Deux enfants

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Un jour on écrit. Puis un autre jour, on a besoin d'écrire. Alors les écrits se succèdent, et ce n'est que plus tard qu'enfin on comprend qu'on a besoin de partager et, tout doucement, on ouvre  [+]

Les deux enfants jouaient dans la prairie profitant du soleil qui avait séché les herbes parfumées. Absorbés par leur jeu et dans leurs personnages, aucun évènement ne les aurait troublés à part, peut-être, un appel lointain les invitant à venir prendre un de ces goûters dont leur grand-mère avait le secret.
Installés à l’ombre du grand chêne, à une vingtaine de pas de la maison dont les pièces principales se trouvant sur une autre façade leur garantissaient une quiète solitude, ils babillaient ensemble depuis un long moment.
La petite fille habillait sa poupée et lui préparait son lit pour une sieste obligatoire. Le garçon, quant à lui, de sur sa balançoire, expliquait au bébé qu’il faut dormir le soir. Tous deux, papa, maman, attentifs à leurs devoirs, abandonnaient bientôt le baigneur endormi pour profiter ensemble de la balançoire et, se poussant l’un l’autre, déclencher rires et cris.
Deux ados se retrouvent heureux et gênés de se voir grandis, de tant de souvenirs déjà se rappeler, découvrant le désir et n’osant le nommer, d’une frêle figure retrouver le sourire et embrasser la joue que l’on voudrait frôler. De l’un et l’autre voir et, sans le remarquer, déjà se reculant comme usage le veut, admirer la silhouette nouvelle et le front juvénile.
La vielle maison est là et l’arbre aussi, qui lui n’a pas changé, donnant toujours son ombre aux enfants affairés, autrefois occupés à bercer leurs poupées tandis que la fillette envoyait sans malice le garçon vers les ronces pour ramasser les mûres de la dînette du soir.
De quoi parlerons-nous aujourd’hui, ma sœur, ma cousine ? Le temps des poupées est passé. Est-ce l’heure où les gars et les filles par leurs jeux se séparent ? Aurons-nous ensemble quelque instant pour nous raconter nos aventures de l’année écoulée ? Celles-ci trouveront elles un accueil attentif ?
« Et si je te disais que tu es belle, ma sœur, m’en voudrais-tu beaucoup ? « Et si je te disais, mon grand nigaud, que moi aussi je te trouve fort aimable qu’en conclurais-tu ? « Tu sais que je sais que tu as des formes nouvelles et je sais que tu sais que déjà je les ai remarquées. « Je sais, mon cousin, mes formes de demoiselle et mon miroir me dit que bien des hommes tantôt les trouveront fort belles, mais pour toi, cher cousin, elles ne sauraient gâcher notre tendre amitié. « Bientôt tu seras femme, nous resterons cousins, mais aujourd’hui peut-être le vieil arbre pour nous sera-t-il encore un complice chaleureux, ou bien la haie là-bas ou le chemin du lac, pour tout nous raconter et nous tenir la main ?
Ils n’allèrent pas au lac et, cet été là, chacun de son côté, se regardant de loin, respectant les distances, ils s’évitèrent bien plus qu’ils ne se rencontrèrent et si un pincement toujours les saisissait, jamais ne firent un pas du côté d’à côté. Les baignades en groupe, les jeux, les randonnées, jamais ne suggérèrent un tête-à-tête heureux et si par aventure, avec un copain, avec une copine, l’un ou l’autre s’éloignait, un brin de jalousie, une vague nostalgie venait envelopper celui des deux restant.
Quelques années plus tard. Des étudiants en bande se retrouvent dans la vieille maison. Chacun de son côté a trimé, rigolé, connu des camarades et passé des épreuves. Deux jeunes gens se retrouvent qui ne sont plus enfants, ils sont venus chacun avec leurs amis pour fêter enfin des examens la fin et prendre des vacances, découvrir le pays, le grand chêne, la prairie alentour, les bois, les champignons, les plaisirs de la table et la grande maison. Tous deux, ici complices, font les honneurs de la place, bientôt iront courir les hameaux, les villages, redécouvrant eux-mêmes les plus beaux paysages.
Sur le sentier, derrière elle, il avance, posant le pied dans sa trace. Le belvédère est encore loin, l’effort et la chaleur font suer les corps. Une halte s’impose. Laissant les sacs à terre, les regards se croisent. Des sourires se forment. On se passe la gourde et l’eau fraîche s’écoule. De tes lèvres mouillées, j’ai suivi trois gouttes du breuvage, glissant sur le menton, tomber sur ta poitrine et en suivre la pente. Je souris, tu souris puis, toisant l’assemblée déjà désaltérée, tu donnes le signal de l’étape prochaine. Chacun reprend son sac, nous reprenons la marche. Peu de mots, moins de plaisanteries, la pente se fait raide, les souffles s’accélèrent, la forêt s’éclaircit, les pieds évitent les rochers et enjambent les pierres, des buissons trop hardis on n’évite plus les branches, quelque insecte importun qu’on ne repousse plus s’acharne obstinément. Le regard fixé sur la sente : on avance. Enfin le mouvement du terrain s’assouplit, plus de bois, la lande se découvre, les têtes se relèvent, les regards maintenant du tracé volontiers s’affranchissent pour se porter vers l’horizon à la découverte progressive des chaînes et monts lointains, avant-goût du panorama annoncé. Suivant la crête, on comprend désormais que l’objectif est proche, insensiblement le mouvement s’accélère et la petite troupe, portée par un lointain frisson, arrive enfin au belvédère et en voit le signal.
C’est banal sans doute, mais toujours la nature, millénaire et changeante, ici se montre en ses plus beaux atours et provoque l’amour de tant de majesté. Chacun admire et souffle. Les esprits font alors des promesses éphémères de respect, de silence, de générosité et de reconnaissance. Assis, qui sur un roc, qui dans l’herbe rase, attentif au lointain veut en retenir tout le paysage, cascades de couleurs, dégradés de douceur. De pastel ou de gouache, peut-être d’aquarelle, mentalement le peindre et le garder longtemps. On respire, on se tait et puis on se rappelle que ce n’est pas en vain que les sacs étaient lourds et on déballe alors le repas du pique-nique. Il y a là Robert, Alain et Sidonie, Françoise, Hector et Nathalie, on sort les sandwichs on débouche les bouteilles et, les souffles apaisés, les langues se délient. On échange maintenant, on plaisante, on fait mieux connaissance et on essaie de surprendre peut-être qui est avec qui et ce « qu’avec » veut dire.
On bavarde, on interroge aussi les hôtes sur l’histoire de la grande maison dont on a pressenti un passé intime et chaleureux et on évoque enfin le programme des jours d’après que l’on peaufinera le soir à la veillée. Tu fus discrète, cousine, et je ne sus alors s’il y avait ici un copain pour toi d’un jour ou davantage et je m’en suis voulu de chercher à savoir.
Aujourd’hui sont tes noces, je suis heureux pour toi, la fête sera belle et tes enfants aussi. Tu resplendis, cousine, et ton corps souple et chaud habille ta robe qui, soulignant tes formes, et resserrant ta taille, ondule et tombe sur tes reins arrondis. Tu flottes et papillonnes entre tes invités, parmi ceux-ci quelqu’un du belvédère qui t’embrasse et te comble de vœux.
Tu fus heureuse en vérité. De magnifiques enfants naquirent de cette sage union. Il serait vain de nier ce bonheur tranquille dont tu sus t’entourer et ta famille avec. Eux aussi, avant que de grandir, profitèrent quelque été de l’ombre du vieux chêne puis trop vite s’envolèrent chacun de son côté.
Deux enfants jouent à l’ombre du vieil arbre. Leur grand-mère leur sourit mais ils ne la voient pas, trop occupés qu’ils sont avec leurs poupées. Assise sur la terrasse, elle est avec un homme d’un certain âge, le sien, qui lui lit des histoires de sa composition, elle écoute, attentive, souvent elle sourit et parfois même elle rit avec délectation, le conteur rit alors à son tour avant que d’enchaîner, rechaussant ses lunettes...
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Gilles Cé · il y a
Merci pour ce commentaire.
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Jeanne en B · il y a
Que de douceur et de tendresse, de gêne et de non-dits. J'aime beaucoup la pudeur avec laquelle c'est écrit. Bonne soirée
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Joëlle Brethes · il y a
Parcours émouvant et boucle bouclée... Ce cousin délicat me plaît beaucoup !