Des vacances reposantes

il y a
12 min
801
lectures
52
Qualifié

Envolez-vous dans un ciel de montagne Allez jusqu’à l’Aigle Empruntez-lui une plume Et un peu d’encre à son bec Ecrivez des histoires d’eau, d’oiseaux, de soleil et de neige, Donnez  [+]

Image de Hiver 2021

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Qui aurait pu s’en douter ?...

Les flots brassent leurs vagues saphir, émeraude, argent, ou bronze quand accourent les nuages.
Les flots hurlent, vagissent, susurrent, chantent quand se déchaîne le soleil.
Les flots s’étirent le jour vers l’horizon, se recroquevillent au cœur murmurant de la nuit. Mais…
Qui aurait pu s’en douter ?...

On imagine toute une vie sous-marine là-dessous : algues ondulantes, fleurs salées, poissons minuscules et énormes, monstres aux corolles d’écailles, bancs scintillants et frétillants… Il y a tout cela sous les flots, on en est sûr, on le sait bien.

Je vais vous raconter une chose étonnante, qui peut-être vous fera sourire et c’est tant mieux car j’aime voir la joie sur votre visage. Un jour de décembre, je hissai la voile, je mis le cap au large et naviguai jusqu’à ce que le rivage disparaisse. Alors, je jetai l’ancre, ajustai mon masque et chaussai mes palmes. Peut-être jugez-vous cet équipement sommaire pour une plongée en plein mois de décembre. Vous n’avez pas tort mais je vais vous faire une confidence : je déteste les foules des jours d’été et, de plus, j’aime la difficulté. Pouvez-vous me dire quel est l’intérêt de plonger au mois d’août, bardé d’une combinaison parfaitement étanche et harnaché d’une bouteille d’oxygène ? Aucun, vous en conviendrez.
Je plongeai donc dans le plus simple appareil avec, pour tout viatique, mon masque et mes palmes. Bientôt, je fus submergée par le calme magistral des abysses et je me laissai divaguer, me contentant de donner un petit coup de palme de temps en temps. À l’époque, j’étais jeune et ronde et j’avais de longs cheveux que l’onde caressait et tiraillait doucement, ce qui ajoutait à mon bien-être. Au bout de quelques heures, la faim me prit et je dévorai deux maquereaux marquetés de turquoise qui s’étaient aventurés vers moi. Alors je me sentis mieux et je continuai mon périple dans ce monde étrange. Soudain, je tombai en arrêt devant une roche immense d’où provenait un grouillement rauque. Je m’approchai. Que dites-vous ? Ce n’était pas prudent ? Oui, vous avez sans doute raison, mais je vous rappelle que j’aime la difficulté, et je n’avais pas entamé cette longue plongée dans le plus simple appareil pour faire montre de prudence. Donc, je m’approchai de la roche bourdonnante et…

Qui aurait pu s’en douter ?
Je vais essayer de vous décrire ce qui s’offrit alors à mon regard, du mieux que je le puis. Des êtres à stature humaine s’arc-boutaient sur une espèce de planche, que je distinguais mal ; ces êtres ressemblaient à des hommes mais, à la place du sexe, ils étaient nantis d’un petit poulpe frétillant et, en guise de cheveux, un casque de coquillages, minuscules et très serrés, couvrait leur crâne. Ils étaient plutôt grands mais assez étroits d’épaules. Ils étaient répartis en quatre rangs serrés et devant chaque rang s’allongeait une machine, que j’avais tout d’abord prise pour une planche, et que ces hommes insolites faisaient fonctionner. Au départ de la chaîne étaient rangés de très grands poissons inanimés qui étaient ensuite débités, compartimentés, tonifiés d’adjuvants vert foncé, chauffés, refroidis puis broyés ; la poudre ainsi obtenue était injectée dans des poches qui, une fois remplies, prenaient la forme de ballons. Tout cela était rondement mené et parfaitement orchestré par une créature qui, de prime abord, était une femme. Mais quelle femme ! Tapie derrière une touffe de corail, je l’observai : très grande, les épaules larges, les pommettes saillantes et les lèvres carmin, elle avait d’immenses jambes dont les cuisses et les hanches étaient soudées en un fourreau d’écailles d’où naissaient deux mollets au galbe parfait. Je n’en croyais pas mes yeux. Comme ses ouvriers, elle était coiffée d’un amalgame de coquillages, qui dégringolaient le long de ses seins opulents et de son dos musclé. Cette femme-poisson dirigeait le groupe laborieux avec des cris gutturaux très brefs et en agitant, au bout d’une laisse d’algues, une sorte de poisson-scie dont les dents frôlaient à tout instant le corps des tâcherons. Je remarquai, en la voyant manier la laisse d’algues, que ses ongles étaient très longs et acérés comme des couteaux. J’étais stupéfaite. Ce fut alors que je m’aperçus que les poils de mes aisselles m’arrivaient presque à la taille et verdoyaient. Ciel ! Cela m’arrivait chaque fois que je séjournais trop longtemps dans les fonds marins. Il fallait à tout prix que je remonte à la surface le plus vite possible, sans quoi j’allais me métamorphoser en algue ou en poisson ; en passant ma main dans mon dos, je sentis les rugosités des écailles naissantes. Sans plus réfléchir, je donnai un vigoureux coup de palme, puis un autre ; ce départ très vif attira l’attention d’un homme-poulpe qui me jeta un regard à la fois étonné et plein de désespoir. Il essaya de me parler mais je progressais à toute vitesse, effrayée que j’étais à l’idée de la mue qui me menaçait. Néanmoins, j’entendis, dans le lointain bleu marine, ces mots :
— Revenez, qui que vous soyez, revenez, revenez !...

Comme vous le savez, au fond de la mer, tous les êtres vivants se comprennent car les mots, quelle que soit la langue dans laquelle ils sont exprimés, transmettent leur exacte signification aux oreilles qui les recueillent.
Je remontai à la surface et fis voile vers le rivage. Heureusement, personne ne s’inquiétait pour moi. J’étais parfaitement seule au monde : je n’avais plus de parents, j’étais enfant unique, je n’avais pas encore procréé moi-même et mon Amoureux travaillait à quelques centaines de kilomètres de là. Lorsque j’accostai, toute trace de métamorphose naissante avait disparu. La prochaine fois, je prendrais garde à ne pas traîner si longtemps en bas ; ces imprudences répétées risquaient bien de se terminer, un jour ou l’autre, par une transformation irrémédiable.
Je passai la soirée dans un bain moussant parfumé aux algues où je fis fondre des sels roses. Alanguie dans ces flots immobiles, je songeais à mon expédition de l’après-midi et me promis de la renouveler dès le lendemain. Les yeux perdus dans la brume vague qui avait envahi la salle de bains, les doigts jouant avec un gros coquillage brillant, je rêvassai un moment puis je m’assoupis.

Le lendemain matin, je déjeunai de quelques toasts d’œufs de lumps et d’une tranche de saumon trempée dans une infusion d’anémone de mer. Ainsi rassasiée, je m’embarquai et, lorsque je fus encerclée d’horizon, je me déshabillai entièrement ; le ciel de décembre était blanchâtre et versait sa pâleur dans les rouleaux glacés qui m’apparurent soudains comme de monstrueux bigoudis dont l’onde se serait encombrée pour des lendemains en beauté. J’avoue que j’eus du mal à me décider. Je sautai vers le ciel et piquai droit sur les vagues. Après ce premier effort, tout fut simple. Je glissai lentement vers les fonds, coup de palme par-ci, coup de palme par-là, profitant de ces instants bénis de silence total, glissant entre plantes, roches, poissons, m’enfonçant toujours davantage dans cette pénombre rassurante où filtre une lueur glauque pleine de promesses.
Je rejoignis bientôt la grotte d’où sortait le sourd vrombissement qui m’avait attirée la veille. Les quatre rangées d’hommes au casque de coquillages et au poulpe quelque peu provocant étaient à l’ouvrage. La femme-poisson n’était pas seule aujourd’hui ; deux de ses semblables agitaient un poisson-scie agressif en direction des tâcherons attelés à leur machine. Les trois duègnes des mers étaient aussi costaudes les unes que les autres et lançaient en direction des hommes des ordres secs accompagnés d’une envolée de poisson-scie. Tapie derrière le buisson de corail qui m’avait déjà servi d’observatoire, je ne savais qu’entreprendre pour en apprendre plus sur cette étrange société. Je dus, sans le vouloir, provoquer un léger remous car l’homme qui m’avait lancé sa supplique la veille regarda dans ma direction et, devinant ma présence au vu d’une palme peu discrète, il se glissa hors de la grotte en profitant d’un moment où les gardiennes discutaient entre elles. Il se dirigea droit sur le buisson de corail et, le contournant, se trouva brusquement en face de moi.

Qui aurait pu s’en douter ?...
Avant de vous livrer ses propos tout à fait étonnants, je vous ferai remarquer le côté incongru de cette situation : souvenez-vous que j’étais totalement nue, hormis mes accessoires de plongée, et que l’homme qui s’était rué derrière le corail avait un scalp constellé de coquillages et un poulpe en guise de sexe. N’eût été la gravité de ses révélations, il y aurait eu matière à rire devant ce tableau, et même à rire à écailles déployées.
— Messagère des mers ! Nous vous attendons depuis si longtemps ! Surtout ne repartez pas avant d’avoir écouté tout ce que j’ai à vous dire..... peut-être vous souvenez-vous de la disparition, il y a cinq ans, des pêcheurs embarqués sur le bateau « Ma raie noire » ; je suis l’un de ces pêcheurs. Je ne sais ce qu’ont conclu les sauveteurs qui ont essayé de nous retrouver mais je vais vous dire la vérité. Alors que nous voguions par une nuit calme de pleine lune, nous avons brusquement senti que nous étions en train de couler, alors qu’aucun incident n’avait éveillé notre méfiance. Ce fut aussi rapide qu’inexplicable et nous sûmes que nous étions promis à une noyade certaine. Certains de nous tentèrent de mettre à flot les canots de sauvetage mais ils furent arrêtés dans leur élan par une invasion incroyable : surgissant des flots de toutes parts, se hissant par-dessus bord avec une adresse époustouflante, des dizaines de femmes-poissons envahirent le pont et nous assommèrent à coups de poing ; nous n’étions pas de taille devant la force herculéenne de ces créatures qui, après nous avoir maîtrisés, nous ficelèrent et nous vissèrent sur le crâne ces perruques de coquillages impossibles à arracher. Puis elles nous forcèrent à ouvrir la bouche et, maintenant notre mâchoire ouverte, elles nous gavèrent du contenu de ces ballons que vous voyez pendus au plafond de cette grotte et dont nous sommes contraints, aujourd’hui, d’assurer la fabrication. La poudre contenue dans ces ballons permet de vivre sous l’eau sans oxygène. Eh oui : ces garces des mers sont parvenues à mettre au point ce produit grâce auquel elles ont pu nous capturer vivants et nous réduire en esclavage puis elles nous affublèrent de ces poulpes ridicules dont nous n’arrivons pas à nous débarrasser ! Nous sommes des centaines dans ce cas et…
L’homme regarda honteusement le poulpe qui ornait son entrejambe ; puis il releva les yeux et continua :
— Heureusement, cet affreux animal est un rajout et non un ersatz… Mais, il adhère à nous avec une telle force que, en l’arrachant, nous arracherions ce qu’il recouvre....
Gêné de me donner ces détails, l’homme bafouillait soudain ; afin de le mettre à l’aise, je l’interrogeai :
— Savez-vous qui sont ces femmes et pourquoi elles agissent ainsi ?

Il me répondit :
— Oh oui ! Il y a plus de sept cents ans, alors que les femmes étaient entièrement dominées par les hommes sur la terre, quelques-unes imaginèrent d’échapper à tout jamais à cette emprise masculine ; le milieu marin leur sembla propice à une fuite définitive mais, pour cela, il fallait s’y adapter. Certaines d’entre elles, d’une intelligence exceptionnelle, mirent alors au point cette fameuse poudre de survie qui est issue des grands poissons que vous pouvez voir étendus au bord de la grotte. Puis elles se lancèrent dans cette terrible aventure ; elles s’installèrent dans ces fonds et, au fil des siècles, leur corps a évolué : c’est ainsi que leur musculature s’est développée et leurs jambes se sont transformées en demi-queue de poisson. Leur force est surhumaine ; je les ai vues attaquer, à plusieurs, un requin et vaincre l’animal en le criblant de mortels coups d’ongle. Mais leur triomphe ne pouvait être complet sans qu’elles se soient vengées de la gent masculine qui, jusqu’alors, les avait dominées. C’est ainsi qu’elles firent sombrer des bateaux et asservirent leurs occupants masculins, laissant se noyer les femmes dont elles n’avaient que faire. Il y a dans cette mer une bonne dizaine de grottes comme celle que vous avez pu voir… Dans certaines sont élevés des oursins, dont elles récupèrent les piquants qu’elles rendent meurtriers en les enduisant de venin de murène et dont elles se font des gilets protecteurs utilisés chaque fois qu’elles attaquent ; dans d’autres grottes sont installées des peausseries où sont travaillées et transformées les peaux de poissons choisis ; d’autres encore sont des salles de gymnastique où de véritables instruments de torture leur permettent d’accomplir des efforts atroces à l’origine de leur monstrueuse musculature. Il y a aussi les salles où l’on concocte des poisons violents, à base de sang d’hippocampe, dont trois gouttes peuvent tuer une orque et puis… d’autres où sont cultivées des algues musicales. En effet, il arrive que certaines de ces femmes-poissons, travaillées par un atavisme ancestral, prennent au cœur un petit trou qui réclame d’être comblé par un quart d’heure de musique. Mais elles n’ont pas le droit de séjourner longtemps dans ces grottes musicales, de peur de gâter, par ces mièvreries, leur personnalité redoutable si durement acquise. Dans d’autres grottes encore sont distillées des liqueurs fortes dont les femmes-poissons s’enivrent parfois ; elles sont terribles alors et nous poursuivent en brandissant leurs poissons-scies qui, bien souvent, lacèrent notre nudité et même tranchent les tentacules de nos maudits poulpes !
À ce point de son récit, je m’aperçus avec horreur que les poils de mes aisselles étaient à nouveau verts et me caressaient les flancs.
— Excusez-moi, je dois partir tout de suite, dis-je précipitamment.
Je lus une telle détresse dans les yeux de l’homme-poulpe que je m’empressai d’ajouter :
— Je reviendrai demain, je vous le promets. Mais dites-moi ? Qu’arriverait-il si tous ces ballons disparaissaient ?
— Nous mourrions tous ! Du moins tous ceux qui ne pourraient rejoindre l’air libre ! Même les femmes-poissons, qui ont acquis l’éternité en dévorant le cœur du grand Requin Blanc, sont obligées d’aspirer la poudre de survie pour pouvoir profiter de ce droit à l’éternité !
— À demain, criai-je en m’échappant au plus vite.

Je quittai l’homme au casque de coquillages et au poulpe incongru et, qui aurait pu s’en douter, j’avais encore quelques écailles avortées dans le bas du dos lorsque je rejoignis mon embarcation. Il fallait vraiment que je fasse attention.... Un de ces jours, j’allais être victime de ma témérité. Mais… que voulez-vous ? Je vous ai dit que j’aimais la difficulté, n’est-ce pas ?...

Le soir, après un bain parfumé aux sels bleus, je dînai d’un hareng cru que je commandai à l’aubergiste et je m’allongeai sous ma couette imprimée d’étoiles de mer. Qu’il était doux d’être étendue dans ce bon lit après une journée entière en compagnie de cette société extraordinaire que j’allais retrouver dès le lendemain ! Une idée avait germé dans ma tête. Je pris soin, avant d’y songer plus avant, de téléphoner à mon amoureux afin de lui confirmer que je passais d’excellentes vacances, paisibles et ressourçantes… Il ne savait pas, et vous non plus, à quel point ce dernier mot était de circonstance. Ayant ainsi rassuré mon amoureux, je concentrai à nouveau mes pensées sur mes projets.

Fidèle à ma promesse, je réitérai mon voyage des jours précédents. Le ciel était toujours aussi maussade et la mer n’avait pas quitté ses énormes bigoudis mouvants. Je pris mon courage à deux mains et plongeai dans les flots gris. Tout en nageant en direction des fonds, je songeais à ces femmes vengeresses qui n’avaient rien trouvé de mieux à opposer, au règne masculin, que la ruse et la force destructrice. Je pensais à part moi que le corps d’un homme était doux et beau et qu’il était désastreux de le coiffer ainsi de ces horribles petits coquillages et de l’affubler de ce poulpe grotesque en lieu et place de ses louables et mâles apanages. Dieu ! Que les femmes pouvaient donc être bêtes ! Bêtes et poissons après tout, pourquoi pas…
Aujourd’hui, je ne m’étais pas contentée de mon duo masque et palmes. J’étais munie d’un sac à dos très lourd, qui ralentissait ma progression et dont je comptais donner le contenu à mon nouvel ami. Il en ferait ce qu’il voudrait. Lorsque j’arrivai derrière ma cache de corail, je remarquai que les duègnes des mers étaient très agitées ; elles criaient et frappaient sans retenue leurs tâcherons qui ployaient sous les coups. Leurs gros seins se trémoussaient sous les envolées de poisson-scie qu’elles distribuaient en tous sens. Les hommes-poulpes, épuisés par leurs longues journées de labeur et rendus fluets par la malnutrition, n’essayaient pas de se défendre et attendaient que l’orage passe.

Qui aurait pu s’en douter ?
Ces femmes, après avoir tenté de réduire l’homme à néant, s’étaient confinées elles-mêmes dans une solitude physique extrême et ne pouvaient plus qu’épuiser leur désir dans la flagellation infligée à leurs prisonniers. Mon Dieu ! Bêtes et poissons Ô combien… Je songeai à mon amoureux, resté à terre, qui m’attendait depuis trois semaines et que j’allais retrouver avec des transports dont je me régalais par avance… Quel gâchis m’était donné en spectacle ! Quelle aberration ! Quelle triste vengeance ! Tout ceci me désolait et, afin de restaurer mon moral défaillant, je croquai au passage quelques petites sardines qui flânaient imprudemment autour de moi.
L’homme-poulpe qui m’avait rejointe la veille ne tarda pas à s’échapper de la grotte pour me retrouver. Il avait l’air las. J’entourai ses poignets de mes mains et lui dis :
— Je vous laisse ce sac. Il est plein de flèches acérées. Ne vous laissez pas détruire, reprenez courage, réunissez-vous en cachette, organisez-vous. Quand vous serez prêts, percez les ballons de survie, gardez-en quelques-uns pour vous et laissez-vous remonter à la surface. Là-haut, vous trouverez plusieurs embarcations vides. Elles vous attendront un mois exactement. Bonne chance et adieu !

Qui aurait pu s’en douter ?
Je venais de changer le cours de l’Histoire, ou plutôt d’une histoire. Je n’attendis pas cette fois que les poils de mes aisselles croissent et verdissent. Je pris l’homme dans mes bras et je me dis que, malgré ses épaules rétrécies par la fatigue et le jeûne, malgré la grotesque perruque de coquillages et son poulpe malvenu, il était encore désirable et brûlant en dépit de l’onde glacée. Je le lâchai, pressentant soudain qu’un poulpe ainsi placé était peut-être capable d’autre chose que de cracher de l’encre pour se défendre… Je lui souris et battis en retraite à grands coups de palme, laissant mon gros sac derrière la rosace de corail.

Mes vacances étaient terminées. Je fis mes bagages et pris congé de l’aubergiste. Avant de quitter ces lieux, je pris soin de faire mettre en place les quatre embarcations promises en précisant à l’armateur de les y laisser un mois entier. Peut-être vous demandez-vous comment je pus financer de telles dispositions ? Ne vous tracassez pas : je suis richissime grâce aux abondantes pierres précieuses que ma chère maman m’a laissées en héritage.

Qui aurait pu s’en douter ?
Trois semaines après mon retour dans mon pays, et après avoir retrouvé mon amoureux avec les transports que l’on sait, appréciant plus que de coutume sa magnifique virilité en raison des récents événements traversés, j’appris par la presse une nouvelle extraordinaire : sur le rivage Ouest avaient débarqué, la nuit précédente, quatre bateaux chargés d’hommes bizarres, coiffés de coquillages et nantis de poulpes à un endroit stratégique où, d’ordinaire, étaient sis de plus nobles attributs. Ils racontèrent une histoire à dormir debout sur leur provenance, mêlant dans leurs propos le Moyen-Âge, de redoutables femmes-poissons, des bateaux de pêche piratés, une poudre capable de remplacer des branchies et quantités d’autres choses que les enquêteurs entendaient bien éclaircir rapidement. Fidèle à sa promesse, l’homme poulpe avec qui j’avais conversé ne révéla jamais la façon dont s’était dénouée leur captivité. Quoi qu’il en soit, des chirurgiens, après un examen sommaire, avaient déclaré que l’ablation de ces poulpes saugrenus serait aisée et qu’ils étaient certains de découvrir dessous, après cette légère intervention, des choses plus conformes à l’anatomie naturelle des messieurs. Ils se faisaient fort également de supprimer ces coiffes de coquillages qui, pour l’instant, semblaient collées aux crânes de leurs propriétaires.

Quelque temps plus tard, l’enquête établit un rapprochement entre ces événements et les bateaux de pêche mystérieusement disparus au cours des siècles derniers, et dont la liste s’était allongée. Car, si les femmes-poissons avaient acquis l’éternité en dévorant le cœur du Grand Requin Blanc, ce n’était pas le cas des « hommes-poulpe » qu’il leur fallait bien remplacer quand ils mouraient.

Mon amoureux s’étonna de tout ceci. Je fis chorus. Que pouvais-je faire d’autre ? Je n’avais jamais osé lui avouer que ma mère avait été sirène, mon père Capitaine au long cours et que j'étais moi-même mi-femme, mi-poisson. Il acceptait que je m'absente, une fois par an, quelques semaines lors desquelles, à son insu, j'assouvissais les instincts transmis par ma chère maman. Le reste de l'année, pourquoi se serait-il étonné de ma passion pour les coquillages, de mon goût pour les harengs crus et de mon assiduité à la piscine où je nageais des soirées entières ? Il faut vous dire que j'aime beaucoup mon Amoureux et que j'ai l'intention de le garder. Alors, s'il vous plaît, ayez soin de ne pas lui faire de révélations malvenues et laissez-nous nager dans notre bonheur...
52

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !