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D'espoir et de craie

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Marie Cécile

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185 voix

FINALISTE
Sélection Jury

— Et à part ça, avait dit la militante des droits de l’homme, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

— À part m’extirper de ce trou, vous voulez dire ? avait-il raillé, un sourire mauvais en travers du visage.

— Ce n’est qu’une question de temps, je vous l’ai dit. Nos avocats sont très compétents. Ils ont l’habitude de traiter des cas comme le vôtre. Croyez-moi, dans quelques semaines, vous serez dehors.

— Mouais, ou dans quelques mois ! Si c’est pas plus !

— Ça va aller, ne vous inquiétez pas.

La tête dans les mains, il avait opiné, sans un mot. Il sentait bien qu’elle faisait de son mieux pour essayer de le rassurer. Et que pouvait-elle faire d’autre, après tout ? Il aurait fait pareil, à sa place. Des mots creux pour combler le vide, pour tromper l’angoisse.

— En attendant, je peux peut-être faire quelque chose pour améliorer un peu vos conditions de détention. Je pourrais vous procurer des livres, si vous voulez. Ou bien du papier pour é...

— Des couleurs !

— Des... ?

— Regardez ces murs, ces barreaux aux fenêtres. C’est gris ! C’est mort ! On dirait un tombeau ! Mes yeux réclament désespérément un peu de vie dans cet enfer.

— Je vais voir ce que je peux faire...

Quelques jours plus tard, l’un des gardiens lui avait apporté un grand carton défoncé à moitié rempli de craies de toutes les couleurs. Il apprendrait par la suite que c’était tout ce que l’administration pénitentiaire avait autorisé. Les pinceaux et les feutres avaient sans doute été jugés trop dangereux. Le papier à dessin avait disparu, tout comme l’ardoise d’ailleurs. Il ne restait plus que les bâtonnets colorés, laissés en vrac dans le carton éventré. Il était ravi.

Il s’était aussitôt mis au travail en commençant par le mur du fond, qui faisait face à la porte. Il avait entrepris d’en entourer la minuscule fenêtre grillagée de végétation luxuriante. Le mur était humide et la craie, à son contact, laissait derrière elle des traits bien nets.

Toute la journée, il s’était employé à dessiner d’énormes fleurs tropicales entourées de grosses feuilles rainurées. La craie humidifiée se déposait sur la paroi décrépie en une pâte épaisse qui permettait de mélanger les couleurs, et en tenant les bâtonnets de biais pour colorer les parties pleines, il pouvait obtenir une pointe suffisamment fine pour tracer les détails. Les fleurs et les feuilles s’étaient vues complétées de lianes et de branches enchevêtrées. Il s’était amusé à y cacher çà et là quelques lémuriens et quelques oiseaux dont on ne voyait dépasser que la queue ou le bec multicolore.

Lorsque la lumière avait commencé à manquer dans la petite cellule miteuse, il s’était un peu reculé pour contempler son travail à la faible lueur d'un soleil épuisé. Il s’était senti revivre. Même dans la pénombre naissante, les couleurs étaient superbes. La vie pouvait à nouveau palpiter dans ses pupilles éreintées par la laideur des lieux.

Puis, brusquement, comme si c’était trop de liberté d’un coup, comme s’il lui fallait d’abord l’apprivoiser à travers une fenêtre bien étanche, il avait encadré son dessin d’un chambranle de bois dont il s’était appliqué ensuite à tracer les veines. Il n’avait cependant dessiné ni poignée, ni serrure, ni aucun système d’ouverture. La forêt luxuriante s’était retrouvée dehors, derrière une vitre résolument fermée sur laquelle il avait pris soin d’esquisser quelques reflets.

Quand le gardien du soir avait poussé la lourde porte sur ce tableau saisissant, il en était resté bouche bée sous sa grosse moustache de morse. De mémoire de geôlier, jamais il n’avait vu une telle chose. Il en avait même oublié l’air menaçant qu’il affectait d’ordinaire et s’était avancé timidement à demander quelques conseils.

— Moi aussi, je gribouille un peu à mes heures perdues, avait glissé sur le ton de la confidence ce fonctionnaire jusque là hargneux et peu avenant.

Puis il avait refermé la porte en sifflotant un air joyeux, et on l’avait entendu longtemps encore, ce soir-là, à travers les couloirs.

Le lendemain, il avait entrepris de s’attaquer au mur ouest de sa cellule, celui qui recevait chaque matin les tous premiers rayons du soleil.

Il avait d’abord esquissé une ligne d’horizon, le tronc d’un palmier, ses branches, et bientôt la mer toute entière avait scintillé devant ses yeux, caressée d’une brise légère. Des heures durant, il avait mélangé les bleus, les mauves, les verts, pour obtenir un ciel d’été aussi profond que ses souvenirs d’enfance. Puis il avait fait écumer à la surface d’une eau turquoise d’innombrables vaguelettes d’argent. Un petit bateau rouge avait complété le tableau. Un bateau à l’ancre, balloté par le vent, semblant attendre le voyageur.

Comme la veille, il avait encadré son paysage de craie d’une large baie vitrée sans système d’ouverture.

Le gardien du soir, dont l’enthousiasme avait éveillé les curiosités, était venu avec quelques collègues qui s’étaient plantés devant les fresques les deux mains dans le ceinturon et les yeux ronds. Leurs questions semblaient ne pas avoir de fin. Lui, en sueur et couvert de poussière bleue, leur avait répondu sommairement, en phrases très courtes quoique polies. Son esprit voguait ailleurs.

Pour le mur qui encadrait la porte, il avait opté pour des tournesols. Un champ de tournesols qu’il voulait étendre à perte de vue sous un soleil de plein été. Il s’était mis au travail dès son réveil, dès que les premiers rayons étaient venus s’accrocher dans les vagues de craie tracées la veille sur le mur ouest. Il avait commencé par la première rangée de fleurs, à hauteur d’homme. Il les avait voulues superbes, éclatantes, grandeur nature.

Il était en train de peaufiner les jeux de lumière sur les immenses pétales jaunes lorsque la porte juste à côté de lui s’était ouverte. Après lui avoir intimé de reculer, c’était cette fois le directeur qui avait manœuvré son énorme ventre et sa mauvaise humeur dans la petite cellule. La rumeur avait dû fait le tour de la prison. Il avait sans doute eu envie de se rendre compte par lui-même.

D’un air mauvais, il avait examiné les parois bariolées, n’y trouvant rien à redire malgré tous ses efforts. Puis il avait quitté les lieux sans lui adresser la parole, non sans l’avoir longuement sondé du regard, comme s’il avait cherché à lire dans ses pensées pour deviner ce qui pouvait bien s’y tramer. En passant la porte, il avait grogné au gardien : « Surveillez-le bien, celui-là ! »

Au matin suivant, dès les toutes premières lueurs, il avait déplacé son lit pour attaquer le mur est, celui qui recueillait la douce et chaude lumière du soir.

Il avait commencé par délimiter grossièrement la future baie vitrée qui devait cette fois occuper les trois quarts de la surface disponible. À l’intérieur, à petits coups de craie, il avait fait naître un jardin planté de buissons de roses et de grands arbres. À l’avant-plan, une petite fille en robe blanche était assise sur une balançoire. Une petite fille dont on ne voyait que le dos immaculé et les longues nattes couleur de jais. Immobile, tournée vers l’horizon, elle semblait attendre quelque chose. Ou quelqu’un. Et en effet, plus loin, dans l’allée, on distinguait la silhouette d’une femme qui approchait, la jupe au vent. Elle tenait un gros bouquet de fleurs sauvages dans une main et faisait un signe de l’autre. En la regardant, petite ombre de poussière sur le mur poisseux, il ne pouvait s’empêcher de sourire. Il aurait donné n’importe quoi pour courir la rejoindre, au bout de cette allée.

— Pas encore, avait-il marmonné à la craie. Sois patiente, ma douce. Sois patiente...

Soudain, la lourde porte de la cellule s’était ouverte et en une fraction de seconde, l’espace déjà restreint avait été investi par une troupe fébrile de journalistes. Pendant plusieurs heures, ils s’étaient pressés là, devant les quatre tableaux, à se marcher sur les pieds en commentant bruyamment le travail de l’artiste et en lui posant mille questions. Lui, tout à son ouvrage malgré les flashs des appareils photo, s’était contenté de répondre brièvement, à demi mots, tout en s’efforçant d’achever le quatrième mur où il avait commencé à dessiner une porte dans la partie laissée vide quelques heures plus tôt. Ce devait être une porte d’entrée, comme il y en a dans toutes les maisons ; un simple panneau bleu ciel avec une poignée, une serrure, une boîte aux lettres. Mais la toute dernière craie, de plus en plus petite, de plus en plus petite, avait fini par se désintégrer entre ses doigts, et la fresque, ce jour-là, avait dû rester inachevée sous les regards déçus des visiteurs.

— Mais à quoi est-ce que vous jouez ? avait fulminé la militante des droits de l’homme à sa visite suivante. Qu’est-ce que vous avez dans le crâne ?

Il n’avait rien répondu.

Les yeux baissés, il avait continué à tripoter négligemment les fils tirés de son T-shirt couvert de craie tandis qu’elle faisait les cent pas autour de lui en agitant les bras dans tous les sens.

— Votre cellule pleine de journalistes ! Votre photo en première page ! Et vous, tout ce que vous trouvez à faire, c’est de continuer à dessiner sans RIEN DIRE !

Les yeux de la jeune femme étaient exorbités d’incompréhension.

— Mais enfin, vous aviez une occasion unique d’émouvoir l’opinion ! Il fallait parler de ce qui vous arrive ! Il fallait en profiter pour dénoncer l’injustice dont vous êtes victime ! Est-ce que vous croyez vraiment que vous pouvez vous permettre de négliger la moindre petite chance de sortir de là ?

Il souriait d’un air vague, les yeux toujours rivés sur le coton élimé maculé de poudre multicolore.

— Bon, tenez, avait-elle conclu, dépitée, en faisant glisser vers lui un nouveau paquet de craies. Puisque c’est tout ce qui vous intéresse... Vous ne me demandez même pas où en est votre dossier ! Vous n’avez plus envie de sortir ou quoi ?

— Je vous fais confiance, avait-il dit, tout sourire, en se levant de sa chaise. Merci pour les craies...

De retour dans sa cellule muni des précieux bâtonnets, il avait pu reprendre sa fresque là où il avait dû l’abandonner quelques jours auparavant, et terminer la porte qu’il avait commencée sous les yeux des journalistes. Autour du panneau bleu ciel, un papier peint désuet s’était orné de petites fleurs roses et quelques cadres colorés avaient figuré des photos de famille.

À l’heure de sa ronde du soir, le gardien-amateur d’art avait eu la surprise de découvrir le tableau terminé. Avec enthousiasme, il l’avait longuement détaillé : la baie vitrée qui encadrait le jardin à la balançoire, la petite fille aux nattes sombres, la porte bleue, le mur décoré...

— J’ai l’impression d’être dans votre salon, avait-il soufflé, admiratif.

Un sourire et un hochement de tête avaient répondu à ces mots.

— Mais pourquoi avoir fait la porte fermée ? Vous auriez pu l’ouvrir et découvrir une autre partie du jardin.

Nouveau sourire, cette fois accompagné d’un haussement d’épaules.

C’était quand même un drôle de type, celui-là, avec ses sourires silencieux et ses yeux plissés – des yeux rieurs et tristes à la fois. Et puis, pas bavard avec ça !

Cette nuit-là, les bizarreries du « type aux craies », comme on commençait à l’appeler, avaient alimenté bon nombre de conversations à travers la prison. Ceux qui avaient vu les fresques ne cessaient de vanter l’ingéniosité de l’artiste, la qualité du trait, la diversité des couleurs obtenues avec de si simples outils. Quant à ceux qui ne les avaient pas encore vues, ils se disputaient le droit d’effectuer leur ronde dans ce couloir-là.

Au petit matin, c’était un jeune gardien tout frémissant de curiosité qui avait poussé la porte de la cellule du « type aux craies »...

La cellule était vide.

Entre les quatre murs bariolés, il n’y avait pas âme qui vive.

Très vite, le directeur était arrivé au pas de course, accompagné d’une armée de gardiens qui avaient minutieusement inspecté la pièce. Mais rien ne clochait : rien ne manquait, rien n’était déplacé. La cellule était parfaitement intacte. Le « type aux craies » semblait s’être volatilisé.

Le gardien du soir, rappelé par ses collègues, s’était rué dans la pièce en panique, le front baigné de sueur, répétant qu’il n’y comprenait rien, qu’il n’avait rien remarqué de spécial la veille, que tout était parfaitement normal lorsqu’il avait verrouillé la porte – car il l’avait bien verrouillée, il en était sûr.

Hébété, il avait promené son regard à travers la pièce à la recherche d’une explication, d’un indice quelconque. Ses yeux s’étaient alors arrêtés sur la porte de craie bleue qu’il avait admirée la veille. Cette porte qui avait titillé sa curiosité car elle avait été dessinée fermée.

Elle était à présent entrouverte.

N’en croyant pas ses yeux, le gardien s’était approché pour examiner de plus près la fresque qu’il avait si souvent observée...

Sur la balançoire où se tenait auparavant la petite fille en robe blanche, il y avait à présent un bouquet de fleurs des champs. La petite fille n’était plus là. Elle avait rejoint la femme en jupe longue, au bout de l’allée, où elles formaient désormais deux minuscules silhouettes en train de s’éloigner.

À leur côté, tenant la petite fille par la main, on distinguait une troisième personne, plus grande : un homme à l’allure sereine, aux vêtements maculés de couleurs.

PRIX

Image de Hiver 2018 - 2019

Finaliste

185 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

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Image de Guy Pavailler
Guy Pavailler · il y a
Garder l'espoir même au plus sombre pour ne pas sombrer, se réinventer sans cesse. Dans la tête tout est possible .Beau texte poétique, écriture fluide.Mes voix pour votre texte.
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Marie Kléber · il y a
C'est un très beau texte Marie, plein de poésie, d'espérance, de vie. J'aime les contrastes entre la dure réalité du milieu carcéral et ces dessins, portes ouvertes sur un autre monde.
La fin est superbe...

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Quelle belle histoire! Vous m'avez transportée Bravo!
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Dolotarasse · il y a
Bonne route dans cette finale avec cette belle histoire.
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Thara · il y a
Une nouvelle palpitante, cet homme avait bien un but au départ....En laissant cette porte fermée.
+ 5 voix !

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R.J.P.Prin · il y a
Beaucoup de décalages avec la réalité de la détention, en France du moins, aussi bien sur le personnel pénitentiaire, les visiteurs... Néanmoins, le texte est fluide et agréable à lire. J'imaginais bien ces dessins de craie.

Bravo !

Je vous invite, si vous avez un peu de temps, à découvrir ma première nouvelle "Le champ d'honneur", en lice mour le Grans Prix.

Au plaisir de vous lire

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Aya · il y a
Un magnifique texte qui fait voyager. Belle plume. Félicitations à vous. N'hésitez pas à faire un tour sur mon profil pour soutenir ma 1ere nouvelle en compétition https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/ma-vie-notre-combat-1
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Felix CULPA · il y a
De la militante des droits de l'homme vous tracez un beau récit, qui sent bon la craie ! Nouveau sur ce site je suis heureux de découvrir votre belle histoire !
Je vous donne mes 3 voix et je m'abonne. Merci de me soutenir pour mon premier concours ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/les-droits-de-lame

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Chantal Noel · il y a
Mes voix à nouveau pour ce très beau récit.
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Karima Simouma · il y a
Bravo marié tu es toujours la meilleure félicitations
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