Des rêves

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Médecin de prison, je fais des cours sur l'art à mes patients/détenus, je suis passionné de littérature et modeste sculpteu  [+]

Des rêves.



Les mythologies et les religions, confèrent aux rêves les attributs et les pouvoirs des dieux : d’occultes, d’insondables, d’infinies et fantasques puissances.
Si Aristote récuse l’aspect divinatoire et prémonitoire du rêve car, selon le stagirite, s’il s’agissait de messages, Dieu choisirait mieux ses destinataires et ne les enverrait pas « au premier venu », Platon aurait probablement jugé le rêve en tant qu’activité araisonnable.
Freud réhabilite le rêve, pas en tant que tel, mais comme une voie essentielle d’accès à la compréhension globale du psychisme (comme, à moindre degré, l’acte manqué ou le lapsus). Dans son génie il conservera les acquis de la mythologie (car les rêves sont encore des forces mystérieuses) et « l’arrêt » qu’aurait rendu Platon (car la censure procède de l’anathème).

Il reste à libérer les rêves de leur gangue de préjugés moyens de communication universelle et en partie de connaissance.


1) Rêve, mythologies.

Durant leurs rêves, les héros ont été visités par des dieux de tout poil...Qui pour lui indiquer la guerre à entreprendre, qui pour lui révéler sa destinée...Le pouvoir des incubes et des succubes est immense et rejaillit sur les êtres qu’ils visitent, transformant leur vie en fatum (à l’instar de Jeanne d’Arc et « ses voix ») et une partie de leurs attributs leur est alors conférée, les transformant en « demi-dieux ».
Le rêve a un « pouvoir transformant », comme les rencontres, les livres, la réflexion.
Un mythe illustre tout particulièrement ces différentes sphères d’influence et le pouvoir de mutation dû aux rêves, celui de Céyx et Alcyone dont Ovide nous fournit une jolie version que nous résumons ;
Céyx et Alcyone sont follement épris l’un de l’autre. Céyx doit se séparer d’Alcyone pour consulter l’oracle. Face aux dangers, il refuse qu’elle l’accompagne. Il meurt en mer. Ignorant mais redoutant sa mort, Alcyone voue d’attendrissantes prières à Junon qui, touchée, envoie Morphée au chevet d’Alcyone, lui annoncer dans un rêve la terrible nouvelle. Elle se réveille. Elle sait. Elle marche vers la grève où les flots lui ramènent la dépouille de son bien-aimé. Elle veut le rejoindre dans la mer, dans la mort. Ils se transforment tous deux en oiseaux qui volent encore de concert au-dessus des vagues...
« Quand les oiseaux du calme couvent sur la vague ensorcelée »...

Depuis, des trois fleuves de l’enfer, il semble que le Léthé, seul, ait nimbé de ses particularités le rêveur. Que nous considérions, uniquement comme réparatrices les vertus du sommeil. Une sorte de « remise à zéro des compteurs ». Qu’il y est une assimilation, entre la fatigue physique et mentale (saturation par toutes les scènes déjà vécues dans la journée, comme si celle-ci était un espace limité) et l’impossibilité que nous ayons de poursuivre par d’autres voies que celles de l’oubli notre quête de nous-même, est une évidence.. C’est « l’arrêt sur image », le « stand by »...Le réveil, sonnant à sept heures, l’appui sur la touche « play »de notre conscience, marquent l’avènement d’un autre jour...

...S’il est entendu que La nuit porte conseil, qui d’entre nous souhaite être réveillé avant sept heures, par ledit conseil ?...Qui décrira ce que contiendrait d’élégance, de respectectuosité, celui qui s’absenterait quelques instants pour fourbir dans le rêve, de nouvelles armes en vue du dialogue (l’autre moyen essentiel de communication, de connaissance) qu’il lui reste à animer ?...Non qu’il l’aurait quitté par lassitude, mais bien par la claire conscience de ne pas négliger un moyen essentiel d’y rester présent !


2) Rêve, Platon, anathème.

Il y a du raisonnable, de l’iraisonnable et de l’araisonnable.
Quand on rêve on ne tombe pas hors du monde écrivait Freud, Platon pour les raisons qui suivent, aurait considéré la production onirique araisonnable ;

Il est bien évident que par le caractère involontaire des rêves (qui vous a quitté récemment en vous disant ; « excusez-moi, ce fut une délicieuse soirée, vous êtes l’être le plus délicat qu’il m’ait été donné de rencontrer, mais je dois aller dormir car j’ai rendez-vous, pour quelques mises au point sur ma conception du tombeau d’Edgar Poe, avec Mallarmé ? ») et toutes les difficultés que nous avons à en offrir à autrui, une vue aussi prégnante que le réalisme qu’ils revêtent parfois...Leur font endosser tous les affres de l’incommensurable désordre.
S’il fallait opposer, sans plus le comprendre, le rêve de ce qui, le dialogue, permettait alors aux hommes de progresser, la condamnation platonicienne du rêve, semble tout à fait légitime !
Il s’agissait alors de mettre entre le chaos et l’ordre, puisqu’on admettait plus que modeste l’intervention divine, une hiérarchie !... Le rêve ; l’imagination libérée de l’entendement ( alors que pour les images hypnagogiques et hypnapompiques, qui installent et closent un cycle de sommeil, il existe encore une influence de la volonté sur leurs cours) qui nous fait prendre les apparences pour des réalités procédait, dans sa structure, des ressorts du mal caduc ; à l’état diurne les dieux pouvaient encore s’emparer de nous et le spectacle qu’offraient les crises d’épilepsie, prouvait suffisamment que le rêve était démoniaque, anarchique, tyrannique...Du non communicable à l’état pur !
Comme la démarche qui fit que Socrate voua sur son lit de mort un coq à Esculape, qu’il était là tentant de conserver, comme un héritage culturel- comme pour le pari de Pascal- la possibilité que les dieux manifestassent encore dans nos rêves, tel leur chant du cygne, leur influence spectrale.




3) Rêve, Freud, censure.

Avec Freud, le rêve recouvre ses lettres de noblesse. Il redore à nouveau son blason de maints ornements... Délicate alchimie psychique aux arcanes universelles et néanmoins mouvantes...L’Hydre de Lerne !...Si le rêve n’est pas considéré comme un bien en soi, il est l’expression salvatrice d’un « trop plein psychique », l’accès à notre découverte...L’interprétation des rêves est la voie royale pour parvenir à la connaissance de l’âme...En fait, la voie princière et non royale !...Sinon on se situe encore dans la pathologie.

Freud mis en exergue sur un autre plan que celui des rêves, une autre donnée fondamentale de notre fonctionnement psychique ; la censure.
Le recoupement de ces deux découvertes, pour justes qu ‘elles soient prises isolément, fit porter sur l’une le fardeau de l’autre !
Le rêve reste l’objet de forces occultes et la censure (symboliquement dans sa structure, comparable à un anathème platonicien) lia dans l’imaginaire ses productions à la nécessité d’en filtrer le contenu qu’elle entache de culpabilité.

Les rêves, restent le parent pauvre de notre production psychique ( opposés à celle que nous nous targuons de contrôler à l’état vigil ) car il faut toujours en démêler le contenu tellement nimbé de censure, ne serait-ce que par ses connotations sexuelles, vers l’accès à nous même.
En d’autres termes ; le rêve n’est que le vase d’expansion de nos productions intellectuelles diurnes censurées et ses productions sont tributaires de la même aura anathémique.
Rien qui ne le propulse au rang de ses réelles vertus...de son autonomie !

NB ; on se risque à une tentative d’isomorphisme entre la structure des rêves et celle de la symbolique de la mer légitimant le mythe de Céyx et d’Alcyone et pressentit par Cyrano de Bergerac dans son septième moyen d’accéder à la lune ;
La marée !...
A l’heure où l’onde par la lune est attirée,
Je me mis sur le sable -après un bain de mer-
Et la tête partant la première, mon cher,
-Car les cheveux surtout, garde l’eau dans leur
Frange !-
Je m’enlevai dans l’air, droit, tout droit, comme un
Ange,

La marée ; la force marémotrice capable d’hisser vers le rêve le pèlerin étendu sur l’estran de sa conscience; celui qui s’en remet aux images hypnagogiques des vagues venant le prendre afin de l’amener dans l’océan du sommeil paradoxal pour le reconduire à l’aube quand la marée flue à travers ses images hypnapompiques vers son état vigil.
La marée montante ; les images hypnagogiques.
L’océan ; le sommeil paradoxal. Le rêve ; La mer ; la mère. Le ventre de la mère ; lieu de toutes les formations involontaires qui contribuent à notre création, à notre être.
La marée descendante ; les images hypnapompiques.

La mer, la mer, toujours recommencer...Victor Hugo.
Et l’authentique rêveur d’être ballotté sur cet intense esquif en forme de litanie.


4) Le rêve.

Ce que nous appelons la destinée ne vient pas du dehors de l’homme, mais qu’elle sort de l’homme même. C’est pour ne pas avoir absorbé leur destinée alors qu’elle n’était qu’en eux, et ne pas s’y être transformés, que tant d’hommes en sont venus à ne pas la reconnaître au moment où elle leur échappait pour s’accomplir. Elle apparut alors si étrange à leur effroi que dans leur trouble ils crurent qu’elle leur venait subitement, au point qu’ils auraient juré n’avoir rien rencontré de pareil en eux-mêmes jusque là...
Cette phrase de Rilke illustre aussi la situation du rêveur, sorti de ses rêves et désemparé face à sa production onirique par l’émoussement des sens qui le lient consubstantiellement à cette faculté qu’a l’esprit de créer autre chose que du dicible, du raisonnable...
Est-ce de les avoir ré exacerbés, d’avoir suivi jusqu’au bout ses rêves, que d’aucun meure durant son sommeil ?

Formulons l’hypothèse que la production onirique permet de communiquer avec tout être...Disparu, vivant... Et à venir !
Hors, la communication est une condition nécessaire (mais non suffisante) de la connaissance.


Les rêves sont les ouvrages d’une fabuleuse bibliothèque universelle que nous pouvons consulter à l’envi pour autant que nous admettions que l’ordre qui y préside n’est pas l’alphabétique.
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