Des roses sous une ronce

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Bonjour ! J'aime écrire depuis l'enfance. Mon premier roman Dans le secret des femmes citrouilles vient d'être édité chez Edilivre.com Voici le lien  [+]

Image de Eté 2016
En compagnie de Francine, une ancienne camarade de classe, je feuillette un vieil album de photos. Voici toute l’école rassemblée. Les fillettes se pressent sur des bancs disposés dans la cour. Les sourires sont à peine esquissés, presque timides. Nous retrouvons avec émotion des visages oubliés. Sur la droite, au premier rang, la directrice-une maîtresse femme-affiche dans son regard toute la dignité de sa fonction : elle est fière de sa progéniture scolaire, ce sont presque ses enfants, tant elle veille à ce qu’ils soient dans les meilleures conditions de travail. De l’autre côté, deux silhouettes plus discrètes, ses adjointes. Francine s’exclame ;
— Oh ! Regarde... La Ronce ! Tu t’en souviens ?
Comment ne pas m’en souvenir ? Mais ce surnom que de mauvaises langues chuchotaient parfois dans la cour de récréation, me révolte. Je proteste :
— Non ! C’est Mademoiselle Ron-ze. Je n’aime pas que son nom soit ainsi déformé ! Certes, de ce végétal, elle avait le caractère rustique et épineux mais quelle ingratitude de n’avoir retenu d’elle que ce trait caricatural ! Elle fut pour une génération entière une institutrice remarquable malgré sa sévérité légendaire. Cheville ouvrière qui forgea l’excellente réputation de cette école privée dont les succès au certificat d’études étaient connus de tous et dont la ligne éducative correspondait aux attentes des parents.
Ce métier avait à ses yeux une noblesse tout à fait particulière et elle s’y adonnait avec courage et persévérance mais surtout avec passion. Plus qu’un travail, c’était un devoir, une vocation. Elle enseignait et elle éduquait. Une place privilégiée qu’elle n’aurait abandonnée sous aucun prétexte et qui lui imposait une ligne ferme, malgré les difficultés matérielles et une austérité de vie quasi monacale.
Elle était encore jeune quand j’entrai dans sa classe, à huit ans. D’emblée je savais que je franchissais une étape. Fini le temps de l’insouciance ! Elle nous accueillait le matin dans le plus grand silence. Une certaine beauté aurait pu être la sienne si un brin de coquetterie lui avait été permis. Des cheveux noirs, enfermés dans un chignon serré sur la nuque, encadraient un visage aux traits fins et réguliers, au teint mat. Un regard sombre, intelligent. Pas de franc sourire mais une amabilité sereine qui imposait le respect. Sa tenue impeccable mais stricte ne variait guère ; une blouse grise aux poignets serrés, boutonnée sur une jupe droite, des chaussures noires, toujours nettes. Aucun colifichet, aucune fantaisie. Sans bruit on s’installait pour la leçon de morale. Au tableau, elle avait écrit une sentence qu’elle nous commentait avec conviction. Parfois elle se basait sur un menu fait qu’un parent lui avait rapporté. Se tournant alors vers l’une de nous, elle interrogeait : « Que s’est-il passé hier à la maison ? » Inutile de nier, la maîtresse savait qu’on avait désobéi ou mal répondu à un parent ou mal fait son travail. Et alors, les coups pleuvaient... Non qu’elle se livrât à des gestes d’une brutalité quelconque mais ses paroles cinglantes fustigeaient la coupable et lui faisaient honte. On baissait la tête, on pleurait, on promettait de ne plus recommencer. Parfois, il arrivait aussi qu’en entrant en classe, on ait la désagréable surprise de trouver notre bureau vide : tout était répandu à terre ! Avec elle, on comprenait vite ce qu’était le rangement ! Car elle vérifiait tout, l’ordre et la propreté, le soin des cahiers et des livres, la façon de se tenir ou celle de parler. Rien n’échappait à l’œil vigilant de La Ronce et certaines élèves indisciplinées la détestaient...
Pourquoi donc n’ai-je jamais senti naître en moi une telle rancœur ? Parce que je l’admirais. J’aimais l’école. Depuis toujours, j’avais compris qu’elle m’offrirait des clés pour l’avenir. Un avenir que j’envisageais différent de celui de ma famille paysanne. Et avec cette enseignante, j’allais découvrir quelque chose d’unique : le goût de la langue française !
Tout d’abord il fallait savoir écrire, non pas à la va-vite, de façon négligée, non ! En dessinant de belles lettres. Au sortir de la guerre, les fournitures scolaires étaient réduites, le papier précieux. Aussi récupérait-elle des enveloppes usagées ou des feuilles déjà écrites sur lesquelles, en sens inverse, elle traçait des lignes pour nos essais. Je revois la scène : la plume trempée dans l’encrier, le buvard rose, le modèle magnifiquement tracé au tableau avec les boucles arrondies du B ventru, les lignes élancées des M et des L. Je sens le frottement de la pointe métallique qui s’applique à reproduire les majuscules dans l’heureuse harmonie des pleins et des déliés. Concentration, application, en veillant à ce qu’aucune tache d’encre ne vienne engloutir ces efforts. Ensuite seulement, on pouvait écrire sur le cahier.
Mais mon souvenir s’arrête sur la séance du vendredi, celle que je préférais : l’apprentissage de la rédaction. Tout d’abord elle nous lisait une courte histoire. Un moment très agréable. La voix de la maîtresse se pliait au rythme de la phrase, en marquait la ponctuation, se faisait douce et retenue, joyeuse puis mélancolique, s’étonnait ou, au contraire, s’amplifiait de peur ou de colère. Bouche bée, j’écoutais la musique des mots et laissais leurs émotions se graver dans ma mémoire. Puis venait le moment de l’écriture collective. L’une de nous écrivait au tableau les phrases que nous avions retenues. Toutes nous devions participer à l’exercice : retrouver le mot exact, rectifier une construction malhabile, corriger les erreurs d’orthographe, trouver une phrase de conclusion. La récompense arrivait sous forme d’un bon point à chaque intervention juste. Je collectionnais ainsi des trésors qui se transformeraient en images et permettraient peut-être d’obtenir en fin de semaine la fameuse croix d’honneur, réservée aux élèves studieuses. Le lundi suivant, chacune devait écrire son propre texte sur l’ardoise. J’entends encore le doux tapotement des mines, je goûte la saveur âcre du porte-crayon métallique que je suçais en cherchant l’inspiration. J’allais montrer mon texte dans l’espoir de voir naître sur son visage un sourire de satisfaction puis le recopiais avec soin sur le cahier.
C’est ainsi que je vécus les deux années les plus marquantes de ma scolarité. J’y expérimentais ce plaisir d’écrire qui ne m’a pas quitté depuis. Aujourd’hui l’ordinateur a remplacé le crayon et la plume, la pratique des ateliers d’écriture a fait éclore sur ma page une fantaisie bien différente des rédactions de jadis. Mais une Muse m’accompagne dans cette tâche, une Muse qui m’a enseigné les contraintes de la langue et permis d’exprimer à travers elles ma part de créativité. Une Rose au parfum subtil, fleurie sous les épines. Merci Mademoiselle Ronze !

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