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Deux anglais

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Eric B.

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Après une soirée calme, Mark se coucha tôt.
À deux heures du matin, des hommes armés et survoltés défoncèrent sa porte au bélier et se ruèrent sur lui. On le plaqua au sol, on lui lia les mains dans le dos, et, un canon sur la tempe, on lui ordonna de ne plus bouger. Mark eut beau protester, il ne reçut qu’insultes et coups de crosse. Plus tard, quand il réalisa qu’il s’agissait de la police et non d’une bande de gangsters, il sembla un peu rassuré. Du moins dans un premier temps.
Le temps passa, lentement, dans le bruit et un climat de tension croissant. Tiroirs saccagés, étagères vidées, vaisselle brisée ; les policiers ne trouvaient pas ce qu'ils étaient venus chercher. Ils s'en agacèrent et cela effraya Mark, car il savait qu’un flic frustré est un flic violent. Au bout d'une heure, lui signifiant sa garde à vue, sans toutefois en préciser le motif, on l'autorisa à enfiler un jean et une chemise, puis, on le mena au poste. Prise d'empreintes digitales, retrait des lacets. Conduite en cellule, nervosité, froid... solitude.
Une demi-nuit de mauvais sommeil plus tard, on l'introduisit dans un bureau où l'attendaient un café et un croissant. Le policier responsable de l’opération entra avec une pile de dossiers et les traits tirés.
— Bonjour, monsieur Spencer, je suis le commissaire Martin, se présenta l’officier.
— Peut-on enfin me dire ce que je fais ici ? répondit Mark dans un murmure fatigué.
Son accent britannique trahissait ses origines mais il parlait un français impeccable. Le commissaire Martin se redressa sur sa chaise et s'éclaircit la voix, mal à l’aise.
— Monsieur Spencer, je crains qu'il y ait eu méprise. Nous étions censés interpeller votre voisin, et pas vous.
Mark ouvrit la bouche mais aucun son ne vint tout de suite, cette révélation l’avait privé de ses mots.
— Pardon ? Des violences physiques et un appartement mis à sac, vous appelez ça une méprise ?
— Votre voisin est anglais, comme vous, il habite au numéro 17bis de la rue des Cigales, et vous, au 17. Ces deux similitudes nous ont induits en erreur.
— Vous pouviez lire les noms sur les boîtes aux lettres au lieu de tout casser, non ?
Le policier luttait pour ne pas croiser le regard de son interlocuteur.
— Je vous concède que... toutes les vérifications n'ont pas été entreprises.
— Et mes papiers ! Vous auriez pu vous rendre compte que je n'étais pas lui !
— Vous savez, les cartes d'identité, ça se fait, ça se refait...
— Est-ce que je peux rentrer chez moi maintenant ?
— C'est le second point que j'aimerais aborder. Ce ne sera pas possible dans l'immédiat.
—...
— Eh bien, comme notre enquête concernant monsieur Copper requiert un surcroît d'informations, votre logement nous semble idéal pour organiser une surveillance. Nous allons donc le réquisitionner.
Mark préféra ne pas répondre. Il lui semblait inutile de lutter contre un système mené par l’absurde et la déraison.
— Avez-vous des amis qui pourraient vous héberger ? Sinon, nous vous payerons une chambre d'hôtel le temps de l'opération.
— Évidemment, la loi vous autorise tout cela sans avoir à formuler la moindre excuse.
— La loi nous autorise beaucoup de choses, en effet, mais pas autant que nous le souhaiterions. Quant aux excuses, s’il fallait en présenter chaque fois que c’est nécessaire, nous aurions besoin d'un poste à temps plein pour nous occuper de ce genre de futilités. Malheureusement, les budgets ne le permettent pas. Mais si cela peut aider à vous sentir mieux, je vous prie de bien vouloir accepter nos plus plates excuses.
Mark fut donc relogé dans un hôtel et les enquêteurs organisèrent la surveillance de la maison d’Ian Copper. Cette opération s'avéra difficile et pauvre en résultats. L’homme ne remontait jamais ses volets, ne passait aucun appel téléphonique, n'utilisait pas internet et ne recevait jamais personne. Il sortait rarement, toujours tard, empruntant des trajets imprévisibles. Autant chercher à débusquer un fantôme.
En fin de compte, devant cette succession d’échecs, et leurs nerfs commençant à s'émousser, les policiers se dirent qu’ils n'étaient plus à une bavure près. Ils décidèrent donc d'interpeller Ian Copper, espérant trouver des pièces à conviction sur place.
Quinze jours après la première arrestation, au petit matin, on rejoua la scène au 17bis de la rue des Cigales. Les perquisitions furent plus rapides tant le logement était dépourvu de mobilier et objets. Des trois pièces, seul le séjour semblait vraiment habité. Copper avait jeté là un vieux matelas et un sac de couchage. Dans un coin, traînaient un frigo, un réchaud et un PC portable au milieu de vêtements éparpillés. La salle de bain ne contenait qu'un gel douche et une brosse à dents. Les deux autres chambres étaient vides et tout l’appartement sentait le renfermé.
Quand on lui passa les menottes, Copper ne montra aucun signe de panique ou de surprise. Le regard impassible, il se laissa malmener sans rien demander. L'examen de son ordinateur ne livra aucune information immédiate car tous les fichiers semblaient cryptés. Copper ne parla que dans le bureau du commissaire Martin.
— Donnez-moi du papier et un stylo, fit-il au policier avant même d’entendre la première question. Je vais vous écrire un numéro de téléphone, vous appellerez, et je vous raconterai tout juste après. Mais ça risque de ne pas vous plaire.
— Je vous signale que c'est vous l'interpellé ! s’offusqua Martin. N’essayez pas de...
— Papier, stylo, téléphone, coupa l’anglais. Je ne dirai rien de plus, j'en ai le droit.
Le policier se tut, abasourdi par tant d'aplomb. Copper afficha un air si dur et si déterminé que Martin, contre toute procédure, consentit à fournir le matériel demandé. Il en avait plus qu'assez de ces Britanniques et de leur façon déconcertante de réagir. Le numéro commençait par 0044, il s'agissait d'un correspondant en Grande-Bretagne.
— Mettez le haut-parleur. Vous comprenez l'anglais, commissaire ?
— Assez, oui. Mais qu'est-ce que...
— Ne dites plus rien.
Au bout de deux sonneries, on décrocha :
— MI6, Counter terrorist unit. Identification, please.
— Ian Copper, code 70A29. Operation Silver Bird has failed. Operation aborted.
— Copied. See you next monday for report1.
L'interlocuteur raccrocha. Martin rangea le combiné avec des gestes lents, abattu par la situation qu’il était en train de comprendre. Copper fixa le commissaire en attendant ses premières réactions. C'était sa façon de créer un rapport de force : laisser les autres poser les questions et surprendre par les réponses. Martin finit par rompre le silence.
— Vous travaillez donc pour les services secrets britanniques.
— Vous êtes perspicace.
— Et maintenant que votre opération a échoué, est-ce que...
— Maintenant que vous avez fait échouer mon opération, je peux vous parler, oui.
Les premiers signes d’agacement et de colère vinrent gonfler sa voix.
— Depuis huit semaines, j'étais chargé de collecter des données sur Mark Spencer. Enfin, Mark Spencer, c'est un pseudonyme, on ignore son véritable nom. Vous connaissez sûrement la chaîne de magasins Mark & Spencer, n’est-ce pas ? Oui, bien sûr. Plus c'est gros, plus ça marche. Bref, cet individu appartient à La Main du Peuple, un groupuscule terroriste d'extrême gauche européen, un mouvement naissant mais dangereux, et qui prévoit d'assassiner plusieurs patrons de multinationales le même jour. Quand ? Qui ? Où ? C'était ce que j'étais supposé découvrir.
Plus Copper parlait, plus Martin s'enfonçait dans son fauteuil, se rendant compte des conséquences des erreurs de son service. Il sentait son ulcère progresser et ses cheveux blancs prendre le contrôle de son crâne.
— Il y a quinze jours, une source interne vous a indiqué que le 17bis de la rue des Cigales, c’est-à-dire chez moi, servait de plaque tournante à un important trafic d'héroïne. C'est exact ?
Martin se contenta de hocher la tête, le menton appuyé sur ses poings crispés.
— Il s'agissait d'une information bidon, émise par la Main du Peuple, visant à m’écarter de ma surveillance. Et au lieu de venir me cueillir, vous avez arrêté Spencer. Cette maladresse va coûter cher, je le crains. Enfin. Cette série d'événements signifie deux choses. D'une part, j'ai été repéré, et d'autre part, pour qu'une telle désinformation circule aussi facilement dans vos services, il y a fort à parier qu'une taupe sévit chez vous. En ce qui me concerne, je prends ma part de responsabilité, à vous d'en faire autant. Maintenant que j'ai perdu toute trace de Spencer, pouvez-vous me dire ce que vous en avez fait ?
— Nous l'avons relogé à l'hôtel du Nord.
— Inutile d'aller là-bas, il a dû partir dès le premier soir. Vérifiez tout ce que j’ai dit, gardez-moi ici si vous avez encore besoin de moi, mais vous comprendrez que je dois regagner Londres au plus vite.
Le commissaire Martin passa le reste de la matinée au téléphone à recouper les éléments donnés par Copper. En particulier, l'hôtel du Nord confirma que Spencer ne s’était jamais rendu dans sa chambre.
L’espion anglais embarqua dans l'Eurostar de l'après-midi. Dans les semaines qui suivirent, les services secrets français et britannique travaillèrent en collaboration pour tenter de sauver l’affaire, mais deux mois plus tard, la nouvelle tomba : six grands patrons de l’industrie pétrolière, des télécommunications ou du secteur bancaire perdirent la vie le même jour. On compta trois voitures piégées, deux tireurs d’élite et un empoisonnement au cyanure.
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Image de Annick Labbé
Annick Labbé · il y a
Interessant
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Jcjr · il y a
Lequel des deux ? Quiproquos, erreurs, je m'attendais à une fin encore plus compliquée. Merci d’être venu me voir.
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