Deux étés du soldat martin

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Trois étapes dans ma vie de fonceuse: Les métiers de l'habillement: une passion. Puis la réalisation d'un rêve: des études universitaires avec une licence d'Histoire à la clé. Enfin, les  [+]

Image de Été 2018
En entendant le chant du merle, je me suis assis sur le bord du fossé et, tirant de ma poche le grand mouchoir à carreaux qui faisait partie de mon paquetage, j'ai essuyé mes larmes...
Le temps magnifique de ce jour d'été 1918, m'évoquait celui de ce même mois de 1914 quand, mobilisé avec les amis d'enfance avec qui j'avais fait ma première communion et réussi le certificat d'études, nous étions partis pour la guerre.
Pour la première fois depuis ces quatre longues années, j'entrevoyais la démobilisation. Le chant de cet oiseau me ramenait aux jours de l'insouciance. Nous avions tous oublié, assourdis par le bruit des obus, les sons de la nature. Combien semble doux le rythme du quotidien lorsqu'il respire le calme dans le murmure du vent sur les herbes, le stridulement de la cigale ou le carillon de l'église du village maintenant tout proche. J'étais donc resté vivant et cela m'arrachait des larmes en songeant aux vies perdues, là-bas à Verdun.
Malgré ce fond de tristesse, j'arrivais porteur d'une bonne nouvelle. Je me remis en route dans l'impatience de la partager avec les miens et en me racontant à moi-même la façon dont je transmettrais mon histoire à mes descendants.

Au matin du premier août 1914, alors que nous remplissions les cageots de tomates qui devaient partir à Marseille pour le marché de la Plaine, nous avons entendu sonner à la volée les cloches de Septême-les-Vallons. D'abord surpris, nous avons interrompu le travail. Puis, d'un même élan, mon père, Pierrot mon jeune frère qui participait avec nous à la cueillette, nous sommes accourus vers la grande place. Nous avons retrouvé tous les voisins qui, comme nous, avaient arrêté là l'ouvrage.
Depuis la veille, avec l'assassinat de Jean Jaurès, la nouvelle de l'ultimatum allemand à la France circulait.
Au café du village, nous avions déjà commenté l'attentat envers François Ferdinand et son épouse, mais comme cela paraissait lointain ! Aujourd'hui, nous nous pressions plein d'angoisse autour du garde champêtre qui, relayant les cloches chargées de porter l'annonce du rassemblement, battait le tambour.
Lorsqu'il a posé les baguettes pour laisser la parole à monsieur le Maire qui nous attendait sur la place arborant son ruban tricolore, en le voyant dérouler le pli qu'il avait mission de nous lire, tous s'étaient tus. Le silence qui a précédé la terrible nouvelle aurait pu être troublé par le martèlement unanime des cœurs.
Le téléphone, comme l'électricité, avait déjà pénétré même dans les villages, mais seules les administrations ou de riches propriétaires bénéficiaient de ce moyen de communication. Sa rareté dans nos milieux ruraux n'avait en rien empêché cet urgent attroupement. La nouvelle portée par les gendarmes aux maires des communes nous signifiait de rejoindre, toutes affaires cessantes, les corps d'armée.
Au terrible silence régnant quelques instants avant la fatale lecture, un premier cri de femme a succédé. Puis, dans une litanie d'affolement à la pensée de tout ce qui allait rester en suspens, chacun s'est précipité chez lui préparer son paquetage.

Ce souvenir en ce jour d'été qui, ici, paraissait paisible m'habitait encore et, chemin faisant, d'autres, plus heureux s'y ajoutèrent.
Mes grands-parents d'origine rurale, étaient tous natifs de Sérignan-du-Comtat, comme le lettré Jean-Henri Fabre qui s'y établissait pour ne plus quitter le village, à l'âge de cinquante-six ans. Mon père, mon jeune frère et moi-même y sommes nés aussi. Rien ne laissait présager notre départ un jour de cette ville riante vivant dans le respect, pour ne pas dire le culte, voué à son grand homme.
Déjà âgé lorsque je venais au monde, le savant avait soixante-treize ans l'année de ma naissance, il nous inspirait à mes camarades et moi-même, galopins d'une dizaine d'années, un mélange de déférence et de crainte. Nous lui devons d'avoir considérablement enrichi nos connaissances après le certificat d'études. Il a aiguisé notre curiosité et donné le sens de la méthode, et cela m'a valu, après ma blessure, d'être rapidement affecté au service postal où j'ai exercé comme vaguemestre.
Non content d'être récompensés, chaque fois que nous lui ramenions insectes ou larves, il nous en apprenait le nom scientifique, en décrivait l'origine, le mode de reproduction.
Mon esprit en a été fortement marqué et j'ai conservé de la fréquentation du vieux maître le goût et le respect de l'ordre. Ajouté à la qualité de l'excellente écriture enseignée par l'école, cela m'a fourni plus tard les outils auxquels je dois sans doute d'être en vie après les combats essuyés entre février et juin sur le front de Verdun.
Ah ! je ne vais pas encore songer à la bataille, il m'est doux de me remémorer mon enfance heureuse sans nuages, en dépit de la modestie des revenus de ma famille. Notre sort prit un brusque tournant lorsque notre mère mourut, en 1908, en mettant au monde notre petite sœur. Deux ans après son douloureux veuvage, mon père épousait la jeune femme qui prenait soin de nous depuis. Ses parents possédaient à Septême-les-Vallons la fermette que leur gendre accepta d'exploiter en terres maraîchères. Malgré l'attachement que j'ai gardé pour ma ville de naissance, c'est là que je me suis ancré nous y avons construit quelque chose de neuf.
Je n'oublie rien de mon ancien village, mais que d'émotions aussi sont liées à ces lieux et aux habitants de celui où nous nous sommes établis.

Dès mes treize ans, aux travaux des champs, une activité s'est ajoutée. Mon esprit, on l'a vu, était éveillé. L'époque, en pleine mutation, utilisait des outils nouveaux. Serviable par nature et animé du désir de gagner quelques sous, je suis allé me faire embaucher chez un imprimeur. Je l'aidais à tirer de petites affiches par le procédé offset. Il fallait apporter beaucoup de soin pour veiller à l'encrage des feuillets et à leur classement. Je lisais toujours avec intérêt les informations diffusées par ce moyen.
Décidément, la vie m'a souri. Chez cet artisan aussi j'ai trouvé de la bienveillance. Elle récompensait ma bonne volonté et mon application.
Lorsque l'heure de la mobilisation a sonné, bien que continuant dans les périodes de presse à aider aux soins de la terre mon père qui vieillissait, j'exerçais déjà chez l'imprimeur comme ouvrier qualifié.

Je ne suis pas vilain garçon.
Certaines des jeunes filles de Septême ont échangé avec moi des sourires pleins de promesses. Au bal du 14 juillet, j'en ai fait valser de bonne heure plus d'une.
En raison de ma haute taille et de ma robustesse liée au grand air et aux travaux des champs, j'ai eu précocement l'apparence d'un homme. J'ai provoqué de l'envie parmi les copains en invitant à danser, déjà à quatorze ou quinze ans, les plus jolies.
Il ne s'agissait pas encore de risquer un baiser, les yeux des parents étaient rivés sur nous, mais un jeu de mimiques encourageantes et réciproques ouvrait la porte à bien des espérances. J'ai même fait valser la fille de mon patron.
La double interdiction qui pesait sur la possibilité d'échanger quelques caresses, stricte éducation et différence aussi risible qu'elle paraisse de nos jours de nos situations sociales, en produisait tout le sel. Cela ne nous a sans doute pas empêchés, en rêve, de nous endormir chaque soir, des mois durant, dans les bras l'un de l'autre.
Comme tous les amours de jeunesse, cette historiette s'est terminée bien avant ma mobilisation. La joliette s'est évaporée de mes pensées avec ses fiançailles. Il est vrai que l'élu jouissait sur moi à dix-huit ans de l'immense avantage de ses vingt-quatre, de son statut de fils du maire et de son établissement de patron maréchal-ferrant.
Leur mariage, après les longues accordailles en usage, a eu lieu dans des circonstances inattendues.
Il régnait chez les villageois, régulièrement informés par la presse, un climat d'inquiétude. Les édiles locaux ne manquaient pas de commenter les événements relatés par les journaux. Ils semblaient annonciateurs de troubles graves. L'envoi par Guillaume II d'une canonnière dans la baie d'Agadir apparaissait comme porteur de conséquences à venir aussi fâcheuses qu'inévitables. Suivis l'année d'après par la décision du garde des Sceaux Louis Barthou, d'allonger le service militaire de deux à trois ans, tous les habitants comprenaient ce que cela laissait présager dans l'avenir.
Au moment où, avertis par les cloches du village, se rassemblaient les campagnards sur la grande place, les bans étaient publiés. La cérémonie devait être célébrée le lendemain.

Le père du futur, en homme avisé, avait deviné que les tourtereaux, las de l'attente imposée par la tradition, prenaient depuis déjà quelque temps un peu d'avance sur les félicités du mariage.
Ceint de son ruban tricolore, retenant le fiancé, il envoyait aussitôt le garde champêtre prévenir sa femme, la jeune fille et ses parents, pour les sommer de se produire à la mairie qu'il regagnait lui-même.
Alors que les toilettes de fête, la jolie robe et la couronne de fleurs ornaient la chambre de sa blanche parure de tulle et de dentelles, la mère et la fille se présentèrent affairées autant qu'affolées au bureau de l'officier d'état civil en tablier domestique.
Leur laissant à peine le temps de l'ôter pour paraître devant lui il célébrait l'union des jeunes gens.
Cette hâtive et sage mesure permettait huit mois plus tard à l'enfant posthume du maréchal ferrant une naissance légitime.

Sur cette pensée – qui me ramène aux premiers jours jour de la conscription –, voici comment je vais parler aux miens, mon père, sa femme, mon frère ma petite sœur :

« Dès le lendemain de l'annonce de mobilisation, avec les copains du village, nous avons gagné la caserne d'Aurelle. Là, on nous a remis notre paquetage.
Les réservistes de l'infanterie touchaient la tunique à col rouge avec une rangée de boutons ornée de belles épaulettes à franges assorties au pantalon garance. Avec le képi bleu et rouge, les supérieurs se sont vite aperçus que cette tenue attirait le regard de loin ! Elle desservait la défense. Elle a été remplacée en 1915 par celle bleu horizon dont je suis habillé aujourd'hui.
Au moment du départ, pour les territoriaux comme nous il ne restait plus que des vestes de couleur marron et des pantalons de terrassiers avec lesquels nous avons porté les guêtres et les brodequins à clous. À défaut de choix, nous avons touché des képis dépareillés. Le mien, le bleu et rouge, les collègues et moi nous avons dû, au feu, placer un manchon pour en cacher l'aspect trop voyant. Malgré l'uniforme piteux, nous avons tous eu droit au havresac contenant quelques vivres et les objets de première nécessité, comme des mouchoirs, les affaires de rasage. Plus tard, une fois arrivés, on nous a distribué une calotte en fer soi-disant pour nous protéger le crâne ! Nous devions la caler sous la casquette, mais c'était tellement peu commode que finalement on s'en servait pour boire.
Comme arme, le fusil Lebel, une baïonnette et une cartouchière triple : deux rangées devant et une par derrière attachée par des bretelles en cuir. C'était impressionnant.

C'est dans cet accoutrement que nous avons gagné la gare Saint-Charles et nous avons emprunté la ligne C qui transportait les quinzième et seizième corps d'armée en direction de Toul où nous devions nous déployer.
Sur les quais, si vous saviez... chacun semblait pris de fièvre. Beaucoup de femmes assistaient au départ. Nous tenions à faire bonne figure devant les épouses, les fiancées, les mamans. Elles couvraient les soldats de baisers et de cadeaux. Je n'ai pas voulu que vous m'y accompagniez parce que vous auriez pleuré en voyant le spectacle de ces au revoir. Mais comme la préparation du voyage était bien arrosée, trop d'ailleurs, de vin rouge qui nous montait à la tête par cette chaleur l'excitation donnait une impression de gaieté, et puis, on se disait que cette guerre finirait vite.

Après, affecté au service des postes, je n'ai pas directement connu l'enfer des tranchées à Verdun. Pourtant, comme les autres, je la porte en moi cette peine, car j'ai diffusé la triste liste des morts.
J'ai aussi vécu en tant que vaguemestre des joies par procuration : des annonces de naissances, les plus rares, car les jeunes hommes combattaient au loin.
Je me suis bien amusé quelquefois en lisant les cartes postales que j'allais distribuer. Vous savez, l'une des préoccupations principales au front consiste à se procurer un peu de confort. On attend les colis pour améliorer l'ordinaire.
Par exemple, au dos de ces missives, je voyais des messages dans ce genre :

Ma chère Rose,
Rien d'intéressant à te dire. J'ai touché une vareuse. Les biscuits étaient mangés par les souris mais il restait les tripes et les petits pois.
Je vais toujours bien.
Je t'aime.

Celle-là je l'ai apprise par cœur.
Les lettres à distribuer affluaient en nombre grâce à un service très bien organisé face à cette multitude. Tous les courriers bénéficiaient de la franchise postale.
Je fais semblant de ne pas vous parler de la guerre, mais je la porte aussi dans ma chair cette marque des combats et j'ai payé mon tribut à la défense. Je vous ai fait part de la blessure qui m'a affecté peu avant d'être dirigé à mon poste de transmission, l'éclat d'obus qui m'a privé de l'usage de ma main droite.
Je ne saurais dire si cela a été un malheur ou la chance de ma vie, car, au cours de mon séjour à l'hôpital pendant ma convalescence, j'ai fait la connaissance d'une demoiselle, une infirmière de métier.
Je vous précise cela car beaucoup de bénévoles travaillent maintenant dans ces hôpitaux de campagne elles sont toutes très courageuses.
Enfin, guerre ou pas les sentiments sont là, qui sait, plus forts encore qu'en temps de paix.
Nous sommes attachés l'un à l'autre, notre affection ne fait plus de doute. J'ai hésité avant de m'avancer à lui tenir des promesses car, trop souvent, ces attirances en période de faiblesse tournent court. Maintenant, nous ne doutons plus de notre engagement.
Il lui est arrivé de me rejoindre à l'arrière des lignes lors de brefs moments de répit, et voici que la date de notre union doit être fixée assez rapidement.
J'ai obtenu cette permission car je dois vous faire une annonce. Je me réjouis de vous retrouver. Je vais vous aider à ramasser les tomates, mais je reviens aujourd'hui mon cher frère, ma sœur et vous, mère, pour annoncer mes fiançailles.

À toi mon cher Papa, je viens demander ta bénédiction pour mon mariage qui sera célébré dès mon retour.
Ton petit fils arrive dans six mois ! »

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*Je la dédie à Isabelle Moity mon premier soutien.

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Jean Calbrix · il y a
Un beau texte qui nous plonge plus de cent ans en arrière, effet magique de l'écriture ! Bravo, Mireille. Je clique sur j'aime.
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Mireille Bosq · il y a
Vous n'allez pas le croire! je vois votre commentaire seulement maintenant. Il est encore temps de vous dire merci!
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Potter · il y a
Bravo, ma voix pour ce texte remarquable félicitations !!
N'hésite pas à venir m'encourager pour mon dessin finaliste !!!!!! ( Poudlard )

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Cruzamor · il y a
A travers le récit de ce jeune homme, c'est toute une époque qu'on retrouve et pas seulement l'horrible et maudite guerre ... merci de ne pas avoir été trop comment dire ... insistant (?) sur la folie de la guerre, son horreur ... j'ai bcp aimé votre façon,n d'écrire, J'ai voté pour votre texte.
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Mireille Bosq · il y a
Je suis ravie de voir que les textes survivent même après la clôture des concours. Il est tellement agréable d'avoir des commentaires. merci!
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Randolph B. · il y a
Un beau et fort récit. ..
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Mireille Bosq · il y a
Votre commentaire sera sûrement le dernier, merci!
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Robert Grinadeck · il y a
Un beau récit pour fêter le centenaire de la fin de cette terrible guerre.
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Mireille Bosq · il y a
Très aimable à vous d'être passé. Merci.
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Pierre Lieutaud · il y a
Souvenirs précis et nostalgiques d'un poilu que vous n’étiez pas. Je découvre votre texte où se mêlent les accents de Pagnol, le cri des cigales et la folie de la guerre. Bravo
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Mireille Bosq · il y a
Non heureusement! Oui, j'ai voulu donner une toile de fond riante aux souvenirs tragiques évoquées par Martin. merci pour votre lecture!
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Frédéric Nox · il y a
Bravo. Beau moment d'histoire et d'humanité. Et un texte véritablement écrit. Ça fait du bien ! Vous avez toutes mes voix
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Mireille Bosq · il y a
Merci pour votre visite, votre appréciation du texte et la générosité de votre vote!
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Sandra Dullin · il y a
Un beau témoignage sur cette période.
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Mireille Bosq · il y a
Oui, un témoignage historique déguisé en conte...merci
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Sophie Debieu · il y a
C'est un récit poignant, la.mémoire d'une époque qu'il est toujours important de rappeler, un texte très bien mené, bravo, bonne chance
Je vous invite à découvrir "choc" , poème finaliste. Au plaisir.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/choc-2

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Mireille Bosq · il y a
votre lecture témoigne de beaucoup d'attention. Pour votre poème Il me semble bien l'avoir fait, je vais vérifier...Vœux réciproques
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Myriam Carreau Gaschereau · il y a
Très beau texte.......merci
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Mireille Bosq · il y a
Je vous offre les miens en retour

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