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Des soldes toute l'année

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Les portes vitrées du royaume des bonnes affaires s'ouvrent lentement pour retenir la meute juste derrière, prête à bondir sur des proies biens pliées, en piles hautes, les tours d'un château que l'ennemi va bientôt assaillir, culbutant, dépliant, retournant et laissant négligemment de côté chaque couche de tissu coloré. La vendeuse dépitée devra reconstruire maintes fois dans la journée son château de sable qui s'effondrera à chaque vague de cet océan de clients, avançant, reculant, flux et reflux continu, marée humaine à fort coefficient.

C'est le temple des étiquettes de toutes les couleurs ; et chaque couleur a un code ; il faut savoir les lire. Plus elles sont vives, moins le produit est cher. Tout est fait pour attirer l’œil perçant des lionnes venues chercher de quoi vêtir leurs petits et se nourrir également. Les points rouge sang les attirent ; elles reniflent, tournent autour des tas de tissus, fouillent, touchent du bout des pattes les T-shirts, les chemises, les sweats et autres parures faciles, assemblées et cousues à des milliers de kilomètres, à la chaîne, dans des salles obscures et moites, sous les palmes de ventilateurs bricolés pour dissoudre l'odeur des teintures inhalées par des enfants, esclaves modernes, qui ne porteront jamais ces loques sur lesquelles s'affichent, scintillantes, les lettres dorées d'une équipe de basket-ball américaine. Là où les ados s'ennuient aux coins de nos rues, gavés de confort, entassés dans un arrêt de bus pour voir passer le temps et chaussés de tennis hors de prix, d'autres les fabriquent douze heures par jour, pieds nus et ne voient pas passer leur jeunesse. Ils ont loupé un épisode...

Quelques mâles sont là, malgré tout, tirés de force pour faire plaisir à Madame, un samedi en famille, perdus parmi d'autres familles aussi perdues qu'elles dans cet enchevêtrement de rayons multicolores. Cela donne un peu de couleurs aux week-ends pluvieux de ce début d'année. Ils suivent, traînant le pas, en retrait, les femelles qui guettent la bonne affaire, étrangers à tout ce chahut trop bruyant, ce fouillis de dentelles, ce désordre dans lequel elles plongent volontiers et se bousculent avec délectation.

La concurrence est rude entre celles, alertes et souples, qui évoluent entre les piles effondrées que la vendeuse s'évertue à refaire et les moins agiles qui soufflent et transpirent, haletantes, dans l'air conditionné, conditionnées qu'elles sont à consommer à tout prix ou presque , car le prix le plus bas doit rester leur objectif.

Puis vient le moment de faire la queue aux caisses mais cela en valait la peine. Elles se sentent réconfortées d'avoir acheté au meilleur prix des choses dont elles et leur portée n'auront peut être même pas besoin et sortent, joyeuses et satisfaites, accourant vers Monsieur qui a déserté le champ de bataille depuis longtemps, droit comme un piquet, de l'autre côté de la rue avec son grand benêt de fils tout bardé de fil avec un gros casque stéréo sur les oreilles, sourd aux paroles de "manman" qui parle sans que rien ne sorte de sa bouche.

Et l'enfant derrière sa machine à coudre continue inlassablement d'assembler des manches, de coudre des semelles, d'inhaler des teintures, travaillant pour le compte d'une grande enseigne. Lui aussi a été soldé : Ses parents l'ont loué à la grande fabrique de vêtements ; lui aussi n'est pas cher du tout, mange peu, se contente de quelques heures de repos par nuit. Lui aussi est une affaire à ne pas manquer. Il est des pays où l'on solde toute l'année...
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RAC · il y a
Très bien narré, très bien construit et tellement criant de vérité !
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Marcel Prout · il y a
à l'esclavage à jamais aboli, désaboli, réaboli etc etc...nous ne serons jamais égaux
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Chateaubriante · il y a
je m'apprêtais pour y aller, faire les soldes, mais le hasard arrangeant toujours bien les choses, je vous ai lu, vous m'avez convaincue, que c'que j'voulais pas croire, au final était vrai et je sais qu'à présent, jamais ! - oh ! grand jamais ! - plus, je n'irai cautionner cette réalité banalisée que vous m'avez contée, démasquée, cachée derrière les étiquettes acidulées des promos, tels des bonbons sucrés à l'arrière goût de cruauté
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
je viens de prendre connaissance de votre message car j'étais parti....... faire les soldes !
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Marcel Prout · il y a
faire les soldes c'est un peu comme démarrer sa voiture ou enfiler des chaussures en cuir, consommons dans la honte !
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Chateaubriante · il y a
ainsi ne soit-il pas !
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Lélie de Lancey · il y a
Terriblement réaliste ! Un grand talent pour écrire la réalité quotidienne de notre société de consommation. Un texte très fort encore !
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Fabrice Bessard Duparc · il y a
merci !
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Alexienne Duplessis · il y a
Un texte qui tente de remettre les pendules à l'heure et les points sur les i et auquel je suis sensible bien sur. J'avais publié il y a quelques semaines un poème sur le même thème :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/moi-5-ans-esclave-de-vos-reves
Je dépose un coeur sur votre cri de dégoût ;)

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