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Deux Amis

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Chapitre 1 – Enfance, études, travail

Je n’ai pas du tout de souvenirs de mon enfance. Mes parents n’ont pas trouvé de meilleure solution que de m’abandonner alors que je n’étais encore qu’un bébé. La seule chose dont je me souvienne est une phrase, peut-être prononcée par mon père, qui disait à peu près ceci : « Tu possèdes à la fois un don et une malédiction... ». Je l’ai surement inventée pour me fabriquer une attache dans ce passé sans visage familier, toujours est-il que cette phrase m’a suivi tout au long de ma vie.
Etant sans famille, j’ai dû me contenter d’un orphelinat comme seul point de repère lors de mes dix-huit premières années. C’était un endroit froid, sans attrait et d’une monotonie sans pareil. Je n’avais ni ami, ni la volonté de m’en faire dans ce lieu qui me rappelait constamment la solitude de mon existence. Que me restait-il pour m’enfuir de cette routine interminable ? Je me suis donc tourné vers mes bouquins de cours. Ils étaient la seule fenêtre sur le savoir qu’il me restait pour ne pas végéter entre les quatre murs de cette chambre qui me paraissait d’avantage être une cellule qu’un refuge. A force d’apprendre et d’étudier, j’ai fini par être relativement doué dans diverses matières scolaires. Mes préférences pour les domaines scientifiques m’ont dirigé vers un parcours passant par une école d’ingénieur située dans la capitale.

Il y a des endroits où on arrive à se sentir encore moins à l’aise que dans un orphelinat, cette école en a fait partie pour moi. Elle était remplie de personnes dont j’étais loin de partager les valeurs et l’univers. Après tout, je n’étais pas là pour vivre une vie de débauche étudiante et cela ne m’a jamais fait vibrer de profiter de la vie de cette façon. Je me suis donc totalement isolé, encore une fois, et je me suis consacré à mes bouquins, jusqu’à ce détour de couloir où je l’ai aperçue. Etait-ce dans la soudaineté de notre première rencontre ou tout simplement du fait de sa beauté naturelle ? Je suis resté un bon moment figé en faisant semblant de lire les notes de notre dernier contrôle qui étaient affichées là. Elle n’était pas très grande, brune avec des cheveux longs et des yeux couleur noisette. J’ai tout de suite noté un mélange européen et asiatique dans sa façon d’être et dans sa posture. Elle avait la manie de remettre ses cheveux derrière son oreille droite et avait l’air d’être fascinée par tout ce que son interlocuteur lui racontait. La simplicité de sa tenue ne faisait que ressortir toutes les caractéristiques de sa personnalité. Elle semblait vouloir se fondre dans la masse mais, à partir de cet instant, je n’ai plus vu qu’elle dans cette école.

Durant les cinq années qui ont suivies, j’ai savouré chaque seconde où j’ai eu la possibilité de l’entrevoir, sans jamais réussir à lui adresser la parole. Comme elle était dans la seconde classe de la promotion, je n’ai pas réussi à trouver un prétexte valable pour aller lui parler. Elle avait pour moi l’attrait de l’inconnu et du mystère qui se dégageait derrière chacun de ses gestes. La remise des diplômes a sonné la fin de ma vie d’étudiant et m’a ouvert la voie vers le monde professionnel. Je garde de cette cérémonie la dernière image de cette jeune femme dont je ne connaissais que le prénom, Alizée. Bien qu’elle fût magnifiquement mise en valeur dans cette robe de soirée, elle ne semblait pas très à l’aise entourée des autres diplômés de notre promotion. Son élégance contrastait grandement avec ma maladresse et mon manque de classe en costume noir. C’est avec un pincement au cœur que j’ai appris qu’Alizée allait partir au Japon pour y faire sa vie. Elle voulait retrouver ses racines et connaître vraiment ce pays qui l’avait déjà influencée sans qu’elle ne le sache. C’est donc en gardant mes sentiments pour moi que j’ai dit adieu à ce doux soutien scolaire et que je me suis mis à la recherche d’un emploi, loin d’elle.

Dans mon domaine, le travail ne manque pas et je n’ai pas pris plus d’un mois pour trouver ma première entreprise. J’ai pu enfin faire la connaissance de collègues passionnants, qui partageaient mes valeurs et avec qui, pour la première fois, j’ai eu envie de m’investir lors d’une réelle amitié. Le travail permet de gagner en expérience de vie et en assurance au fur et à mesure des années qui passent. Bien que ma vie professionnelle ait été un succès jusqu’à présent, je sentais que quelque chose manquait au fond de mon âme et je ressentais de plus en plus l’envie de trouver la pièce absente du puzzle de ma vie. En regardant en arrière, je me suis rendu compte que la seule lumière ayant éclairé mon passé avait été Alizée. Souvent le matin je regardais la Lune en me disant qu’Alizée avait fait la même choses quelques heures auparavant dans ce pays si lointain. Comme je n’avais pas eu de nouvelles la concernant depuis notre remise des diplômes, je me suis mis en tête de visiter le pays dont elle tenait ses manies, le Japon.

Chapitre 2 – Voyage Au Japon

J’ai donc pris l’avion, un matin frais de printemps, afin d’aller voir les cerisiers en fleurs qui étaient la principale attraction de cette période de l’année. J’avais en tête la folle idée que je pouvais rencontrer Alizée, par hasard, lors de cet événement dans ce pays de cent vingt millions d’habitants. Je m’étais aussi fait prévenir de l’imminente approche d’un typhon sur les côtes de l’archipel et, de façon purement inconsciente, j’avais très envie d’observer la puissance de la nature qui allait se manifester prochainement.

Le vent soufflait déjà furieusement sur la plage et j’avais de la peine à avancer entre les bourrasques et l’humidité ambiante. Une ombre semblait avancer devant moi, surement un curieux attiré comme je l’étais par la violence des éléments. Soudainement, le vent s’est arrêté en faisant retomber la brume. Une vague de plusieurs mètres de haut avançait vers moi dans un silence terrifiant. Je sentais mon cœur cogner dans ma poitrine et l’adrénaline monter en moi. Du coin de l’œil, j’ai regardé l’ombre qui n’en était plus une et je me suis rendu compte qu’Alizée était à quelques mètres de moi, un appareil photo à la main et les bras le long du corps.

Le paradoxe de la situation mêlant la joue de revoir Alizée et la peur de la vague qui s’approchait dangereusement de nous ne m’a pas empêché de hurler, pour la première fois, son non, afin qu’elle réagisse et qu’elle quitte cette plage qui ne lui promettait que la mort. Alizée s’est retournée vers moi, l’air incrédule, et avait l’air figée devant cette force aquatique qui progressait vers elle. Ne sachant que faire, je me suis mis à courir vers elle, comme quand on court pour sa vie. En arrivant à sa hauteur, emporté par la volonté de l’éloigner au plus vite de ce lieu, je l’ai prise dans mes bras comme une enfant et j’ai commencé à courir vers la ville. Nous n’avions jamais été aussi proches auparavant et, malgré le péril qui nous poursuivait, je me concentrais uniquement sur le souffle d’Alizée qui suivait la cadence de ma course sur le sable. Il y a des phénomènes qu’on ne peut pas éviter et cette vague en faisait malheureusement partie. La vague démesurée s’est abattue sur nous en un éclair, sans que nous ayons pu réagir.

Une seconde avant l’impact, nous nous sommes retrouvés sur le toit d’une maison approximativement à trois kilomètres de la vague, ce qui nous avait mis hors de danger. Après avoir posé Alizée sur le toit et, dans la plus parfaite incompréhension, elle m’a demandé ce qui s’était passé et ce que je faisais sur cette plage, précisément à ce moment. Le son de sa voix était légèrement différent de celui qu’elle avait pendant nos études. Elle avait pris de l’assurance et se voulait de celles qui se revendiquent fières d’êtres japonaises. Le repos a été court car à peine avait-elle eu fini ses questions que j’ai ressenti de violentes douleurs sur l’ensemble de mon corps. J’avais l’impression qu’on me lacérait les membres et le visage de multiples griffures qui se matérialisaient sur moi en des profondes entailles. J’ai perdu l’équilibre et je suis tombé du toit, les yeux fermés.

Je me suis réveillé à l’hôpital dans une chambre vide et froide. Ma sœur compagnie à mon éveil était le bruit du matériel médical qui surveillait mes constantes. Un bouquet de fleurs rose a attiré mon attention. A sa base se trouvait une enveloppe avec mon prénom écrit dessus. J’ai défait tout l’attirail qui m’empêchait de bouger aisément et, sans même me rendre compte que je n’avais aucune blessure visible sur le corps, je me suis approché de cette enveloppe. Elle contenait une lettre écrite de la main d’Alizée. Son écriture était ronde et un brin enfantine, ce qui laissait prétendre que dans corps de femme vivait toujours la petite fille qu’elle avait été. La lettre était écrite avec ces mots :
« Thomas, c’est étrange d’écrire une lettre à une personne qui vient de me sauver la vie. Je n’y ai pas cru quand je t’ai vu sur cette plage, puis sur ce toit. Je ne t’ai pas reconnu tout de suite car j’étais loin de penser te voir ici au Japon. Je viens de comprendre que je dois beaucoup compter pour toi malgré toutes ces années sans que nous ne nous soyons vus. Je tiens à te remercier infiniment car, en me sauvant de cette vague, tu m’as fait réaliser que la vie est un cadeau et qu’elle vaut la peine d’être savourée pleinement. Je ne sais pas si nos routes se croiseront à nouveau mais je te remercie pour moi et pour tout ce que tu apporteras au monde. Ton amie, Alizée. »

La totalité de ses mots semblait choisie avec beaucoup d’attention et j’étais à la fois ravi de lui avoir redonné le goût de la vie, mais également conscient que je n’aurais probablement jamais plus que de l’amitié venant de sa part. Je me suis dirigé d’un pas décidé vers l’armoire qui était présente dans la pièce et qui contenait les vêtements que je portais sur la plage. En les prenant, j’ai été horrifié par la découverte de grandes traces de sang sur toutes mes affaires. Les déchirures que j’avais ressenties étaient donc bien réelles mais semblaient avoir disparu rapidement après l’incident du typhon. Etant d’un naturel cartésien, je me suis alors mis en tête qu’il me fallait découvrir d’où venait ce don qui m’avait permis de sauver de la noyade la femme qui faisait vibrer mon cœur. J’ai fait mon sac, j’ai pris la lettre d’Alizée et je suis sorti de l’hôpital sans que personne ne me demande quoique ce soit. J’ai pris l’avion pour rentrer chez moi le lendemain.

Chapitre 3 – Origines et décisions

Pour mener à bien mes recherches, j’ai commencé par me renseigner sur certains phénomènes paranormaux mais aucun ne ressemblait à ce que nous avions vécu Alizée et moi. J’ai aussi voulu découvrir mes propres origines mais ne sachant pas où ni qui chercher, je me suis vite heurté à un mur de non connaissance de moi-même et de mon passé. On a alors frappé à ma porte. Une personne frêle et longiligne m’a fait un long discours, que j’ai à peine écouté, et m’a tendu une grosse enveloppe qui ne pesait pas bien lourd. Je n’ai retenu de son monologue que le fait que cette enveloppe était avec moi quand l’orphelinat m’a recueilli alors que je n’étais qu’un bébé. Une fois cet homme parti, je me suis assis devant la lettre et j’ai attendu. J’étais tiraillé entre l’envie de découvrir ce lien avec mon passé et la peur d’être profondément déçu par son contenu. Au bout d’une bonne heure d’hésitations, j’ai finalement ouvert l’enveloppe et j’ai versé ce qu’elle contenait sur ma table de salon. A ma grande surprise, deux pages arrachées d’un vieux bouquin et jaunies par le temps ont été la seule fenêtre sur mes origines.

Sur ces deux pages on pouvait lire que des êtres vivants, appelés les « sang-maudits », pouvaient présenter des facultés spéciales qui leur permettaient de réaliser des actes hors du commun. Les lignes qui ont suivies m’ont glacé de la tête aux pieds à leur lecture. Les « sang-maudits », s’ils décidaient de faire usage de leurs dons, devait en contrepartie en payer le prix fort et, plus leurs exploits étaient remarquables, plus ce tribut était lourd. Ils voyaient leurs corps meurtris de lacérations et leur espérance de vie réduire considérablement à chaque usage exceptionnel. J’ai lâché les feuilles et je me suis écroulé puis mis en position fœtale sur le sol de mon appartement. Des dizaines de questions se sont alors bousculées dans mon esprit. Un compte à rebours funeste venait de se lancer en moi sans que je ne puisse y faire quoi que ce soit. La seule image positive qui est alors venue à moi a été ces trop brefs moments passés avec Alizée. Je me suis donc fait la promesse de la protéger pendant le temps qu’il me resterait à vivre. Ne voulant pas lui infliger ma présence, ni lui apprendre mon triste destin, j’allais tout faire pour qu’elle ne me voit jamais tout en étant suffisamment près d’elle pour pouvoir intervenir si besoin.

C’est ainsi que, pendant 3 ans, j’ai vécu dans son ombre au Japon, la voyant vivre, rire, aimer et parfois souffrir, sans que je n’aie eu le besoin d’agir. Tout au long de ces trois années, Alizée a essayé à beaucoup de reprise de me recontacter ou de me revoir, sans que je ne lui laisse la moindre réponse, à mon grand regret. Pour moi, elle ne devait jamais apprendre ce qui m’attendait et nous faire nous rencontrer à nouveau l’aurait forcément amenée à une grande peine.

Un soir, alors qu’Alizée était avec son compagnon du moment, j’ai été alerté par sa voix qui criait des injures en japonais. Cette voix meurtrie, jumelée entre la peine et la colère, m’a tout de suite bouleversé et je me suis approché du lieu où elle se trouvait à ce moment précis. Elle était en train de courir dans les rues désertes de son quartier. Je n’avais aucun mal à voir les larmes qui coulaient le long de ses joues et qui ne laissaient pas le moindre doute sur la gravité de la situation. Elle est arrivée au niveau d’un pont situé en hauteur qui enjambait la rivière principale de l’agglomération. Alizée s’est alors arrêtée et a commencé à crier : « Pourquoi tu ne me réponds pas ? Pourquoi tu m’as laissé avec cet homme qui me bat dès qu’il a bu ? Pourquoi tu n’as pas été là pour me protéger, une nouvelle fois ? ». J’ai compris que ses plaintes m’étaient destinées et que je n’avais jamais vraiment quitté sa vie depuis notre aventure sur cette plage.

A peine j’ai eu le temps d’arriver à cette conclusion qu’Alizée s’était mise debout sur la rambarde du pont. Au moment où elle a sauté, le temps est resté comme figé pour moi. Je la voyais tomber lentement vers une mort certaine et je ne concevais pas l’idée de la voir mourir dans cette rivière en contre bas. Arrivée à la moitié de sa chute, Alizée a regardé dans ma direction et a ouvert en grand ses yeux marrons. J’ai alors tendu le bras, j’ai ralenti puis stoppé sa chute, avant de l’amener près de moi. « J’étais là pour toi à chaque instant et je ne t’aurais jamais laissé faire ça. J’étais toujours là où tu ne regardais pas... ». A la fin de ma phrase, une violente douleur s’est emparée de moi. J’avais la sensation qu’une épée de deux mètres de long me transperçait la poitrine. Alizée, dont le visage apeuré augmentait encore plus ma honte devant un telle situation, a commencé à composer le numéro des urgences sur son téléphone portable. Je l’ai arrêtée en lui assurant que, cette fois-ci, j’allais encaisser la douleur et que je n’allais pas m’évanouir pour ne pas la perdre encore une fois en me réveillant à l’hôpital. Elle a rangé lentement son téléphone, comme si je venais de confirmer ses soupçons sur mes sentiments pour elle, puis elle a attendu devant moi, les yeux rivés sur ma triste condition. Je me suis appuyé sur le seul arbre qui poussait dans le voisinage et la douleur s’est estompée petit à petit, jusqu’à disparaître.

Chapitre IV – Découvertes

Une fois remis de nos émotions, Alizée m’a gentiment proposé de venir me reposer chez elle. Le trajet a été bref car elle habitait un appartement non loin du pont. En ouvrant la porte de chez elle, Alizée a eu un mouvement de recul. Elle m’a prié d’attendre quelques instants sur le palier pour qu’elle mette en ordre son logement. Cette attention m’a fait sourire, mais je n’ai pas résisté à sa requête. Au bout de dix minutes, sa porte s’est ouverte à nouveau et elle m’a laissé rentrer chez elle. J’ai tout de suite remarqué qu’elle avait profité de cet intermède pour aller se recoiffer et se parfumer légèrement. L’intérieur de son habitation était très sobre mais chaque élément de décoration était choisi et placé avec soin. Elle avait des photos de sa famille sur le buffet de son salon, ce qui laissait supposer que ses proches avaient beaucoup d’importance pour elle. Après qu’Alizée m’ait préparé une infusion, j’ai enlevé mon pull en laissant apparaître mon t-shirt trempé de sang. Alizée m’a regardé, sans aucune pitié, et s’est approchée de moi. Elle était si proche que je pouvais sentir le parfum de ses cheveux qu’on savoure comme la première fragrance du matin quand on sort de chez soi par une belle matinée de printemps. Elle a pris le bord de mon t-shirt et me l’a enlevé, prétextant qu’il fallait vite le mettre à laver pour éviter que le sang ne le tache définitivement. Elle est alors partie dans une pièce voisine en me laissant seul, torse nu dans son salon.

Au bout de quelques instants elle est revenue avec un vêtement en m’indiquant qu’il appartenait à son père sans sa jeunesse et elle me l’a tendu lentement. A la seconde où j’ai pris la pièce de textile, Alizée s’est jetée dans mes bras en me donnant notre premier baiser. Une émotion digne d’un grand huit s’est emparée de moi et je l’ai enlacée à mon tour. Cette soudaineté venait-elle de toutes ces années à nous attendre mutuellement ? Nous n’avons pas pu nous séparer pendant de longues minutes durant lesquelles nous échangions baiser sur baiser. « Reste avec moi et ne pars plus jamais... ». En entendant cette phrase, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à cette fin morbide qui m’attendant sans crier gare. J’ai expliqué à Alizée qu’en utilisant mes dons, je mettais ma vie en danger et que mon espérance de vie était déjà bien entamée. Elle m’a directement répondu qu’il ne fallait plus jamais les utiliser pour que nous puissions vivre encore longtemps ensemble et que, quand le moment sera venu, elle ne gardera que nos futurs bons souvenirs en mémoire. Tant de simplicité m’a retourné le cœur et j’ai accepté ce doux contrat qui m’offrait un répit des plus agréables avec celle que j’allais aimée jusqu’à la fin de mes jours.

Nous avons donc vécu comme cela pendant plusieurs années Alizée et moi qui, de fil en aiguille, avions appris à nous connaître et à nous comprendre. Jamais je n’ai été déçu par elle et chaque moment de vie passé à ses côtés me faisait me sentir le plus chanceux des hommes, jusqu’à ce jour. Depuis quelques semaines je crachais régulièrement du sang, signe que la fin du voyage s’approchait pour moi. J’avais préparé Alizée qui, bien que profondément affectée par ma condition, restait forte en face de moi.

Un jour comme un autre, Alizée m’a proposé d’aller déjeuner dans son restaurant favoris. Comme je n’arrivais jamais à lui dire non et que ce restaurant me plaisait également, j’ai accepté son idée en lui indiquant que, cette fois, c’était à mon tour de régler la note. Le restaurant en question était quasiment complet si bien que notre table était la plus proche de l’entrée, ce qui nous garantissait des courants d’air tout au long du repas. Alizée remettait ses cheveux par-dessus son oreille droite quand un homme agité est entré dans le restaurant. Il était armé d’un fusil d’assaut automatique et a commencé à faire feu dans notre direction puis vers toute la clientèle de l’endroit. Sans réfléchir, je me suis levé et j’ai tendu le bras pour arrêter toutes les balles de l’assaillant. J’ai aussi réussi à désarmer le forcené, avant de m’écrouler de douleur sur le sol de la pièce. Alizée s’est précipitée sur moi alors que les personnes présentes dans le lieu se relevaient, abasourdies, mais indemnes. L’homme a pris un couteau de cuisinier qui trainait sur un plateau et s’est élancé vers Alizée en courant. Au dernier moment, je me suis mis entre ce criminel et elle, le couteau m’a touché en plein cœur.

Les responsables de la sécurité sont arrivés et ont maîtrisé mon bourreau. Alizée, les yeux pleins de larmes, me caressait les cheveux en me berçant tout en essayant de me rassurer. J’ai alors prononcé mes derniers mots. « Mon temps était compté...C’était la seule solution...C’est peut-être mieux ainsi...J’aurais voulu vivre encore longtemps à tes côtés...Je suis désolé de te laisser affronter cette épreuve seule...Je t’aime... »

Chapitre 5 – Epilogue – Alizée

Ses dernières phrases retentissent encore aujourd’hui dans mon esprit alors que je suis maintenant une femme plus mûre que celle que j’étais à cette époque. J’ai trouvé injuste que l’homme que j’aimais soit mis en terre dans l’indifférence et le mépris qu’il ne méritait pas, surtout après ce qu’il avait fait pour moi ce jour-là et durant toute sa trop courte vie. Il a fallu bien des pleurs avant que je comprenne que s’il y avait un héritage pour moi, de la part de Thomas, c’était sa joie de vivre, qu’il avait trouvé quand il m’a rencontré « au hasard de ce couloir » comme il aimait le dire lui-même. Depuis, j’ai compris pourquoi il ne m’a pas parlé de ces deux vieilles feuilles que je l’avais vu bruler un soir et qui semblaient être la seule explication réelle à son décès prématuré. Ne sachant rien, on pouvait me poser mille fois la question, je ne pourrais jamais y répondre. Chaque mois, je vais sur sa tombe et j’y dépose un bouquet de fleurs roses identique à celui que j’avais déposé au chevet de son lit d’hôpital, ce jour qui a aussi été celui où je suis tombée amoureuse de lui. Pour honorer son souvenir, j’ai arrêté ma carrière de journaliste photographe et j’ai dédié ma vie aux orphelins du Japon. Un jour, on me demandera peut-être ce qui me fait me battre au quotidien pour ces enfants sans famille. Je répondrai que Thomas m’a appris que l’important n’est pas d’où l’on vient mais où l’on va et avec qui on fait son chemin dans la vie.

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