Destins

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Passionné d'histoire(s), de lecture et donc d'écriture. Écrivain d'occasions. J'écris depuis des années sans jamais avoir publié. Alors, pourquoi pas?  [+]

Jeanne se leva à sept heures. Fred était parti depuis longtemps. C’était parfait ainsi. Pour ce qu’elle devait faire ce matin, elle préférait qu’il ne soit pas là. Elle s’isola dans la salle de bain. Elle en ressortit avec son test de grossesse à la main. Il avait viré ! Elle était bien enceinte. Elle s’en doutait depuis quelques jours. Elle regrettait maintenant que Fred soit parti si tôt. Elle allait devoir attendre toute la journée pour lui annoncer la nouvelle. Elle allait avoir du mal à se concentrer au travail. Garder un secret comme celui-là pendant toute une journée ! Elle lui enverrait un message pour lui dire qu’elle avait envie de dîner au restaurant ce soir. Elle lui annoncerait pendant le dîner. Elle se demandait la tête qu’il ferait. Il devait bien s’y attendre un peu. Quand même ! La surprise serait de taille. Si elle savait garder sa langue jusque-là... Elle s’habilla, attrapa son cartable et son ordinateur et fila au bureau. Dans le métro, elle se trouva incommodée par les odeurs.
— La grossesse ! se dit-elle.
Puis elle réalisa qu’elle n’était enceinte que de deux semaines au plus. La veille, elle n’avait rien remarqué. C’était un peu tôt pour ressentir les effets de son nouvel état. Elle se demanda s’il fallait aller voir un médecin. Elle n’en connaissait pas à Paris. Elle n’y habitait que depuis trois ans et n’était jamais malade. Elle ne pouvait pas rentrer à Angers uniquement pour voir son médecin. Ses parents trouveraient cela surprenant. Elle serait obligée de fournir des explications. Sa mère ne serait pas dupe. Elle ne voulait pas le lui annoncer de cette façon. Il faudrait trouver un médecin à Paris. Elle n’avait pas envie d’un choisir un au hasard. Elle demanderait conseil à... A qui ? Elle ne voulait pas que tout le monde sache qu’elle était enceinte. Surtout pas au travail. Sa voisine peut-être. Elle avait deux jeunes enfants. Il faudrait régler cela plus tard...
Elle était tellement occupée dans ses pensées qu’elle manqua son arrêt et s’en aperçut deux stations plus loin.
‘’ Ça promet une journée agitée’’, se dit-elle.

Yves était devant son ordinateur depuis sept heures ce matin. La veille, il avait travaillé très tard chez lui. Il fallait remettre les plans définitifs avant la fin du mois. Son projet était accepté, mais le client avait demandé des modifications. Il allait falloir travailler tous les soirs pendant les prochaines semaines. D'autant qu’aujourd'hui, il ne pourrait pas s'y consacrer à plein temps. Xavier lui avait envoyé un mail de confirmation. Ils négociaient depuis plusieurs mois pour fusionner leurs cabinets. Ils s’étaient mis d’accord depuis longtemps sur le plus important, mais les avocats et les comptables faisaient trainer les choses. Leurs activités étaient complémentaires. Yves avait une bonne expérience des hôtels et des résidences de vacances alors que Xavier travaillait sur des projets culturels. Des théâtres. Des cinémas. Des maisons de la culture. Les deux équipes se connaissaient bien. Elles avaient déjà travaillé ensemble sur un gros centre de loisirs dans l'est. La fusion ne poserait pas de problème. Chacun avait suffisamment de travail pour les mois suivants. Et puis, le temps des petits cabinets était révolu. Seules les unités de volume important étaient capables de répondre à des appels d'offres ambitieux. Il venait d'apprendre qu'un projet concernant un gros complexe hôtelier avec casino et salle de spectacles allait bientôt être lancé dans le nord. Il avait l'intention d'y participer. Avec son expérience dans les hôtels et celle de Xavier dans la culture, ils avaient de bonnes chances de l'emporter. Le mail de Xavier était donc une très bonne nouvelle. Le fait qu'il annonce qu'il passerait discuter en fin d'après-midi l'était beaucoup moins. Il devrait rester au bureau encore plus tard ce soir.

Jacqueline fut réveillée par les miaulements du chat. Il réclamait son petit déjeuner. Elle se leva, s’occupa de l’animal et se prépara un café avec la machine expresso que ses enfants lui avaient offerte. Elle vivait seule dans son grand appartement depuis la mort de son mari. Ses journées étaient rythmées par la routine quotidienne. Il y avait son chat qui demandait de l’attention. Le mercredi et pendant les vacances, elle gardait ses petits-enfants. Depuis qu’elle était seule, elle se consacrait à la peinture. Elle avait dessiné toute sa vie, mais n’avait jamais pu concrétiser son rêve de devenir peintre. Elle avait transformé une des chambres des enfants en atelier et y avait installé son matériel. Dès qu’il faisait beau, elle se promenait dans Paris, son appareil photo dans son sac à dos. Un carnet de croquis à la main. Elle rentrait chez elle en début d’après-midi et se mettait au travail. En fonction de l’humeur du jour ou de l’inspiration, elle s’adonnait à l’aquarelle ou entreprenait une toile plus travaillée. En été, parfois, elle posait son chevalet sur les quais de la Seine ou du canal Saint-Martin et peignait directement d’après nature. Elle savait trouver le détail intéressant dans un paysage, un monument. Une scène de vie. Un élément qui rompait la simple banalité de la rue. A l’automne, deux de ses toiles avaient été exposées dans le hall de la mairie d’arrondissement.
La semaine précédente, elle avait ramené une dizaine de croquis et plus de cent-cinquante photos de la tour Eiffel, du pont d’Iéna et du Champ de Mars. Vues de la rive gauche. Vues de la rive droite. Vues d’en haut. Vues d’en bas. Vues de près. Vues de loin. Des monuments. Des enfants. Des adultes. Des touristes de tous âges. Il fallait faire un premier tri de ces photos. Celles qui valaient la peine d’être gardées. Celles qui pourraient devenir l’inspiration d’un tableau. Celles qu’il fallait supprimer. Les plus nombreuses. Elle s’installait devant son ordinateur quand son téléphone sonna.
— Bonjour, c’est Annie. Je me demandais si tu avais déjà vu l’exposition Bonnard. J’avais envie d’y aller aujourd’hui. Tu m’accompagnes ?
Annie était la meilleure amie de Jacqueline. Elles se connaissaient depuis trente ans. Annie vivait seule elle aussi. Ses enfants étaient partis. Son mari l’avait quittée depuis longtemps. Elles partageaient beaucoup de choses toutes les deux. Leur solitude et le goût de l’art notamment. Elles se retrouvaient souvent pour visiter une exposition. Elles voyageaient ensemble tous les ans. Elles partaient dans une ville européenne pour écluser les musées et les salles de concert en quelques jours.
— On peut s’y retrouver en fin d’après-midi si tu veux. On ira dîner après.

Fred était parti tôt ce matin. Il avait rendez-vous à la gare du Nord avec son patron pour une réunion à Bruxelles. Il devait présenter les résultats de l'année et les perspectives d'évolution sur l'année suivante. Le grand patron américain avait fait le déplacement pour l'occasion. Il devait voir défiler toutes les unités européennes dans la journée. Il n'était pas question de lui dire qu'il n'y avait pas d'évolution prévue. Ce n'est pas le genre de message que souhaite entendre un grand patron américain en visite en Europe. Surtout en temps de crise.
— On a une heure et demie pour répéter dans le TGV, lui dit son patron. J'ai prévu des questions piège.
— Quel genre de questions ?
— Du genre déstabilisant. Mais, rassure-toi, je t'ai aussi préparé les réponses.
Ils passèrent tout le voyage à voir et à revoir la présentation. Fred la connaissait déjà par cœur. Il la revoyait en boucle dans sa tête toutes les nuits depuis une semaine. Ils traversèrent les plaines d’Artois et la campagne de Belgique sans rien voir du paysage. Quand ils arrivèrent à Bruxelles, il aurait pu réciter sa conférence sans le support de la projection. Il connaissait tous les chiffres, y compris ceux qui ne figuraient pas sur les tableaux.
Le siège européen de la société était situé dans une zone d'affaires en périphérie de la ville. Ils y arrivèrent vers neuf heures. Ils avaient rendez-vous avec le patron de la division Europe pour un briefing avant la réunion. Ensuite, chacun devait présenter ses résultats devant le Big Boss. Les Anglais et les Hollandais passaient avant eux. Ils avaient encore deux heures à attendre. Fred n’avait plus envie de revoir son exposé. Ils allèrent prendre un café avec les Allemands qui passaient après eux. Les deux dirigeants se connaissaient, mais Fred et son homologue ne s’étaient jamais rencontrés. Ils échangèrent sur leur mode de fonctionnement, sur les différences entre les deux marchés.
— Je ne savais pas que tu parlais allemand, remarqua son patron quand ils se présentèrent devant la salle de réunion.

Emilio finit de repasser sa chemise. Il devait être impeccable pour le service. Il rentrait tard le soir et partait tôt le matin. Il descendit vers la station de métro. De son studio de banlieue, il avait un long trajet pour arriver au restaurant. Il ne se plaignait pas. Il était bien payé. Il partageait les pourboires avec le cuisinier et le plongeur. A la fin du mois, il lui restait suffisamment pour payer son loyer et mettre un peu d’argent de côté. L’ambiance au boulot était bonne. Le patron plutôt sympathique. La clientèle d’habitués l’avait vite adopté. Certains l’appelaient par son prénom. Il leur laissait croire que cette intimité leur donnait accès à un traitement de faveur. De temps en temps, le soir, ils avaient droit à un verre de grappa. Cela gonflait les pourboires et fidélisait la clientèle. Le patron laissait faire. Il y avait tout intérêt.
Emilio arriva le premier, comme tous les matins. Il souleva le rideau de fer et commença à mettre un peu d’ordre. Le plongeur et le cuisinier arrivèrent peu après. Emilio n’entrait jamais dans la cuisine. C’était le royaume de ses collègues. Son rôle à lui, c’était la salle. Il passa l’aspirateur à l’intérieur et balaya la terrasse. Il dressait les tables quand son patron arriva. L’arrière de la camionnette était rempli des provisions pour la journée. Ils entreposèrent les produits frais dans la chambre froide. Le patron alluma le four en briques derrière le bar. Le cuisinier commença à travailler les sauces et les préparations en cuisine. Les pâtes à pizza reposaient depuis la veille. Tout devait être prêt pour accueillir les premiers clients à midi. Peu avant le début du service, ils s’arrêtèrent pour déjeuner. Ils n’auraient plus le temps d’une pause avant le départ du dernier client. Les premiers beaux jours arrivaient et les gens avaient envie de déjeuner dehors. C’était la fin de la semaine. Ils s’attendaient à une grosse activité dans la soirée. Emilio eut à peine le temps de finir sa salade que les premiers clients s’installaient sur les tables ensoleillées au bord du trottoir.
— Au boulot les gars, leur dit le patron.
Emilio attrapa les menus et se dirigea vers la terrasse pendant que ses collègues débarrassaient leurs couverts et se réfugiaient en cuisine en attendant les commandes.

Valérie ouvrait sa librairie à neuf heures, mais il était rare qu’elle ait du monde avant la fin de la matinée. Elle profitait de ces premières heures de tranquillité pour classer les quotidiens et les hebdomadaires qui venaient d’être livrés. Quand les bureaux du quartier se vidaient à midi, les employés en profitaient pour déjeuner rapidement et venir faire leurs courses. Avec son expérience, elle arrivait à savoir quel type de journal ou de quotidien venaient chercher les clients. La presse n’était pas son activité préférée. Ce qu’elle aimait dans son métier, c’était les livres. Conseiller un lecteur. Essayer de trouver ce qu’il cherchait. Elle était elle-même une grande lectrice. On ne fait pas ce métier par hasard. Elle essayait de lire le plus possible les nouveautés publiées. Pour le reste, elle en parlait grâce aux revues professionnelles distribuées par les éditeurs. Sa fierté était de voir repartir un client qui lui avait demandé conseil avec un livre qui lui correspondait.
— N’hésitez pas à venir me dire ce que vous en avez pensé.
Certains revenaient. Elle avait sa clientèle d’acheteurs réguliers qui lui demandaient son avis sur les derniers romans sortis. D’autres cherchaient un ouvrage dont ils avaient entendu parler à la radio ou à la télévision, mais dont ils ignoraient le titre, l’auteur et l’éditeur. Elle devait alors retrouver l’œuvre d’après le contenu déformé que rapportait le client. Ce petit jeu pouvait lui prendre du temps. Quand elle trouvait le titre, le client était toujours surpris qu’avec si peu de précision, elle fut capable de l’identifier.
C’était son anniversaire de mariage. Trente-et-un ans de mariage ! Philippe l’emmènerait probablement dîner. Ils ne se voyaient pratiquement plus qu’une fois par semaine. Le dimanche. Le samedi, pendant qu’elle travaillait à la librairie, Philippe jouait au golf ou allait à la chasse suivant la saison. Le lundi était son jour de repos. Philippe travaillait et elle passait sa journée à lire chez elle, à faire sa comptabilité ou à se documenter sur les sorties littéraires. Ils s’accommodaient tous les deux de cette relation épisodique. Ils se connaissaient tellement qu’ils n’avaient plus rien à découvrir l’un sur l’autre. Valérie se réfugiait dans ses livres où elle ne risquait pas de le rencontrer. Philippe qui lisait peu consacrait son temps libre au sport. A cinquante-cinq ans, il prenait soin de son corps. Quand il n’était pas au golf, il partait courir le dimanche matin ou faire du vélo avec des amis. En semaine, il rentrait tard. Valérie restait souvent à la librairie après la fermeture pour passer ses commandes. Ils dînaient légèrement puis Valérie prenait un livre pendant que Philippe regardait la télévision ou se mettait sur son ordinateur pour finir un dossier.
Comme elle s’y attendait, son mari l’appela en fin d’après-midi, à l’heure où il savait qu’elle était un peu moins prise.
— Je t’emmène dîner ce soir ? Je passe te prendre à la fermeture de la librairie.

Ahmed raccrocha le téléphone. Les nouvelles du pays n’étaient pas bonnes. Son cousin avait été tué dans un bombardement. L’appartement avait été détruit. Ses parents avaient pu se réfugier à la campagne. Cette guerre était mal engagée. Au début, ils avaient eu le soutien de l’occident. Discret et purement symbolique. Personne ne leur avait fourni d’aide pour se battre. Depuis quelques mois, la peur de manquer de pétrole avait eu raison des bonnes dispositions des pays développés. On entendait plus les condamnations officielles des actions menées contre les siens. Ses amis restés là-bas avaient pris les armes. Il avait voulu les rejoindre, mais on lui avait fait savoir qu’il pouvait être beaucoup plus utile en Europe que chez lui. Il était à Paris depuis deux ans. Avec son ami Rachid, ils étaient passés par le sud de l’Italie. Ils avaient travaillé en cachette dans des restaurants ou sur des marchés en Sicile. Ils y étaient restés quelques mois avant de se décider à continuer leur exode vers la France. Arrivé à Paris, Rachid était allé voir un de ses oncles qui avait plusieurs restaurants dans la capitale. L’oncle lui avait proposé un boulot. Avec un logement et un travail officiel, il n’avait eu aucune difficulté à obtenir un visa qui lui permettait de rester. Pour Ahmed, l’oncle avait trouvé une place chez un maraicher qui le fournissait en produits frais. Lui n’avait pas obtenu de statut. Il travaillait en clandestin. Le soir, ils se retrouvaient souvent entre jeunes réfugiés. Ils échangeaient sur leurs expériences. Sur leurs projets. Sur leurs familles. Sur les nouvelles qu’ils recevaient du pays. Certains envisageaient sérieusement de rentrer pour se battre. D’autres pensaient faire leur vie en France. D’autres enfin pensaient qu’il fallait agir en Europe pour forcer les pays occidentaux à prendre parti et influencer le cours de la guerre. Il les écoutait sans prendre part à ces discussions. Un imam qu’il avait connu quelques mois plus tôt avait, lui, une vision beaucoup plus précise du monde.
Il irait voir Rachid ce soir pour lui donner des nouvelles du pays. Il voulait lui faire part de ses nouveaux projets. Il voulait l’emmener voir cet imam.

En arrivant à la fac, Claire retrouva Hélène et Simon à la cafétéria. Ils prirent un café ensemble. Elle était en licence de lettres classiques. Ses professeurs choyaient leurs étudiants. Les derniers à considérer que le latin et le grec ancien étaient dignes d’intérêt. Une espèce en voie de disparition qui méritait certains égards. Hélène étudiait l’économie et Simon était en droit. Ils se connaissaient depuis la première année. Ils s’étaient rencontrés dans un cours de théâtre qu’ils fréquentaient le mercredi soir.
— Bon anniversaire, lui souhaita Hélène.
— C’est vrai ? C’est ton anniversaire aujourd’hui ? demanda Simon.
Il était très attentif à tout ce qui concernait Claire. Il n’en avait parlé à personne bien sûr. Il était bien trop pudique pour étaler ses sentiments devant ses copains. Les garçons ne parlent pas de ces choses-là. Quand ils parlent des filles entre eux, c’est en général plus léger. Ou plus cru. Claire était bien au-dessus de ces discussions. Tout le monde s’était pourtant bien aperçu de son manège dans leur petit groupe d’amis. Même Claire en était consciente. Ce n’était d’ailleurs pas pour lui déplaire.
— On pourrait fêter ça. C’est le dernier jour de cours. Vous ne voulez pas qu’on aille manger une pizza ce soir ? proposa-t-il.
— C’est une bonne idée, dit Hélène. J’en parle aux autres.
— Je m’occupe de réserver. Bon, je vous quitte, j’ai cours. On se retrouve au restau-U à midi ?
Il embrassa les filles et courut vers le bâtiment de droit.
— Il est vraiment sympa ce garçon, dit Hélène. Tu ne le trouves pas mignon ?
— Ça va Hélène, on en a déjà parlé.
— Mais qu’est-ce que tu attends ? Il n’espère que ça.
— Qu’il fasse le premier pas.
— Tu sais quoi ? Tu lis trop de littérature ancienne.

L’après-midi était calme au bureau. La période des déclarations d’impôts était passée. Les associés du cabinet savaient bien que leurs jeunes collaborateurs n’hésitaient pas à passer des soirées entières sur les dossiers pendant les périodes chargées. Aussi, en cette fin de printemps où l’activité était au plus bas, n’y avait-il plus que deux ou trois personnes pour répondre aux appels urgents en fin d’après-midi. La journée s’était bien déroulée. Jeanne avait guetté la survenue de nausées, mais rien ne s’était produit. Elle avait passé son temps sur internet à se renseigner sur le déroulement de la grossesse. Son assistante la regardait d’un drôle d’air quand elle la surprenait à regarder par la fenêtre d’un air rêveur.
— Ça va Jeanne, tu te sens bien ? lui avait-elle demandé.
Jeanne surprise en flagrant délit de rêverie avait rougi tout d’un coup. Cela ne lui ressemblait pas. Elle, si sûre d’elle. Toujours battante. Toujours active. Elle sentait qu’elle devait se maitriser si elle ne voulait pas se trahir. Pour les hommes, il n’y aurait pas de problème. Par contre, elle ne cacherait pas longtemps son état aux femmes du cabinet si elle continuait à se comporter ainsi.
— Tout va bien. Je crois que je vais profiter du calme de l’après-midi pour partir tôt. J’ai fini mes dossiers. Je vais rentrer chez moi.
Elle arriva chez elle vers six heures. Juste à temps pour croiser sa voisine qui rentrait de chez la nourrice.
— Bonjour, dit-elle en se présentant. Je suis votre voisine d’en face. Si ça ne vous dérange pas, j’aurais besoin d’un renseignement.
La jeune femme l’invita à entrer. Les enfants partirent jouer dans leur chambre.
— En fait, j’aurai besoin d’un conseil, dit-elle d’un air gêné. Je ne connais personne à Paris et j’aurais besoin de voir un médecin.
Sa voisine la regarda et sourit. Elle sortit son téléphone de son sac, chercha dans son carnet d’adresses et griffonna un nom et un numéro sur une carte de visite qu’elle lui tendit.
— C’est elle qui m’a suivi pendant mes deux grossesses. Elle est très bien.
— Ça se voit tant que ça ? demanda Jeanne d’un air stupéfait.
— Tu ne peux pas le cacher.

Xavier arriva en fin d’après-midi, deux bouteilles de champagne à la main.
— On va fêter ça !
Yves sortit des coupes et appela ses collaborateurs.
— Vous connaissez tous Xavier. Nous avons maintenant la confirmation. La fusion de nos cabinets va se faire.
Tout le monde applaudit. Xavier servit le champagne. Ils parlèrent des projets communs. Les collaborateurs savaient que l’avenir proche était assuré. La fusion allait dégager une synergie qui augmenterait l’activité. Xavier jeta un œil sur l’ordinateur d’Yves.
— Sur quoi travailles-tu en ce moment ?
— C’est mon hôtel à Arcachon. Ils m’ont demandé des modifications. Les circuits d’évacuation d’urgence et quelques problèmes de sécurité. Il faut que je déplace les escaliers et les sorties de secours. Ça remet pas mal de choses en cause dans l’agencement intérieur. Tu veux voir ?
Yves s’installa à l’ordinateur et ouvrit quelques fichiers. Xavier vit apparaitre une vue d’ensemble du projet qu’il connaissait déjà. L’hôtel ressemblait un peu à Fort Boyard avec une forme ovale et un grand atrium central. Les chambres étaient disposées vers l’extérieur. Dans chacune d’elles, une grande baie vitrée donnait accès à un balcon avec une vue sur la mer ou sur la forêt. Pour accéder aux chambres, une rampe inclinée montait en spirale sur cinq étages le long des parois intérieures. De chaque côté, un escalier permettait de changer de niveau sans avoir à faire le tour de l’édifice. Une colonne d’ascenseur s’élevait au milieu de l’atrium, desservant une série de passerelles donnant accès à chaque niveau.
—Ils me demandent de déplacer les escaliers pour faciliter une évacuation en urgence. Ça donne quelque chose comme ça.
Yves ouvrit un nouveau fichier et un nouveau plan apparut.
— J’ai inversé le sens des ensembles. Au lieu de monter en parallèle de part et d’autre de l’atrium, ils se croisent comme un grand X.
— Oui, dit Xavier, ça change l’aspect de l’atrium, mais je trouve que c’est plus harmonieux. Et ça, c’est quoi ? demanda Xavier en montrant une structure qui traversait l’espace au niveau du troisième étage.
— Ça, répondit Yves, c’est une voile qui se déploie en cas de pluie pour abriter le restaurant et le bar en dessous. Elle fonctionne comme une voile à enrouleur sur un bateau.
Xavier apprécia l’originalité du projet et se dit qu’il avait bien fait de répondre à la proposition qu’Yves lui avait faite quelques mois plus tôt.
Yves ouvrit un nouveau fichier.
— Et ce projet-là, tu le connais ?
— Non, je ne vois pas. Qu’est-ce que c’est ?
— Un appel d’offres qui n’est pas encore sorti. Un grand hôtel de cinq-cents chambres avec salle de spectacle et casino. C’est sur la côte nord.
— C’est magnifique. Comment es-tu au courant si ce n’est pas encore sorti ?
— Réseau personnel, répondit Yves d’un air énigmatique qui excita la curiosité de Xavier. Si tu as le temps de dîner, on en parle à table.
— C’est ce que j’avais prévu.

— Salut Rachid.
Rachid l’accueillit d’une accolade et l’entraina vers la salle.
— Salut Ahmed. Parle plus bas. Ici, je m’appelle Emilio.
— D’accord. J’ai des nouvelles de la famille. Ce n’est pas très bon.
— Assieds-toi. As-tu mangé aujourd’hui ?
— Non, je n’ai pas eu le temps, mentit-il.
— Je t’amène une pizza. Veux-tu une bière ?
— Une bière ? Mais tu es fou ! Je ne bois pas d’alcool. Tu en bois toi ?
— Parfois oui. Les clients et les collègues pourraient se demander pourquoi Emilio ne boit pas. Tu sais, on est en France maintenant. Ici, ça a moins d’importance.
— Je ne suis pas d’accord. L’alcool est interdit. Comme tous les aliments impurs.
— N’en parlons plus. Dis-moi plutôt comment ça se passe au pays.
Ahmed lui expliqua la situation de sa famille. Ils n’étaient pas originaires de la même région et n’avaient pas de connaissance commune là-bas. La famille de Rachid avait quitté le pays dès le début de la guerre et tous ses amis avaient émigré en Europe ou aux Etats-Unis où ils avaient de la famille.
— Tu devrais venir avec moi, Rachid. Il y a quelqu’un que je voudrais te faire connaitre. Tu ne peux pas renier tes origines. Tu as des obligations vis-à-vis de ton peuple.
— Je comprends, Ahmed, mais moi j’ai quitté notre pays pour faire ma vie ici. Je n’ai pas l’intention d’y retourner. Je n’ai plus personne là-bas.
— Tu es Rachid, tu n’es pas Emilio. Tu ne le seras jamais. Ce n’est qu’une illusion. Tu dois venir te battre avec nous.
— Emilio ! Appela le patron. Il faut s’occuper des tables en terrasse. Les premiers clients arrivent.
Deux femmes se présentaient à l’entrée. Emilio les reconnut. C’étaient des habituées.
— Attends-moi, j’ai du travail. Tu peux rester ici si tu veux, je vais t’amener quelque chose à manger.

Il était sept heures trente quand Fred arriva.
— J'ai réservé chez Gianni. J'ai plein de choses à te raconter, l'accueillit Jeanne.
— Moi aussi j'ai plein de choses à te raconter.
Ils descendirent en se tenant la main. Emilio les vit arriver de loin.
— Salut les jeunes !
Ils choisirent une table en terrasse. Il faisait doux en cette fin de mois de mai. Emilio leur apporta les menus.
— Je vous sers un apéro ?
— Tu veux quelque chose ? demanda Fred.
— Je vais prendre un jus de tomate.
— Alors un martini blanc et un jus de tomate, dit-il à Emilio.
— Tu sais, commença Fred, ce matin, j'ai présenté devant le grand patron américain. François m'avait bien briefé dans le train. Ça s'est très bien passé. À la fin, il m’a posé plusieurs questions. J'ai répondu à tout et j'ai même pu argumenter mes réponses avec des chiffres qu’il n'avait pas. Il m'a félicité pour la clarté de mon exposé.
À la table d'à côté, Jacqueline et Annie finissaient leur pizza. Elles commandèrent l'addition.
De l'autre côté de la terrasse, Valérie et Philippe mangeaient en silence en buvant du vin de Toscane. Les étudiants arrivèrent un peu plus tard en chahutant dans la rue. Simon avait réservé une table en terrasse pour six personnes. Il s'assit à côté de Claire. Emilio leur amena la carte et ils choisirent des pizzas avec du rosé en pichet. Les jeunes dans un restaurant, c'est sympathique. Ils mettent de l'ambiance et ils attirent du monde, mais, en général, ils ne laissent pas grand-chose en partant. Il apporta l'addition à Jacqueline et Annie qui payèrent et laissèrent un bon pourboire. C’étaient de bonnes clientes. Elles venaient dîner de temps en temps en semaine. Elles étaient toujours généreuses. Elles le saluèrent et s'en allèrent. Emilio commençait à desservir la table quand Yves l'interpella.
— Emilio, tu nous mets une bouteille de ton Toscane, s'il te plaît.
— Tout de suite patron, répondit-il.
Ce client-là aussi il le connaissait bien. Un architecte qui travaillait dans le quartier. Il venait souvent déjeuner à midi. Parfois avec des clients ou des collaborateurs. Ils s’attardaient après le café. Ils discutaient et remplissaient la nappe en papier de plans et de calculs. Un jour, il était même reparti en emportant la nappe avec lui pour ne pas perdre son dessin. Fred lui fit un signe. Il s'approcha de la table avec son carnet de commandes.
— Je vais prendre des pennes au basilic, demanda Fred.
— Et moi, une salade sicilienne, commanda Jeanne.
— Tu veux une bouteille de vin ?
— Non merci, je vais boire de l’eau.
— Vous nous mettez une bouteille de San Pellegrino.
Emilio nota la commande et alla desservir la table du fond qui avait fini.
— Deux cafés et l'addition, demanda Philippe.
À la table des étudiants, on parlait fort en attendant les pizzas. Simon se leva.
— Je reviens.
Il entra dans le restaurant et regarda Emilio d’un air interrogateur.
— C’est en bas monsieur, répondit celui-ci en lui montrant un escalier qui descendait dans un coin de la salle.
Au bout de la rue, Annie s'arrêta sur le trottoir.
— J'ai oublié mon foulard sur le dossier de ma chaise.
— Va le chercher, lui dit Jacqueline, je t'attends ici.
Jeanne tournait son jus de tomate dans son verre.
— Tu sais Fred, moi aussi j'ai quelque chose à te dire.
Fred la regarda en buvant une gorgée de martini.
— Ce matin, j'ai fait un test de grossesse.
Il crut qu'il allait s’étouffer avec son martini.
— Et alors ? demanda-t-il d’une voix mal assurée.
Elle le regarda droit dans les yeux.
— Je suis enceinte.
Il eut à peine le temps d'entendre la réponse. La première balle lui fit exploser la tête. Jeanne ne vit pas le sang gicler sur son chemisier. Les deux balles suivantes lui traversèrent la poitrine. Elle s'affaissa sur le dossier de sa chaise. Une rafale faucha les étudiants sur la table au bord du trottoir. Emilio qui amenait les cafés à la table du fond reçut deux balles dans le dos et s'effondra sur Valérie. Il lui sauva la vie en la protégeant. Philippe n'eut pas cette chance. Il reçut une balle en pleine tête. Yves qui tournait le dos à la scène ne réalisa pas ce qui se passait. Les deux balles qui lui traversèrent le dos atteignirent en plein cœur Xavier qui était assis en face de lui. Au coin de la terrasse, Annie tomba au sol, son foulard à la main. La vitrine avait volé en éclats. À l'intérieur du restaurant, les clients s'étaient précipités sous les tables. Les blessés criaient. Ceux qui le pouvaient avaient dévalé l'escalier vers le sous-sol. Ahmed s'était levé pour se réfugier derrière le bar, mais il ne put jamais l'atteindre. Les tirs cessèrent un bref moment, pendant que l'homme changeait de chargeur. Jacqueline qui observait la scène du coin de la rue téléphona à la police. Quelques secondes plus tard, elle entendit la sirène d'une voiture de patrouille qui approchait. Au sous-sol du restaurant, Simon hurlait.
— Laissez-moi passer, ma copine est là-haut !
Les clients l'empêchèrent de remonter. De toute façon, il y avait trop de monde pour qu'il puisse atteindre l’escalier. Une fois l'arme rechargée, l'homme recommença à tirer au hasard sur les corps qui gisaient sur le sol et sur les blessés qui appelaient. Une voiture de police tournait le coin de la rue. Il tira ses dernières balles dans sa direction. Quand le chargeur fut vide, il jeta son arme au sol et activa le détonateur de sa ceinture d'explosifs.
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