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SuriThaï

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Je marchais tranquillement sur cette route déserte, mon esprit vagabondait parmi des centaines de pensées. Mes pieds nus se heurtant au goudron brûlant, mes mains jouant la symphonie de Mozart, battant l'air de leur mouvement si précis et fluide. Les corbeaux dans le ciel me suivaient sans relâche, attendant l'instant où je m'effondrerais. De simples charognards, et pourtant si voraces quand ils le veulent. Je ne comptais pas m'arrêter, j'avais encore de la route à faire pour rentrer, et peut-être que j'arriverais à temps pour l'en empêcher...

**

Il l'avait vu ce jour-là, elle ne pouvait pas lui mentir. Et l'autre lui cachait la vérité, elle était tout autant complice. Ils auront tous ce qu'ils méritent, il était décidé de toutes manières. La seule à pouvoir l'en empêcher était loin, il avait fait le nécessaire pour qu'elle ne soit pas mêlée à cette histoire. Il marchait dans la ruelle étouffante, sous les rayons du soleil, distinguant déjà la silhouette imposante de la maison coloniale. Le silence était lourd de sens, comme si tout le quartier s'était arrêté pour le laisser passer, aucun bruit domestique, aucun animal grouillant ou hurlant à la mort. Il était seul, avançait, il les trouverait, et bientôt, il se vengerait...

**

Il était midi au soleil, je le savais, il devait être arrivé. Et moi je distinguais tout juste l'entrée de la ville. Je ne devais plus traîner, une bonne respiration, une dernière expiration, et se fut le signe du départ. Mes foulées s'allongèrent, augmentèrent leur vitesse, mes bras étaient revenus le long de mon corps, ils me poussaient et me tiraient en avant. Je sentais le souffle du vent sur mon visage, le goût des larmes se posant sur mes lèvres après avoir marquées mes joues. Je devais aller plus vite encore, je devais ignorer la douleur persistante dans mes poumons, les tiraillements me déchirant les côtes. Je la voyais enfin, ma ville, ma rue droit devant....

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Il s'était souvenu de la clé sous le paillasson. Il la récupéra et ouvrit silencieusement la porte. Aucun bruit ne se faisait entendre dans la maison, il commença à se demander si le monde n'était pas mort. Il se promena dans les pièces, commença à fouiller dans tous les coins, apparemment personne au ré-de-chaussée. Il se tourna vers les escaliers qui menaient à l'étage. Serait-il possible qu'ils fassent tous la sieste ? Qu'aucun ne se soit inquiété de son absence plus que ça, était une des raisons pour laquelle il ne lui en voulait pas, en même temps, elle n'avait rien fait contre lui.

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Je ne m'entendais même plus respirer, je me contentais de courir droit devant, ignorant tous les visages qui se tournaient vers moi. Je montais les marches à une vitesse affolante, mais aussi incontrôlée. Mon pied trébucha sur la dernière marche et je chutais à genoux sur le béton, mon bras droit heurta le pilier de la véranda pour m'empêcher de m'étaler de tout mon long, je me redressa. J'ouvris la porte à la volée d'un bon coup d'épaule après avoir tourné la poignée, et je pénétrais dans le couloir central, ignorant le sang qui dégoulinait le long de mon avant bras et sur ma jambe. Le salon se trouvait à quelques pas sur ma droite, en moins de deux secondes je faisais mon entrée en hurlant ''PAPA !!!!''...

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Il monta les marches une à une aussi silencieux qu'un fantôme glissant sur le sol d'un grenier. Il entendit un léger bruit dans la chambre du fond, celle des parents, il commencerait par là. Il passa sa main dans son dos et ramena un revolver qu'il avait bloqué dans la ceinture de son pantalon. Il poussa la porte de sa main libre et entra tranquillement à l'intérieur de la pièce, de la même manière qu'il serait entré dans un commerce pour faire ses achats. Il se tourna vers le centre de la pièce, un couple se tenait recroquevillé au pied d'un grand lit en bois sculpté. La femme gémissait tandis que l'homme le fusillait du regard, ce qui n'empêchait pas la peur de cohabiter. Puis une petite voix se fit entendre ''Papa ?''...

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L'homme se retourna et me fixa de ses yeux verts fatigués. Son visage était expression de tristesse et de soulagement, mais aussi de détermination. Je compris que quoi que je dise, je ne l'arrêterais jamais, il voulait juste me protéger, et il était prêt à tout pour ça, on le savait tous les deux. Le second homme présent dans la pièce, d'abord effrayé, nous regarda l'un après l'autre, il semblait faire le rapprochement, puis la peur fut remplacée par de la haine pure et simple. Il avait fait la simple erreur de marchander avec moi, il avait voulu trop, beaucoup trop. Je ne voulais lui acheter que quelques petits sachets, et il avait voulu m'acheter moi. J'avais refusé, mais refuser c'est signer son arrêt de mort....

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L'homme se tourna et fixa le petit garçon d'à peine cinq ans, debout, inconscient du drame qui se jouait devant ses yeux. Le père, voyant l'arme se diriger vers son fils, ne réfléchit pas une seconde de plus. Il n'était pas question que cet ingrat ne touche, ne serait-ce qu'un cheveu de ses enfants ! Il se leva et se jeta sur lui, une lutte pour la possession de l'arme débuta, alors que l'un comme l'autre, aucun ne voulait lâcher prise. Ils heurtèrent la commode proche de la porte, l'arme leur échappa et glissa au sol, les deux hommes continuant leur lutte. La mère était horrifiée, figée, ne sachant quoi faire, elle était en état de choc, dans une telle panique que même le bruit effrayant qui suivit ne lui parvint qu'au ralenti. Les deux hommes hurlaient l'un sur l'autre jusqu'à ce que leurs cris soient recouverts par le bruit assourdissant de la détonation...

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J'avais simplement refusé de me vendre à ce mec, il m'avait alors enlevé et séquestré, décidé à me régler mon compte. Pendant plusieurs jours je n'avais pu réagir, complètement hors d'état avec les doses qu'il m'injectait. Mon père connaissait tout de moi, de mon côté accro, il savait que je n'avais pas eu ma dose et il connaissait toutes les adresses pour me retrouver. Sauf qu'à l'inverse, l'homme avait su pour mon père, il avait alors voulu se débarrasser de moi, mais les effets s'étaient estompés, et une fois de plus, je m'en étais sortie de justesse.
Mon père me sourit, soulagé de me voir en vie, puis il appuya sur la détente. L'homme s'effondra au sol, un trou en plein milieu du front, jugement de son dernier procès. Je restais là à regarder mon père droit dans les yeux, horrifiée par ce qu'il venait de faire, dans le seul but de me protéger.

**

La détonation eut pour effet de sortir la mère de sa torpeur, elle se redressa, attrapa son fils dans ses bras qui en lâcha l'arme. Cette dernière tomba au sol avec un bruit sec tandis qu'elle sortait de la pièce, l'enfant dans les bras. Elle le déposa dans sa petite chambre, hôte de l'innocence, et referma la porte avant de retourner auprès de son mari. Elle le retrouva debout, immobile dans la pièce, elle se jeta dans ses bras, des larmes de soulagement coulant sur ses joues. Elle baissa les yeux après avoir embrassé son homme et découvrit leur agresseur inerte au sol. Il s'agissait du petit ami de leur fille aînée, fille qui était partie après s'être disputée avec eux, pour une simple histoire de mauvaises fréquentations. Elle s'était sentie trahie, abandonnée, en avait parlé à son ami qui avait décidé de la venger...

**

J'avais essayé de décrocher, mais au bout de cinq tentatives, j'avais compris que je n'y arriverais pas. J'avais abandonné mon père pour ne pas qu'il se retrouve impliqué dans mes problèmes. Cela faisait quatre ans que j'avais disparu de sa vie, que je ne l'avais ni revu, ni croisé, dû moins ce que je croyait. Une fois, je l'avais croisé une fois sans le reconnaître, mais un père reconnaît toujours sa fille, il m'avait reconnu. Ce jour-là, il m'a suivi et a découvert ce que j'avais fais de ma vie. Vendeuse le jour, serveuse la nuit, droguée pendant mon temps libre, il a essayé de m'aider. Mais je l'ai rejeté, j'ai rencontré une personne, la mauvaise personne, et je m'étais enfoncée un peu plus. Cela faisait trois jours que je m'en étais sortie, trois jours que je m'étais échappée de la prison dans laquelle il m'avait enfermé, et mon père venait de tuer pour moi, pour ma liberté, pour protéger mon avenir que je menaçais de détruire à chaque occasion. Je me jetais dans ses bras, relâchant toute la peur et l'angoisse que j'avais éprouvé, je le suppliais de partir avec moi. Il s'écarta de moi doucement et me fixa yeux dans les yeux en me disant : ''J'ai tué pour que tu sois libre, tu es ma fille, tu le seras toujours. Maintenant tu dois vivre pour toi, ton avenir mais sans moi, comme j'ai vécu sans toi.''...

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Les parents échangèrent un regard d'incompréhension. Ils récupérèrent leur petit garçon et descendirent au salon, leur fille venait d'entrer dans la maison. Elle les regarda sans comprendre leur comportement, puis elle apprit ce qui venait de se passer, elle en resta abasourdie. Voilà pourquoi il lui avait demandé de faire cette course stupide, pour la tenir éloignée de la maison, de sa famille. Elle recouvra sa bouche et son nez de ses mains, le regard complètement horrifiée lorsqu'elle comprit la fin de l'histoire. Non pas horrifiée par la mort de son amis, mais par le fait que ce dernier ait vraiment tenté de tuer sa famille, y comprit son petit frère. Le père se posta devant sa fille : ''Tu es partie parce que tu as cru qu'on te rejetait, mais on te protégeait. Seulement, aujourd'hui, par ta faute, on a failli mourir. Alors continues ta vie, mais loin de cette maison, pour notre bien à tous. Mais saches que tu seras toujours notre fille, et que lorsque tu auras retrouvé une certaine stabilité et une vie convenable, la porte te sera grande ouverte.''

**

Au croisement de cette rue, se fut également le croisement de nos vies. Je marchais, pleurant que mon père ne soit plus là pour moi, m'ayant laissé me débrouiller. Elle avançait dans ma direction, dans le même état, se demandant comment elle avait pu se perdre en chemin, comment elle avait mis sa famille en danger. On s'est arrêté, observé, on a discuté et marché ensemble sur la route, sans connaître notre destination. Une chose était sûre, on s'était trouvée pour avancer et changer nos vies, nous soutenir dans les moments qui allaient suivre. On devait s'en sortir, l'une comme l'autre. Le destin nous avait mis sur le même chemin, à nous de le prendre en main et de veiller à ce que demain ne soit jamais aussi noir que l'a été hier.

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