Des pensées pour nos amis,

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Peintre du dimanche, scribouillard de petits textes 1,2 maxi 4 pages, drôle en société, ai beaucoup aimé R.Lamoureux puis le grand Coluche, aime la lecture SF, Thriller ainsi que des plus anciens  [+]

Nous discutions un soir de fête autour d'un bon repas et de quelques bonnes bouteilles de l'un des nôtres qui nous avait quitté, talentueux paysagiste, enlevé prématurément à nous ses amis ainsi qu'à l'art en général, par une embolie du cœur.
Maintes anecdotes avaient déjà été racontées sur son nom, je pris à mon tour la parole.
_ vous savez, vous n'avez tous connu de Charles que le peintre proprement dit, son âge mûr, son sourire imperceptiblement triste, avec sa démarche d'homme désabusé, il avait en effet la parole chaude et douce, infiniment communicative et était pour vous, d'une grande bonté d'âme...hein ?
Mais moi j'ai connu l'autre face de sa personnalité, j'ai connu le rapin*
un rapin ardent, comme le buisson de la Bible, enthousiaste dans ses admirations autant que virulent dans ses critiques, il déambulait souvent crânement dans les hauts de Montmartre.
A 25 ans il s'est épris d'un joli petit modèle, Blandine, que vous aussi avez connu et qui en plus d'être modèle était mannequin rue de la Paix, ils se sont mariés comme vous savez, à la mairie du 18ème et connurent des jours heureux, à l'époque je passais souvent dans leur petit meublé de la rue des Abbesses, chez eux, la table et le couvert m'étaient offerts, et à l'issue de ces bons repas bien arrosés, Charles m'entraînait dans son atelier, là il me montrait ses ébauches, me confiait ses projets et ses espoirs...me parlait aussi de l'amour ardent qu'il portait à sa jeune et si jolie petite femme, et de la jalousie à l'idée de la savoir exposée aux promiscuités des salons d'essayage, ce qui le faisait souffrir...
_ Je ne serai réellement heureux, me disait-il, que du jour où j'aurai assez d'argent pour demander à Blandine de quitter sa profession...
Vous vous souvenez comme elle était belle avec ses longs cheveux couleurs de blés dorés, son teint d'albâtre et ses mains ivoirines, si fines et si douces, que dire de ses yeux bleus de peintures Italiennes, son esprit, sa grâce, sa grâce de mannequin, elle était pour nous et pour lui un rayon de soleil après un temps de pluie, elle était pour lui la compagne idéale, l'assurance de fin de mois difficile pour le logis, et combien de fois lors de mes soirées chez eux, l'ai-je entendue lui dire :
_ Tu voudrais être arrivé à l'âge où le pied des autres n'a pas encore pris contact avec l'étrier...tu es toujours déprimé que cela en devient déprimant, une vente ne se fait pas, rien de grave...ne sommes-nous pas heureux ?
Alors Charles reprenait ses pinceaux, sa palette, ses couleurs et se posait sur une nouvelle toile.
_ Voilà, la pendule est remontée, j'espère que ce sera pour un petit bout de temps me murmurait Blandine à l'oreille en me prenant le bras et en m'entrainant au salon, laissons le cogiter à sa future toile.
Blandine, ce petit bout de femme pleine d'une force insoupçonnée de persuasion, comme une magie, la magie des femmes aimantes, douées et généreuses, elles qui savent exercer leur ascendant sur nous, à la seconde ou une défaillance nous gagne...
Un soir après avoir dîné, une fois de plus, j'avais été invité, mais ne me doutais pas un instant de la nouvelle que Charles allait m'annoncer.
_ Tu sais, la santé de Blandine, comme tu as peut-être dû t'en rendre compte, me cause de vives inquiétudes, elle toussote et maigrit à vue d'oeil, j'en ai parlé avec son médecin, il m'a conseillé de ne pas lui laisser passer un hiver de plus à Paris, ses bronches sont très délicates, le froid, la neige et les émanations d'essence ne lui réussissent pas, alors nous allons partir nous installer au-dessus de Bormes-les- Mimosas, une petite maison qui me vient d'une grand-tante, nous y serons comme deux tourtereaux et vivrons là paisiblement, il y à un
petit jardin avec des rosiers grimpants, et des tas de fleurs diverses, je tâcherais de faire de la bonne peinture et de préparer mes envois à divers salons...
_ Oui mon ami tu as raison, va travailler à l'ombre de ses rosiers, et faites tous deux une provision énorme de santé.
Ils quittèrent le petit appartement des Abbesses, et la semaine suivante, je recevais un courrier de Charles des plus enthousiastes.
_ Nous vivons dans un lieu magnifique, le jardin d'Eden cité dans la Bible, imagines-toi une petite maison carrée toute blanche, comme les mas provençaux, assise au flanc d'une colline et qui sent bon le thym, le laurier, la farigoule, à ses pieds, la mer qui déroule à longueur de journée son écume blanche comme les moutons dans les prés, mais là sur fond bleu azur, le tout dans le caprice désordonné de ses baies, criques et calanques, que de belles peintures en perspective mon ami, nous jouissons aussi d'une magnifique terrasse avec autour de celle-ci,
outres les rosiers, des pins maritimes, des chênes-lièges, des cistes et des arbousiers, sans compter une végétation de mimosas, de citronniers, d'orangers, ce qui pour un paysagiste comme moi formaient une palette de couleurs magnifique, tu sais, Blandine dans cet environnement de senteurs se sent mieux, que dis-je, elle rayonne en phase avec la végétation qui nous entoure, même elle n'aurait jamais pu croire qu'un tel paradis puisse exister sur notre bonne terre...je te laisse pour ce jour avec toute notre amitié, Charles et Blandine, ps : tu nous manques.
Quinze jours plus tard une autre lettre me parvenait.
Charles m'annonça qu'il avait mis en chantier un tableau qu'il destinait au salon des artistes Français, Blandine en serait le sujet principal et le paysage alentour en serait le décor, le titre « sous les roses », vous connaissez tous cette œuvre, elle est superbe.
Charles y travailla des mois, sans répit, un forcené, il voulait tellement garder de Blandine un souvenir d'elle alors que sa santé déclinait, elle s'étiolait et sa beauté la quittait doucement comme les beaux jours a l'entrée de l'automne, mais nous n'étions que début avril et je reçus de Charles une nouvelle lettre dont le contenu me laissa sans tonus, abasourdis, groggy comme un boxeur qui sur le ring ne retrouve plus son coin...
_ L'échéance approche à grands pas, c'est effroyable pour moi, le médecin me dit que c'est une question de quelques jours, de quelques semaines tout au plus, tu te rends compte Alain, Blandine ne peut même plus se rendre seule sur la terrasse et profiter de sa chaise longue au soleil, il faut que je la porte, la pauvre petite qui se sait perdue et envisage courageusement sa fin, mais avant de quitter ce lieu si beau, elle aimerait tant que nous puissions faire ensemble un dernier repas comme à l'époque des Abbesses, ensuite elle me dit pouvoir partir heureuse, mon pauvre Alain je me sens si las, elle me dit aussi vouloir être enterrée dans le petit cimetière ombragé près de la maison, elle se sentira ainsi plus proche de moi, mais comme il lui aurait été indifférent de partir bien des années plus tard, me souffla t'elle, lorsque mon talent aurait été reconnu et que j'aurais été définitivement à l'abri du besoin, Alain, si tu savais comme elle souffre de cette situation, et moi pour elle, elle ne veut pas faire de testament, mais que je fasse que ce qu'elle m'a dit soit ce qui sera fait, elle est triste de me laisser seul...je lui ai menti avec un sourire et lui ai répondu qu'elle n'avait pas de soucis à se faire, si cela pouvait être vrai, pouvoir lui offrir cette ultime illusion de me savoir maître de ma destinée, il me semble que sa souffrance en serait moindre, examine la chose Alain mon ami, tu trouveras, toi qui nous connais si bien, une façon de m'aider dans cette tâche...je te laisse, descends vite nous retrouver...
Après avoir lu cette lettre, je me suis empressé, vous vous en souvenez, de vous la faire lire, et toi Bertrand, te souviens-tu de ton commentaire à la lecture de celle-ci ?
_ Oui, je me souviens t'avoir dit être apparenté à un banquier du boulevard Beaumarchais, et qu'a cette époque il était en villégiature à La Croix-Valmer dans le sud, tu m'avais confié la lettre.
Trois jours plus tard mon parent montait le chemin menant à leur petite maison, et avec un accent de circonstance car dans la connivence, il joua le touriste égaré et demanda son chemin à Charles, voyant le tableau que Charles fignolait sur la terrasse, jouant maintenant le rôle de la personne intéressé, lui en demanda le prix et si celui-ci était à vendre ?
Charles lui avait répondu que non car il le destinait à un prochain salon.
C'est Blandine qui l'ayant appelée de sa chaise longue lui intima comme un ordre, vendre, il devait lui dit-elle, profiter de l'aubaine, un
acheteur potentiel ne se trouve pas sous les sabots d'un cheval...
Charles avait accepté à une seule condition, pouvoir présenter sa toile au salon des artistes Français et que ton parent en serait propriétaire qu'à la clôture du salon, le deal entre eux avait été accepté après maints marchandages sous les yeux de Blandine, ton parent y veillait, montant, refus, montant, refus puis accord, Charles me donna plus tard le montant de l'accord 12000 euros, 6000 à la poignée de main, le solde serait effectué au décrochage, je ne vous apprendrais rien en vous disant que la toile de Charles avait obtenu la médaille d'or en le propulsant ainsi dans la cour des grands, vous étiez tous là pour la remise de cette médaille, et il en était fier comme un coq....
Blandine nous quittait peu de temps après, heureuse de la réussite de Charles, elle fut enterrée selon son désir, dans le petit cimetière ombragé de cyprès que vous connaissez maintenant, pour y être venu en amis,
Charles voulut remettre la toile à ton parent après le décrochage, il contacta donc l'heureux nouveau propriétaire de la toile primé, mais celui-ci lui avoua le subterfuge et lui dit qu'il pouvait la garder en souvenirs de Blandine, Charles voulut lui rendre l'avance, mais ton parent refusa...
Aujourd'hui, nous sommes là, ensemble, Charles n'est plus avec nous mais avec sa petite femme Blandine dans ce si joli cimetière des hauts de Bormes les Mimosas, il est parti si vite la rejoindre, allons, levons nos verres à eux, qu'ils reposent en paix dans ce petit coin de France
qui sent si bon le mimosa.
* apprenti peintre, avare, peintre sans talent, bohème...
Je m'étais trompé, Charles était un grand...
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Francine Lambert · il y a
Un récit touchant qui met en scène des personnages attachants entourés d'amis véritables, j'aime votre texte Alain, au plaisir !
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Alain Derenne · il y a
Oui Francine, ils et elles me manquent, nous manquent...
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Francine Lambert · il y a
Tels que vous les présentez cela n'est pas étonnant, restent les souvenirs heureux qui réchauffent le cœur, malgré l'absence . . .
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Alain Derenne · il y a
Oui, les souvenirs heureux, pour combler le vide.
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Adriana · il y a
Nous avons tous au fond de nous les souvenirs d ' un être qui nous fut cher , gardons les plus précieux , les plus beaux c ' est la meilleure façon de lui rendre hommage et de le faire revivre en quelque sorte .
Vous y êtes parvenu.

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Alain Derenne · il y a
Oui Adriana, je pense souvent à eux...
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Sylvie Neveu · il y a
je pourrais t'écouter pendant des heures, je crois, parce que ton talent de raconteur de belles histoires est fabuleux ! charles et blandine sont des petits héros ordinaires qui me mettent les larmes aux yeux, alain et toujours cette belle amitié qui vous lie éternellement.
merci alain

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Alain Derenne · il y a
Merci Tit'fée de ton petit mot si gentil.

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