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Cecilemocoeur

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Il faudrait qu’il y ait une bouilloire électrique dans cette maison. Faire du thé le matin est une véritable corvée. Alors je m’organise pour ne pas perdre de temps et pendant que l’eau chauffe lentement, trop lentement sur la gazinière, j’en profite pour installer mon miroir grossissant et épiler mes sourcils. J’installe sur la table un objet assez haut pour que le cercle métallique qui entoure la glace se cale assez bien et qu’il, ni ne bouge, ni ne tombe. Et tant que je n’aurais pas investi dans l’acquisition de cet objet si pratique qui permet à l’eau d’être en ébullition en un claquement de doigts, je serai bien obligée d’obéir à ce rituel chaque jour. Est-ce que, sinon, on verrait ces petits points noirs disgracieux qui annoncent la repousse des poils ? Je me rassure, je fréquente de plus en plus rarement de gens très jeunes, ceux qui ont une vue aiguisée et qui ne manqueraient pas de le noter. Les autres, ceux qui ont besoin de lunettes pour lire ne sauraient le remarquer. Mais si aujourd’hui, je devais croiser l’ambassadeur d’une fontaine de jouvence, je m’assurerais d’être à une distance raisonnable pour que les détails des défauts de mon visage, rides comprises, lui échappent. La distance atténue toute particularité ingrate. Ce qui m’inquiète, c’est la possibilité d’une telle situation. Je pourrais paraître ridicule ou prétentieuse à me tenir à quelques mètres de mon jeune interlocuteur, lui qui serait loin d’imaginer la vraie raison : je n’ai pas réussi ce matin, malgré mon acharnement, à retirer deux ou trois poils naissants sous mon sourcil droit. J’ai dû renoncer, de peur de marquer ma peau d’une trace rouge parce que j’aurais trop insisté avec la pince à épiler. D’ailleurs, j’ai soupiré, désappointée et j’ai même parlé toute seule, «  bon, tant pis, il n’y a rien à faire ».
C’est à ce moment là que le téléphone a sonné, mais trop dépitée par mon premier échec de la journée, je n’ai pas pu décrocher. De plus, l’eau frémit à peine et il n’est pas question que j’entre ainsi dans le jour, avec mon rituel avorté et sans ma goûteuse boisson chaude du matin. Par ailleurs, qui peut bien m’appeler si tôt ? Je ne suis pas l’une de celles ou ceux qui reçoivent trente textos à la minute et dont le téléphone sonne sans cesse et bien souvent sans nécessité. Pourtant, moi aussi j’ai de nombreux amis, mais est-ce un fait exprès, ils ne me téléphonent que rarement, et tout au moins pour une bonne raison. Je préfère qu’il en soit ainsi, il n’y a rien de plus stupide qu’on vous appelle pour vous dire qu’on vous appellera plus tard. Je suis sûre que c’est souvent le cas quand je vois ces gens, le téléphone pour ainsi dire greffé à l’oreille droite. Pourtant, ils ont immanquablement cette attitude préoccupée qui leur donne de l’importance, un peu comme si en raccrochant, ils allaient annoncer gravement le déclenchement de la troisième guerre mondiale.
Le couvercle sur la casserole se soulève et me rappelle à l’ordre : l’heure du thé a sonné. Encore dix minutes, le temps de l’infusion, je pourrais écouter le message sur mon répondeur mais je me l’interdis, excitée par la curiosité de cet imprévu coup de téléphone. Quand j’écris « coup de téléphone », je veux tout dire, c’est soudain, abrupt, je pense un peu la même chose que la femme qui dit «  Oh, je suis tombée enceinte ». Sauf que finalement, et normalement, ce sera sûrement quelque chose de simple, sans engagement, probablement une démarche commerciale parce que j’ai mal géré mon compte sur internet et que je vais être harcelée par un million de publicités dont je me fous, mais qui désormais vont prendre chaque jour quelques minutes de mon temps, jusqu’à ce que je me désinscrive en bas, à droite de l’écran. « Unsubsribe ». Bref, je vais boire ce thé, et j’écouterais ensuite ce message, numéro masqué, j’essaie d’imaginer un poème, une déclaration d’amour, un message lu des annonces de Libé au cas où je n’achèterais pas Libé, enfin, je veux tout entendre sauf : la banque, une voyante qui recrute sa clientèle sur internet, une assurance, géniale, si peu chère mais qui vous souhaite le pire pour prouver qu’elle est la plus rentable, ou, cette plateforme de trading, ça c’est tentant, une vue de l’esprit, mais tentant.
Je m’assois, les yeux dans le vague, en buvant ce thé bien mérité. Le téléphone clignote, le message et moi qui n’en ai que faire mais que je vais fatalement écouter.
777, la messagerie sonne, et puis, le silence, un silence absolu, aucun signe qui pourrait m’indiquer le lieu de l’appel, comme quand on reçoit un message de quelqu’un qui n’a pas voulu vous contacter et qu’on entend le frottement du micro du téléphone dans un sac ou une poche de manteau, avec en fond sonore des klaxons de voiture, des enfants dans un parc, un chien qui aboie, des bruits de couverts dans un restaurant, une télévision..... On est tous resté comme ça, le téléphone collé à l’oreille, s’amusant à entendre un message qui n’en est pas un et à imaginer celle ou celui qui ne sait pas qu’elle ou qu’il est en ligne en traversant une rue, ou en déjeunant au restaurant. Mais comment peut-on obtenir un silence absolu tel que celui-ci ? Ce ne peut être que volontaire, mis en scène, lourd de signification, ce n’est pas une erreur ni une mauvaise manipulation de l’appareil. Donc, un numéro masqué et ce silence. Je réécoute le message et en chronomètre la durée, 6 minutes et 28 secondes. Je pense à tous ces thrillers que j’affectionne tout particulièrement, où l’on peut voir cette scène : un coup de fil anonyme, menaçant, avec parfois de la respiration d’un homme essoufflé ou une voix trafiquée qui vous angoisse, même confortablement installé dans un fauteuil face à l’écran.
Dois-je m’inquiéter ? Dois-je en parler à quelqu’un au risque de sembler ridicule ? « Tu regardes trop la télé ma chère ! » J’archive le message au cas où, ce que je ne fais jamais, j’efface immédiatement tous les sms, tous les messages vocaux même ceux qui parlent d’amour, surtout ceux qui parlent d’amour, je préfère les mémoriser, les garder en tête et me les redire de temps en temps, les mélanger jusqu’à ce que, bout à bout, ils prennent la forme d’une longue lettre écrite à plusieurs mains. Mais ces 6 minutes et 28 secondes de silence ne peuvent pas en faire partie, ce serait introduire une rupture à ma lettre et faire participer l’auteur du message à ma plus profonde intimité.
J’ai déjà trop perdu de temps, c’était peut être ça le but de ce message, me faire perdre du temps.
A suivre....
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