petit noir, des oisifs s’interpellant au comptoir en glosant les derniers faits divers faisant la une du journal, quelque couple y cherchant paradoxalement une discrète intimité et, au hasard, une bande de jeunes gens bruyante et volubile ou une famille échouée là pour souffler un peu avant de poursuivre sa sortie dominicale.
Alors, marcher... Deux heures : c’est du temps ! Du temps qu’on a devant soi, du temps vide, rien que du temps à soi et qui aura son terme. Il convient d’en jouir pleinement. Pas question de l’occuper. Il faut en profiter, le laisser courir et le regarder filer minute par minute. En apprécier chaque seconde, imaginer tout ce que l’on pourrait faire. Préserver cet instant de tous les possibles. L’enrichir de l’inventaire de la foultitude de choses que l’on pourrait faire de telle sorte qu’on ne le verrait pas passer. Admirer avec béatitude cet espace vierge de toute occupation préméditée et disponible pour les plus folles ou les plus inattendues. Rêver peut-être... Se laisser conduire par la pente naturelle de l’allée, descendre droit devant soi, ignorer pour l’instant les terrasses et leurs chaises, repérer si possible quelque banc libre où, à l’écart de toute sollicitation, on pourra peut-être laisser libre court à sa propre méditation sur cette perle chère : ce temps à tuer et qui n’appartient qu’à vous.
Des bancs, il y en a. A intervalle régulier. Des bancs de bois, ces bancs publiques, à l’ancienne, peints en vert, ceux-là même où aimaient à se bécoter les amoureux de Brassens. Les mêmes que ceux qui accueillent en fin d’après-midi les curistes des villes d’eau dans les parcs proches des établissements thermaux. Mais, ici, en cet après-midi d’août, la plupart sont occupés et, si l’un est libre, il est prudent de s’assurer avant de se l’approprier qu’il n’est pas le réceptacle des déjections de ces charmants volatils que sont pigeons ou moineaux, hôtes au joyeux babils de l’accueillante ramure de nos grands platanes, mais hôtes aux mœurs, en la matière, guère plus évoluées que celles des messieurs en perruque qui hantaient naguère les couloirs du château voisin de Louis le grand, le Roi-soleil.
L’un donc enfin parait immaculé et propre à sa destination première de recevoir amoureux ou badauds. L’investir au plus vite. D’un coup d’œil circulaire confirmer cette prise de possession, puis s’adosser confortablement, croiser les jambes et étaler les bras sur le dossier pour occuper le banc au maximum. Si la pose est certes démonstrative, à la longue elle ne s’avère pourtant pas des plus confortable alors notre héros ramène à regret son bras, qu’il va falloir occuper, et qui laisse hélas ainsi une ouverture possible à quelque intrus à la recherche d’un banc rare et salvateur où se poser à son tour.
Un cigarillo ! Voilà de quoi occuper cette main, donner une contenance à cette oisiveté si généreusement offerte et faciliter la concentration nécessaire à la profonde méditation à peine engagée sur la valeur du temps... De plus, les volutes engendrées par celui-ci auront-elles aussi un effet dissuasif qui, peut-être, aura pour vertu d’éloigner insectes importuns et concurrents indélicats, comme lui naguère, à l’affût d’une place libre et propre sur un de ces bancs mythiques.
- « Excusez-moi, je peux m’asseoir ? »
La demande est polie, la personne agréable mais la réponse attendue ne laisse hélas aucune place à une quelconque ambiguïté... C’est une femme, encore jeune. Une femme, sans artifice, sans prétention, plutôt belle, sans ostentation dans des fripes banales mais qui restent seyantes sur elle.
- « Bien sûr (que dire d’autre ?)... à moins que la fumée ne vous dérange ? »
Il la regarde dans les yeux et, sans attendre de réponse, tire une voluptueuse bouffée de son cigarillo comme pour préciser: sans doute mais moi, je prétends ici continuer à jouir de ma solitude et de mon cigarillo.
Pour toute réponse elle s’assied, sans un mot, sans un trouble, scellant ainsi cet accord tacite.
Malgré ce qui pourrait être considéré pour un relatif succès de sa part, il est quand-même gêné de son attitude un peu cavalière qui pourrait passer pour de la goujaterie et relever d’un manque de savoir-vivre évident. Satisfait néanmoins d’avoir cru préservé son quant-à-soi, il tente d’oublier sa voisine, revient au fil de ses pensées et à l’étude voluptueuse de son temps libre. Tout au moins essaie-t-il !
Trois enfants font des courses de trottinettes s’amusant à prendre des virages serrés et se chamaillant à chaque arrivée pour décider du vainqueur sous l’œil indifférent d’un père posté plus loin trop occupé à maltraiter son portable avec quelque jeux solitaire. L’aînée, une fillette défend sa position sans trop d’acharnement et préfère renvoyer le débat en proposant au cadet une manche supplémentaire pour les départager ce que tous acceptent sans discuter ainsi le jeu peut-il continuer pour le plaisir de chacun, le plus petit s’empressant alors de « voler » un départ anticipé que les autres, bons princes, lui auraient accordé s’ils n’étaient affairés à prendre aussitôt leur envol pour cette nouvelle partie dont le résultat sera à nouveau contesté...
- «...Vous savez la dernière fois qu’une jeune femme m’a posé cette question cela nous a conduit à la salle des mariages...Je vous dis ça, c’est une réflexion, un souvenir qui me vient comme ça, sans plus.
- «... »
- « C’était juste pour vous prévenir des risques... »
- « Alors on va dire que je prends le risque ! Vous abordez toujours les femmes ainsi ?»
- « Je ne me souviens pas vous avoir abordé. »
- «... »

Elle s’installe plus confortablement, croise les jambes, observe un moment le jeu des enfants, puis fouille dans son sac et en sort bientôt un livre dont elle reprend la lecture au signet marquant la page.
Les femmes ont toujours un sac dont elles peuvent sortir à peu près n’importe quoi, un peu comme le magicien qui tire de son chapeau les objets les plus inattendus. Leur contenu est un mystère et souvent une aubaine car on y trouve presque toujours l’objet indispensable auquel on n’avait pas songé.
Il tire alors une langoureuse bouffée de son cigarillo et, ainsi masqué par cette volute légère qui place sa voisine au-delà de sa sphère personnelle, il l’observe franchement comme si cet échange plutôt « second degrés » l’autorisait à le faire autrement qu’à la dérobée.
Elle lit et tente de s’enfermer dans la bulle proposée par son roman. Elle a parfaitement conscience d’être observée par son curieux voisin et se laisse examinée : sans doute se lassera-t-il ?
Combien de temps a duré cette parenthèse ? Quinze minutes ? Trente minutes ? Trente minutes volées à son temps à perdre si précieux ou au contraire trente minutes gratuites, offertes, trente minutes, peut-être plus, déjà passées, qui auraient pu, qui pourraient encore, être le début d’une vraie rencontre...Mais elle, déjà embarquée par sa lecture, elle parait dans un autre monde, quant à lui, il lui faudrait alors une tonne de courage pour relancer la conversion (sur quel sujet ?), tenter de déchirer cette mince paroi protectrice, écrire une suite à cette rencontre. Il n’y a que dans les romans qu’il existe une suite à pareille situation. Et dans la vraie vie ?
Il n’arrive pas à se décider et même le voudrait-il qu’il n’oserait pas. Il se demande déjà comment lui est revenue cette image lointaine ? Comment il a pu évoquer à haute voix la similitude de la situation avec cet épisode si personnel de sa vie, révélation au demeurant bien inopportune mettant en scène celle qui deviendrait son épouse et qui lui avait effectivement demandé jadis, à leur première rencontre, presque timidement: « il y a une place libre à côté de vous ? » avant d’enchaîner sans complexe, dès qu’assise sur la banquette, en lui racontant les perles architecturales les plus représentatives de l’art religieux orthodoxe des XIIème et XIIIème siècle formant le cercle d’or autour de Moscou et qu’il fallait absolument découvrir mais qui ne lui avaient pas encore été données à admirer... (C’est elle qui, plus tard, s’en chargerait).
C’était l’été, il venait d’embarquer avec un petit groupe de touristes sur un bateau-croisière pour une promenade sur le Don. Il faisait beau, le bateau quittait à peine le quai et se balançait mollement sur le flot avant de prendre son élan et de s’envoler telles les oies sauvages battant le fleuve de leurs ailes pour s’arracher à l’eau et s’élever lentement au-dessus du fleuve quand une jeune fille souriante et réservée l’avait donc abordée en français par ces mots alors que lui-même avait choisi justement un banc libre sur le pont de la vedette.
Etrange ce parcours de la pensée et bien maladroite cette évocation raccourcie qui le plaçait à l’écart de toute relation nouvelle même s’il avait souhaité engager vraiment une quelconque approche.
Etrange ce cheminement prenant le premier prétexte pour courir au-devant de souvenirs doux et précieux et engager une rêverie pleine d’images tendres et lointaines.
Mais quelle heure est-il ? Ah, déjà ? La récréation est terminée. Bientôt on va l’attendre. Il va falloir y aller et fermer la parenthèse.
Il avait deux heures à tuer, elles sont mortes.
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