Désillusion

il y a
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Il leva les yeux de son smartphone, le temps de quelques secondes, et regarda à travers la vitre. Le même paysage gris et morne défilait, comme s’il n’existait que lui. Comme si les nuages grisâtres avaient englouti tout le reste. Il colla sa joue à la vitre froide et contempla les petites gouttelettes qui ruisselaient le long de la surface transparente.
Un orage approche, pensa-t-il.
En détournant le regard, il vit sa mère le regard fixé sur la route, quasiment imperturbable. Quasiment parce qu’il la connaissait bien, ses gestes la trahissaient. Elle martelait frénétiquement le volant de son index droit, ses pupilles étaient dilatées et ses muscles crispés. N’importe qui aurait pu dire, sans la moindre difficulté, qu’elle était stressée ou apeurée. Mais lui qui la connaissait si bien pouvait dire qu’en ce moment même, c’était les deux.
- Tu es certain que c’est un endroit sûr ? demanda-elle en lui jetant un regard furtif.
- Sûr et certain.
Plus la petite citadine s’engageait sur les routes de campagne sinueuses, plus la détresse de sa mère se faisait ressentir. Il avait envie d’engager la conversation pour qu’elle se calme, mais tous les sons restaient coincés dans sa gorge. Alors il se remit tête baissée à tapoter sur son smartphone, en oubliant la frustration de sa mère et en l’évitant, comme si il avait peur de l’attraper.
- Ton père est une ordure.
Ces mots furent comme un coup de poignard pour lui, la lame le perça si vite qu’il fut incapable de répondre. Lorsqu’il tourna la tête, il vit le visage de sa mère. Elle était parfaitement consciente de ce qu’elle disait et il pouvait jurer qu’elle le pensait vraiment. Mais jamais au grand jamais il n’aurait pu croire qu’un jour, elle puisse le dire ou le penser. Parce que sa mère n’aimait rien de plus au monde que son père. C’était celle qui riait toujours à ses blagues à deux balles, celle qui pensait toujours à lui avant elle-même, celle qui le vantait toujours parce qu’il était « fort » et « intelligent ». Pourtant ses paroles étaient emplies d’une assurance qu’il ne lui connaissait pas. Même s’il comprenait le sens de ses paroles, c’est comme si elle l’avait dit dans une autre langue, que ses mots étaient devenus difformes. Pourtant ça n’aurait pas dû l’étonner. Son père était la cause de tout, un peu comme une source de problème. Il en avait toujours eu l’habitude mais cela ne l’avait jamais perturbé, sa mère lui trouvait des excuses à chaque fois. « Ton père est extraordinaire » disait-elle. Sauf qu’aujourd’hui et ce pendant longtemps, sa mère ne lui trouverai plus jamais d’excuses parce qu’elle en avait assez fait. Parce que d’après elle, il n’y avait plus d’excuse à donner. Il crispa ses doigts sur son téléphone et tourna la tête.
Devant la petite voiture, la route laissait place à un chalet de bois vieillit par le temps où la mousse et les ronces avaient élu domicile. La toiture était en piteux état – à cause du vent, sans doute - et l’herbe avait commencé à grignoter les marches qui menaient au porche. Les planches du bas de la façade avant avaient mystérieusement disparu, ce qui menait à un grand vide laissant penser que la maison était suspendue dans les airs et la porte s’était volatilisée. Totalement inhabitable. La voiture se stoppa net, à quelques mètres à peine des marches en bois à peine visibles. Il attendit qu’elle descende mais rien ne se passa. Alors il risqua un regard à la dérobée vers elle, qui ne bougeait pas d’un centimètre. Elle fixait le petit chalet au stade de décomposition avancé, ou plutôt ce qui sortait de derrière. Des voitures. Des hommes en uniformes. Des gyrophares allumés dont on pouvait percevoir un son presque inaudible à l’intérieur. Un bleu foncé persistant. La police. Imprévisible.
Ils avaient surgi de nulle part et s’approchaient désormais de la citadine qui ne bougeait plus, autant que sa conductrice. Les hommes en uniformes pointaient leurs armes sur la voiture en hurlant des sons qui ne se filtraient pas au travers de l’engin. Leur arc de cercle autour de la voiture était parfait et leur manière de faire minutieuse. Comme si ils s’étaient préparés à l’avance, à la manière de danseurs pour leurs chorégraphies.
- Maman, je crois qu’on devrait sortir, murmura-t-il comme dans un souffle.
Celle-ci ne remua pas. Elle laissa ses mains glisser sur le volant et aller se poser sur ses genoux. Tout à coup l’atmosphère devint lourde dans la petite citadine, si lourde qu’elle en devint étouffante. Autour les policiers s’agitaient toujours, encerclant maintenant totalement le véhicule. Ce silence, cette absence de réaction commençait à l’inquiéter. Il supplia sa mère du regard, il la suppliait d’agir enfin. Lorsqu’il comprit alors qu’elle ne ferait rien d’elle-même, un soupir lui échappa et il poussa la portière. Rien. Il essaya une deuxième tentative, puis une troisième. Rien. La portière était coincée, verrouillée, il était donc inutile d’essayer de l’ouvrir une fois de plus.
- Maman ?
Il la regarda avec insistance. Mais sa mère fixait toujours les voitures de la police aux gyrophares tout allumés, les yeux grands ouverts, choquée. Puis il comprit qu’elle regardait tout autre chose.
En face de lui se dressait une silhouette familière, juste à côté d’un policier boudiné qui s’appuyait contre le capot d’une voiture de police. C’était un homme assez grand, la peau bronzée, le regard perçant et la mine grise. Il avait le visage englouti par la capuche de sa parka mais même de loin, il aurait reconnu ses traits entre mille. Cet homme était son père.
- Comment est-ce possible ? hurla sa mère comme si son corps était soudain secoué dans tous les sens. Pourquoi est-il ici ? Comment peut-il être ici ? Non ! Non ! Bordel de merde ! Comment ? COMMENT ?
Il la regarda, interloqué, elle qui n’avait pas soufflé mot pendant dix bonnes minutes. Les sons qu’elle venait tout juste de prononcer s’enroulèrent autour de lui pour former un étau. Un étau de culpabilité énorme lui coupant toute respiration. Il ne pouvait pas, il ne pouvait plus le lui cacher. C’était mal de lui mentir mais la priver de la vérité était sans soute bien plus cruel. Alors il jeta un bref regard à son père, serra les poings, inspira et s’élança.
- C’est parce que, c’est ma faute. Je suis désolé, je...
Les mots se bloquèrent dans sa trachée. Pour la première fois depuis le début du trajet, elle le regardait dans le blanc des yeux, trahissant une angoisse grandissante. Pourtant il devait lui dire. Et après lui avoir dit, il ne la regarderait plus jamais dans les yeux comme aujourd’hui. Non pas parce que cela lui serait interdit mais parce qu’il n’aurait plus jamais le courage de le faire. Son père lui avait pourtant sans cesse répété qu’il ne devait pas se sentir coupable, il n’arriverait probablement pas à s’en défaire. Mais pour la dernière fois, il devait lui annoncer la vérité les yeux dans les yeux.
- Maman, commença-t-il légèrement angoissé, si les flics ont trouvé cet endroit ce n’est pas un hasard. En réalité ils connaissent cet endroit depuis le début. Pardonne-moi maman, mais depuis ce jour-là tu n’es plus la même. Tu menaçais de divorcer à chaque fois que papa s’approchait de toi, tu hurlais que j’étais mal éduqué à cause de lui, tu pleurais chaque soir en nous disant que c’était de notre faute si tu étais malheureuse. Au départ papa et moi étions inquiet pour toi, tu ne dormais plus et tu mangeais peu. Tu pleurais du matin au soir sans jamais t’arrêter et papa se sentait tellement coupable, tu n’imagines pas à quel point. En réalité tu t’en fichais et tu t’en fiche toujours. Parce que ce jour-là il a dégringolé du podium où tu l’avais soigneusement placé. Il a toujours été au-dessus de tout pour toi. Mr Perfection sans aucun doute. Tu l’aimais et par-dessus tout, tu l’admirais et le suivait aveuglément. Tu cherchais toujours à ignorer ses défauts et à fuir ses phases de mauvaise humeur pour mieux idolâtrer ses qualités. Il était ton Dieu, ton Graal, ton soleil. Et depuis le jour où tu as vu que l’image que tu avais de lui n’était en réalité pas vraiment lui, ton monde s’est écroulé. J’ai raison n’est-ce pas ? Mais tu aurais pu te rattraper, papa n’attendait que de te pardonner. A l’inverse pour toi le pardonner était juste impensable. C’est pour ça qu’il y a quelques jours tu t’es enfuie avec moi, tu ne voulais plus le voir, tu ne pouvais plus le voir. Et comme tu voulais qu’il en souffre tu m’as pris avec toi. J’avoue que j’ai été de ton côté pendant un bon moment et je t’ai suivie sans même me poser de questions. Mais il y a trois jours environ papa a repris contact avec moi, en m’expliquant tout dans les moindres détails. Après avoir longuement discuté, on a pris la décision de te piéger. Je t’ai amené ici en te laissant croire que personne ne nous trouverait. Mais ils sont là. Pardon maman, mais nous ne pouvions plus continuer comme ça.
Les larmes lui montèrent aux yeux. C’était cruel de lui avoir menti de cette façon, mais son père le lui avait dit : il n’était fautif de rien, cette histoire n’avait rien à voir avec lui. Il priait seulement pour qu’elle le comprenne d’elle-même. Cependant il comprit très vite que cela ne serait jamais le cas. Sa mère fit une grimace de douleur et se mit à rire nerveusement.
- C’est une blague ? dit-elle le visage déformé par son incompréhension. Mon chéri c’est une blague n’est-ce pas ? Tu n’es pas comme lui hein ? Tu n’es pas un menteur ? Hein ?
- C’est la vérité maman.
Il n’eut pas le courage d’en dire plus et d’ailleurs cela n’aurait pas été nécessaire. Son père était juste à côté de sa portière. Elle le regarda et se mit à hurler.
- Toi ! C’est ta faute ! Tout est de ta faute ! Ne t’approche pas de moi !
A ces mots elle appuya sur l’accélérateur. La voiture partit au quart de tour et alla percuter les trois policiers les plus proches pour s’enfoncer dans la forêt derrière le chalet.
- Arrête ! C’est inutile de t’enfuir maintenant !
Mais elle ne l’écoutait plus, s’enfonçant toujours plus loin, dégommant les rétroviseurs et le flanc de la voiture au passage. La citadine allait de plus en plus vite, slalomant entre les arbres et les grands buissons. Elle grimpait toujours plus vite. Il avait peur qu’elle ne s’arrête jamais. Puis la vérité le frappa en un éclair. Assommante.
- Je t’en supplie arrête-toi maintenant ! Le chalet où je t’ai emmené est situé près d’une forêt qui grimpe sur une falaise ! Si tu continues la voiture va...
Un sentiment de vol, comme dans un rêve, vint le stopper net. Il était trop tard. La scène se déroula au ralenti. Dans la voiture tout échappa à la force de la gravité. Les boîtes de chewing-gums volaient, les clés de maison valsaient. Il prit soudain conscience que c’était fini. C’est alors que sa mère dit une phrase, la dernière qu’elle prononcera de toute sa vie. Une phrase qui surpassait tout, c’était ses derniers mots. Une phrase qui tua le gentil fils de seize ans qu’il était devenu grâce à ses parents. Une phrase qui tuait, comme un fusil chargé. Cette phrase surpassait même ce moment où, le soir du nouvel an, son père avait bousculé sa mère contre une table en l’insultant, on ne peut plus soûl. Il était complètement bourré et il lui avait cassé le coude. Elle surpassait même ce moment d’où tout avait commencé. A cause de ce soir-là. A cause de ce soir-là, il mourrait aujourd’hui. Alors elle la prononça, impassible, mais comme prête pour son châtiment.
- Je regrette d’avoir élevé un menteur.
Et puis la voiture alla s’écraser contre un rocher en pointe, en contrebas.
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Emily · il y a
Ce texte est très bien écrit, la fin est tragique, bravo cam!
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Sandrine · il y a
Ce n'est facile d'écrire un commentaire après cette lecture. Elle est bouleversante cette histoire, mais elle nous emmène là ou tu as décidé de nous conduire, et, ma chère Camille, c'est certainement ça le vrai talent....
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Cam_ · il y a
Merci pour ce joli commentaire, ça me touche!
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Jo Hanna · il y a
Tragique. C'est superbement bien écrit et l'histoire nous happe dés le début. J'ai été entraîné à travers tes mots et j'ai adoré découvrir ce texte. Mais cette histoire est absolument tragique, certains parents peuvent détruire un enfant avant même que sa vie commence vraiment. Ne reste plus qu'à espérer qu'il s'en sorte malgré tout. Un grand bravo pour cette sublime nouvelle !
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Cam_ · il y a
Merci, ton commentaire me touche beaucoup! C'est vraiment ce que j'ai essayé de montrer, qu'un parent peut entraîner son enfant dans sa folie alors qu'il aurait pu vivre une toute autre vie. Merci encore, et je suis contente que ma nouvelle t'ai plue!
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Jo Hanna · il y a
Et bien c'est réussi, c'est en tout cas ce que j'ai compris :)
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Cam_ · il y a
De ce que tu m'a dit, oui, tu as l'air d'avoir compris ! ^^
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Miss Free · il y a
une terrible histoire de famille, un texte très prometteur
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Cam_ · il y a
Merci beaucoup!
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Gerard Gagneux · il y a
Bien Camille,je ne suis pas un fan de lecture, mais j'aime beaucoup le scénario
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Stéphanie Bouvet · il y a
Trop chouette !! Je suis fière de toi!!!!continue ....J'ai hâte de lire d'autres écrits...bisous ma belle
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Emmanuelle Bodineau · il y a
Bravo Camille superbement bien écrit !! J'adore la chute .. À tout point de vue!!continue comme ça!!
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Cam_ · il y a
Merci beaucoup!
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Paul Ralston · il y a
Après de longues minutes sans rien dire, j'ai trouvé le courage d'écrire se commentaire.
C'était magnifique, splendide, incroyable, bouleversant. Bravo, tout mes applaudissements!

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Cam_ · il y a
Merci énormément, votre commentaire me touche beaucoup !
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Utilisateur désactivé · il y a
Waaa, j'ai adoré !! T'as vraiment beaucoup de talent pour l'écriture ^^ ! Continue comme ça et bravo :)
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Cam_ · il y a
Ahah merci beaucoup ! Je te retourne le compliment :)