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Descente inexorable

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Lucie

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« Neuvième étage ». La petite voix de l’ascenseur m’horripilait toujours autant. Les portes métalliques s’ouvrirent et j’arrivai à mon étage préféré (Il faut le dire vite) : celui de la rédaction. Six jours par semaine, quinze heures par jour, j’étais enfermé dans cette espèce de jungle. Avec le journal télévisé les hologrammes étaient partout, on était complètement envahi. Heureusement que la machine à café n’était pas loin de mon bureau ! Un café, deux cafés, trois cafés plus tard : « On a du nouveau pour ta chronique. » Du nouveau ? Il ne se passait jamais rien. Les gens avaient trop peur... « Un homme a été arrêté la nuit dernière. Le chef veut que tu ailles le voir et que tu lui fasses un rapport complet. Voici l’adresse. 
- Hôpital psychiatrique de Montgomery ?
- C’est pour des tendances régressives.
- Ok. C’est quoi le topo ? »
Il soupira. « Homme arrêté dans la nuit de samedi à dimanche parce qu’il marchait dans la rue. Transféré à l’hôpital psychiatrique pour tendances régressives. Enfermé dans une salle blanche après un examen psychologique approfondi. Apparemment il est complètement fou. Toi qui t’y connais, tu n’auras pas de mal à nous faire un rapport. N’est-ce pas ? » Je hochais la tête. « Si c’est juste un vieillard fou, pourquoi s’y intéresser ?
- Il paraît qu’il répète des choses étranges. Le chef voudrait savoir ce qu’il dit. »
Encore un article complètement inintéressant à la clé ! Un vieillard qui marmonne... Mais les ordres sont les ordres !
Après une journée des plus ennuyeuses, je rentrai chez moi. Je trouvais le repas déjà servi sur la table du salon, mais je n’avais pas faim. J’allai directement me coucher. Il était clair que le chef m’avait confié cet article à cause de mon passé. Il n’avait donc pas encore compris que c’était une erreur de ces foutus républicains ? J’allais subir les conséquences de leurs actes toute ma vie ?

« Huitième étage ». La porte de l’ascenseur de l’hôpital psychiatrique s’ouvrit. « Chambres de confinement pour patients gravement atteints ». Patients gravement atteints, c’est quoi ce délire ? Les deux policiers me poussèrent dans le couloir. Les murs blancs faisaient mal aux yeux. Je sentis la lumière me fendre le crâne. Où m’emmenaient-ils ? J’avais du mal à réfléchir. ETEIGNEZ CETTE LUMIERE ! Puis tout devint noir.
Il est complètement fou...Impossible de le raisonner...Pas malade, fou...Vous l’avez drogué ?...Impossible à contrôler...Il a mordu le gardien qui l’a amené...Vous vous rendez compte ?...L’un des cas les plus graves que j’ai vu... AAAAAH ! Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ? Espèces de criminels !
Je me redressais, en sueur. Ils me gâchaient encore la vie. Ils m’empêchaient même de dormir. Jusqu’où ça irait ? Heureusement qu’on en était débarrassé ! Ils avaient bien fait de faire le ménage.

« Septième étage ». Encore cette voix ! « Patients atteints de tendances régressives. Les chambres d’isolement sont à votre droite. » Chambre 560, Chambre 561,..., Chambre 563. C’est la bonne. Je poussai la porte et rentrai pour découvrir un homme assis sur une chaise. Il était au milieu de la pièce. Il n'y avait rien d'autre que cet homme qui paraissait désespéré. Je ne peux pas dire que cela m'ait touché. C'est son malheur, pas le mien. Surtout que lui c'est un fou. Je m'approchai de l'homme aux habits blancs et commençai : « Je suis journaliste et je voudrais vous poser quelques questions.
- Pourquoi ? répondit il
-Je fais un article sur les tendances régressives.
-Je refuse de vous parler !
-Cela n'a aucune importance. Vous n'avez pas le choix. »
Je le vis baisser la tête. Je voyais bien qu'il n'avait pas la moindre envie de me parler et cela me faisait me sentir puissant de pouvoir ainsi l'obliger à répondre.
"Je voudrais avoir quelques informations au sujet de votre arrestation.
-J'étais juste en train de marcher quand la voiture de police m'a arrêté !
-Bien. Je vois. Savez-vous pourquoi vous êtes là ?
-Non. J'étais juste en train de marcher...
-Vous êtes ici parce que vois êtes complètement fou.
-Non ! C'est faux !
-Ce centre aide les gens comme vous à vivre dans la lumière du progrès et à se libérer de l'obscurité du passé !
-Pourtant j'étais bien plus heureux avant. J'écrivais des livres sur les dictatures qui pourraient être mises en place dans le futur. Et mon cauchemar est devenu réalité ! (Je pouvais entendre la peur dans sa voie). Aujourd'hui, nous ressemblons tous à des fantômes. J'étais tellement heureux avant ! Je vendais des livres par centaines ! Et je pouvais vivre de ma passion. Mais aujourd'hui je peux juste taper quelques mots sur le clavier d'un ordinateur. J'aimerais juste un stylo et une feuille ! Écrire c'est être libre ! Écrire c'est comme une bulle d'air grâce à laquelle je peux respirer. Mais maintenant, tout est fini. Je me sens vide. Ma vie n'a plus aucun sens. Si je ne peux pas écrire, je mourrai rapidement. Dans quelques jours peut-être. Je préfère mourir plutôt que de vivre une semaine de plus de cette façon. Et...
-Oh ! J'ai compris ! Arrêtez de parler et parler sans cesse. (Il était tellement fou !). Vous avez tort (je détachai bien les mots pour être sûr qu'il comprenne, il n'avait pas l'air très réfléchi). Depuis l'élection et la montée au pouvoir du parti extrémiste, les conditions de vie n'ont pas cessé de s'améliorer. Je pense que vous êtes tellement fou que personne ne peut plus rien pour vous. J'en suis même persuadé. Je ne vais pas perdre une minute de plus à écouter quelqu'un de fou. Au revoir ! Et je prie pour qu'il n'y ait personne comme vous dans les rues de notre ville ! »
Je quittai la pièce et claquai la porte. Je ne pensais pas qu'un homme comme ça pouvait exister. J'étais tellement heureux que la peine de mort ait été rétablie ! Nous devons tuer tous ces monstres pour protéger nos enfants. Ce fut ce jour que je décidai de me battre contre les tendances régressives. Oui : la peine de mort pour les fous.

« Sixième étage ». Enfin rentré à mon appartement ! la nuit allait encore être longue mais j’étais réjoui de savoir que de tels fous étaient enfermés et ne se baladaient pas dans nos rues. Enfin un gouvernement qui faisait son travail. Je m'endormis sur cette pensée.
J’étais dans mon ancienne maison, dans ma cave.
Table remplie d’explosifs. Je les admirais. Les explosions. Les cris de détresse. Tout était prêt. Il fallait maintenant passer à l’action. Faire sauter la gare ! Avec tous ses voyageurs. A l’heure de pointe. Pour faire un maximum de morts. De cris. De sang. Et d’horreur.
Les sirènes. Vite ! Tout ranger, tout cacher et s’enfuir. Il ne fallait pas qu’ils me trouvent. Ils allaient tout faire foirer ! Je devais aller au bout. Ils ne pouvaient pas m’en empêcher !

« Cinquième étage ». Mon havre de paix. Un étage abandonné (le chiffre 5 portait malheur. Il n’y avait qu’à voir la cinquième République : un ramassis d’absurdités). Calme. Vide. Parfait pour écrire mon article tranquillement. Pour midi. Il serait ensuite diffusé dans le journal télévisé de la mi-journée. Le moins important. Celui que personne ne regardait. Mais j’avais l’habitude. C’était à cause d’eux.
Je devais tout de même enregistrer un article saisissant. Il fallait qu’il soit parfait.
Je laissais mon esprit divaguer. Comment cet homme avait-il pu devenir comme ça ? Je ne comprenais vraiment pas ces réactions, sa façon de penser.
Je me suis branché à mon ordinateur. Je n'avais plus qu'à penser à l'entrevue avec ce fou, à l'incompréhension que j'avais ressentie puis à la haine qui l'avait remplacée. Mon article fut très vite fini. Il était... Je n’avais pas de mot pour le décrire. Il exprimait parfaitement ma pensée. Avec un article pareil j'étais sûr que les citoyens de notre beau pays réagiraient. Il fallait absolument stopper tous les fous qui osaient se promener dans nos rues. Je remontai à l’étage de la rédaction pour le faire écouter à mon chef.
Je sortis du bureau. Je n’en revenais pas. Mon article était tellement bon qu’il allait être diffusé au journal du soir. Enfin ! Il toucherait plus de monde. J’allais pouvoir exprimer toute ma haine envers ces gens monstrueux. Et le pays entier pourrait l’entendre !
Ce soir-là tout le monde put le voir sur son écran. Mon article eut l'effet escompté. Dès le lendemain, il y eut des émeutes. Tous étaient choqués. Certains étaient rentrés dans des maisons, avaient tabassé leurs propriétaires et les avaient fait arrêter. Ils furent remerciés au nom de notre peuple pour avoir permis l'arrestation de fous et avoir sauvé nos enfants. Ils furent accueillis en héros en retournant chez eux et le peuple les a adulés. Des affiches ont été placardées partout afin d'encourager tous les citoyens à faire de même. Ceux qui prônaient la non violence furent tous très vite arrêtés pour folie.
J’étais enfin heureux. J’avais pu aider mon pays. Le sauver.

« Quatrième étage ». Je venais d’arriver à notre point de rendez-vous. Je sonnai et donnai le mot de passe comme convenu. Joachim m’ouvrit. J’avais déjà vu son visage sur internet. C’était là qu’il m’avait recruté. Je rentrai.
« Tu as bien réfléchi ? Tu ne pourras plus faire marche arrière.
- Je crois que ce que je fais est juste. Je dois vous rejoindre.
- Après tout, nous rêvons tous d’un monde meilleur. »
Il fallait que je le fasse. Pas seulement parce que j’étais en colère. Je rêvais de justice et de liberté. Pas seulement de vengeance. Mais ma haine avait quand même un rôle important dans cette histoire. Ma pauvre mère !... et tout le monde disais qu’il avait bien fait, que c’était un héros. Cela me dégoutait toujours autant. Il devait payer pour ce qu’il avait fait. Lui et tous les autres. Parce qu’ils sont policiers, on les pardonne pour tout ? Absolument tout ? Même un meurtre ? Légitime défense ? Il était complètement bourré ce soir-là. Comme tous les soirs. Maman, elle, se défendait. Mais il l’a tuée. Et après il se dit mon père ? Un homme qui est censé m’avoir élevé ? Un homme censé être aimant ? Il n’était rien de tout cela. Juste un gros lâche bourré.
« Alors bienvenue parmi nous. Je vais te confier une mission de la plus haute importance... »
Encore un cauchemar. Ou plutôt un rappel. Celui de la mission qui m’avait été confié il y avait plusieurs années. Je devais trouver un moyen de la mener à bien.

« Troisième étage. Bureau du président ».  Il m’avait convoqué. Ce qu’il avait à me dire était de la plus haute importance. J’étais persuadé qu’il voulait me féliciter pour ce que j’avais apporté au pays. Je dis mon nom à son assistante qui me conduisit immédiatement dans son bureau. Il était là. Mon idole. Assis sur la chaise de son bureau, le sourire aux lèvres. Il me serra la main puis m’invita à m’assoir. Je n’arrivais pas à croire que j’étais là ! Face à lui !
« Tout d’abord, au nom de tout le gouvernement, je souhaiterais vous remercier pour ce que vous avez fait. Vous avez contribué à faire ouvrir les yeux à nos concitoyens sur ce qui se passe dans nos rues. Nous vous en sommes reconnaissants. »
J’exultai.
« Ainsi, comme vous nous avez prouvé votre attachement à notre patrie, nous voudrions vous confier une mission. »
Encore une ? J’allais tout faire pour la mener à bien. Plus question d’échouer.
« Je me suis intéressé à votre profil. Il est parfait. »
Enfin quelqu’un qui le reconnaissait !
« Vous et moi avons beaucoup de points communs. Nous rêvons d’un monde meilleur. Et cette mission nous l’apportera. Mais il faudra que vous fassiez preuve d’un dévouement total.
- Je suis prêt à tout.
- Alors, je vais vous confier une mission de la plus haute importance... »
Ses paroles résonnaient à mes oreilles comme l’avaient fait celles de Joachim un an plus tôt. Je devais me montrer à la hauteur. J’y voyais là l’occasion de mener à bien non pas une mission, mais deux. Je pouvais enfin faire ce que m’avait demandé Joachim avant sa mort dans l’explosion. Tuer. Venger. Mon pays. Ma patrie. Mes croyances.

« Deuxième étage ». La salle du jugement était pleine. De victimes ? Pas cette fois. De geôliers. De monstres. D’anormaux. De fous. Je ne suis pas fou. C’est eux. Une erreur. Joachim. Assis. Au premier rang. DETACHEZ-MOI ! Erreur. C’est une erreur.
Le juge se leva, prêt à prononcer la sentence. « Pour le chef d’accusation de tentative de terrorisme aggravé... » Aggravé ? Un peu exagéré. Juste assassiné un policier. Débarrassé mon pays de lui. « ...L’accusé est déclaré coupable et condamné à la peine de mort. Il sera exécuté demain sur la place publique. » Impossible. Qu’avais-je fait de mal ? Sauver mon pays ? Joachim se leva.
« Je suis ici au nom de la Liberté, de la Justice et de la Vérité. » Il appuya sur le détonateur.
La bombe explosa. Tout le monde à terre. Je profitai alors de la pagaille ambiante pour m’échapper.
Deux jours plus tard, après un flot incessant de déclarations, les élections eurent lieu. Le chef du parti extrémiste fut nommé président. Juste quelques mesures nécessaires : destruction de tous les livres, instauration d’un couvre-feu et, la plus importante, libération de tous les détenus accusés de terrorisme.
J’étais libre. Et Joachim enterré. En héros.
Je me réveillai en sursaut. Il fallait que j’honore la mémoire de Joachim et que je remercie ce gouvernement qui avait tant fait pour moi. Même si cela impliquait de mourir.


« Premier étage ». Arrivé. Finir ma mission. Agir. Pour mon pays. Pour mes idées. Pour mes croyances. Mon gouvernement, mon pays, mon peuple. Pour respirer. Être libéré. Pas seulement une mission, non, mais une croisade. Oui, une croisade. Tenir fermement ma mallette. Ma mallette. Ma mallette et ce qu’elle contenait. Faire semblant d'être normal. Mais que signifie « normal » ?
Salle pleine. De victimes. Mes victimes. Chouette ! Ils allaient voir. Ils allaient voir ce qui les attendait. Protéger notre patrie. Pour le bien de tous. Agir.
« Nous ne pouvons pas nous laisser marcher dessus. Nous ne pouvons pas les laisser nous priver de nos droits. Nous sommes des hommes, pas d’insignifiants petits scarabées que l’on peut écraser d’un simple pas. Aujourd’hui, nous allons faire un pas en avant. En m’élisant, je vous promets que vous pourrez de nouveau marcher dans la rue librement, vous pourrez de nouveau lire tous les livres que vous voudrez. Nous devons nous battre pour notre avenir ! »
Balivernes ! Quel avenir ? Vous n’en avez aucun, je suis là pour m’en assurer.
S’assoir. Poser ma mallette. Mourir. En héros. BOUM !

« Rez-de-chaussée ». La porte de l'ascenseur s'ouvrit sur la Grand place.
Tout cela n'était qu'un rêve. Un rêve éveillé. Dans ma cellule. Mais un rêve. Un rêve d'un monde meilleur. Sans injustice. Mais ce n'était qu'un rêve. Un rêve...
J'allais avoir la tête tranchée. Le sang allait couler. Rouge. Le sang. Celui de mes victimes. Et le mien. Ils me regardaient. Je sentis la hache aiguisée s'abattre sur moi. J'eus pour la dernière fois le sentiment d'être puissant. Puissant.

Prologue
Ce soir-là, toute la population avait les yeux rivés sur le journal télévisé, après la première exécution d'un terroriste sur une place publique. Le président allait s'exprimer...
« Nous devons prendre conscience de la présence de gens dangereux dans notre pays. Nous n'avons plus besoin d'aller en zone de guerre pour risquer de se faire tuer. Il suffit de sortir de chez soi pour aller à l'église la plus proche, à un feu d'artifice, un concert, voire simplement d'aller prendre un café en face de son immeuble... Il faut absolument faire quelque chose. Cet homme était loin d'être le seul. Ils sont prêts à tout. Ils viennent chez nous, dans notre propre patrie pour nous tuer sauvagement, sans aucun état d'âme. Nous ne devons pas céder à la haine. Je comprends que vous soyez en colère, nous le sommes tous. Mais il ne faut pas céder. Ou bien nous deviendrons comme eux. Nous devons faire bloc, nous unir. Et surtout, rappelez-vous qu'il ne faut pas avoir peur. Car c'est là leur but. Il faut être forts et défendre nos valeurs. Jusqu'au bout. Quoiqu'il en coûte. »
Une fois les caméras éteintes, l'homme se tourna vers son ministre. « Devons nous encore leur mentir ? Jamais nous ne vaincrons. Il y aura bien d'autres morts. Est-il seulement possible de combattre ce que l'on ne peut voir ? Cette guerre est sans fin.
- Nous devons leur faire croire qu'il y a une issue. Sans cela, vous ne serez pas réélu.
- Tu as raison. Fais doubler la surveillance devant mon appartement. Il faudra bien nous habituer à ce qu'il y ait des morts. Du moment qu'il ne s'agit pas de nos familles... »
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