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Madloulou

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Elle était blanche et bleue sous la lumière électrique. Ses yeux étaient noirs. Elle n’avait plus d’iris.


Les ondes de la musique électronique cognaient contre le corps de L. puis repartaient quand elle sautait en l’air. Les sensations montaient avec le rythme et descendaient jusque dans son bas ventre. Cette femme aux platines, en face d’elle, commandait la pulsation de son corps. Deux fois, elles avaient échangé un sourire, et pour L., cette nuit-là, c’était comme communiquer avec les dieux.

Longtemps, elle avait gardé les yeux fermés en dansant. Elle s’était oubliée elle-même et, à la fois, elle n’était plus qu’ego. Le souci de ses habits, de l’espace que prenait son corps, le temps humain et ses besoins vitaux n’arrivaient plus à sa conscience ; mais elle était devenue un désir égoïste et immense, sans limites, qui fourmillait dans ses veines et au bout de ses doigts. La musique était son désir et son désir était la musique. Et puis les autres, les corps physiques qui l’entouraient, donnaient des formes à son désir. Ils lui donnaient des visages, des dimensions et des ouvertures. Mais les couleurs changeaient, les touchers étaient mille et les mouvements autour d’elle ne pouvaient jamais la rattraper. Elle était bien trop rapide, elle était si rapide qu’elle n’avait plus conscience de se déplacer. Elle filait, elle ondoyait et glissait entre les interstices de la foule. Il lui suffisait de songer au métal de la barrière qui séparait les festivaliers de la DJ pour que ses mains, instantanément, y soient agrippées, sans qu’elle n’ait un souvenir de s’y être rendue ; et elle, les pieds sur la barrière, juchée dans les airs sans que le plafond ne lui oppose de limite, elle levait les bras et formait un cœur avec ses mains. Elle ne doutait pas que toutes les vies, dans cet endroit qui était le monde, recevaient son amour, et que toutes s’y abreuvaient. De même, si un éclat, une bouche, un bouton brillant sur une veste, un objet quelconque humain ou chimique avait attiré son regard, alors immédiatement, sa présence – car il n’était plus question de son corps, mais bien de sa présence, énorme, unique, magistrale – apparaissait devant l’objet pour le donner à son désir.

Mais elle ne voyait pas tout. Elle en voyait très peu ; le reste était noyé dans son indifférence. Tout ce qui ne rentrait pas dans son désir n’existait plus : ainsi, la salle s’était vidée. Parfois, avec la seule explication de sa générosité, elle faisait un signe à une ombre parce qu’elle en devinait, devant elle, les dimensions spatiales, ou le regard insistant : elle faisait un signe de la main, un sourire ou même un baiser, mais elle ne voyait pas la personne à qui le signe était adressé. Immédiatement, l’ombre ensuite s’évanouissait ; et elle, était déjà partie. D’autres personnes, au contraire, avaient une consistance telle qu’ils se découpaient nettement sur son champ de vision. Ils prenaient des contours aussi précis que s’ils se tenaient sur un monticule devant un ciel inondé de lumière. L. voyait alors tous les détails de leur visage, elle saisissait sans effort la cohérence de leur tenue, le grain de leur peau, leur sueur qui perlait autant que la valeur de leur âme. Elle devinait, dans la seconde, l’importance de leur personnalité, la force de leurs émotions et la profondeur de leur existence. Ils entraient dans son désir. Ils consistaient son monde. Et la musique continuait.

Pourtant, elle ne les voyait que par intermittences, car le monde ayant été anéanti par le gigantesque de sa personne, elle fermait les yeux pour s’envelopper seulement dans la symbiose que formait son corps avec le rythme. Cette harmonie dressait les murs d’une chambre simple et parfaite, cosmique et suffisante. Cependant elle-même générait de l’énergie appelée amour et le simple cocon de son intérieur ne pouvait la contenir entièrement ; alors elle ouvrait les yeux, parfois, et rencontrait les corps pour se vider en eux.

Le temps et l’espace avaient disparu. Les ondes qui rentraient dans son corps avaient tout explosé.


Et puis, il y avait eu ces couleurs. Du blanc et du bleu. Du blanc-douceur et du bleu-feu artifice. L. s’était arrêtée de bouger, et l’immobilité était comme une petite mort. Et c’était cela, la mort, car son ego, enfin, s’était évanoui à son tour. Sa tête, de nouveau, et sans prévenir, s’était remplie de pensées. Elle avait longuement regardé les couleurs : c’était une fille.

Il y avait ce blanc comme un œuf où L. aurait pu se lover et trouver l’apaisement originel, celui où il n’y a pas de quête de sens ; ce bleu explosif et intense qui était des flashs de lumières dans ses cheveux, sur ses joues, qui s’accrochait à ses cils et qui la divisait en un infini de merveilles. Le blanc rassurait L. et le bleu lui promettait un nouveau monde. Et ensuite, il y avait la bouche, c’était une bouche immense. L. n’en avait jamais vue d’aussi grande. Elle avait envie de la dessiner avec ses doigts. Elle ne savait pas si c’était effrayant. Et aussi, la fille avait des boucles si légères qu’elles volaient autour d’elle, jusqu’à heurter la peau de L.

La lumière blanche et bleue s’appelait Nausicaa.

Il n’y avait plus rien à écrire, plus rien à penser. C’était son premier baiser avec une lumière colorée et électrique, et ça n’avait pas de fin.


Quand les effets prirent fin, Lucie comprit que l’important avait dépassé le divertissement.

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