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Des murs à vendre

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Ktou14

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Depuis six mois, il remettait sans cesse son voyage à Evreux. Parisien bien ancré dans sa ville et heureux dans son petit appartement douillet, Nicolas n'avait guère envie de retrouver la province... et pourtant, cette maison, léguée par une obscure grand-tante qu'il n'avait pas revue depuis sa plus tendre enfance, il fallait bien la vider, ne serait-ce que pour la vendre et s'en débarrasser, puisqu'il ne comptait pas l'habiter. Il y a longtemps que Nicolas avait fui la province et il n'entendait vraiment pas y remettre les pieds un jour !


C'est ainsi que par un froid mais bleu samedi de janvier, il se présenta devant la grille de cette demeure dont l'apparence un peu austère lui donnait déjà envie de tourner les talons. Quelle corvée ! se dit-il, prenant son courage à deux mains pour en franchir la porte.
A l'intérieur, seuls le silence, la poussière et les araignées l'accueillirent. Avec un grand soupir, il retroussa ses manches.

Que de travail en perspective pour vider tous ces meubles ! Il ne se souvenait pas qu'il y en avait autant.... Heureusement qu'il avait quelques jours devant lui, il pourrait régler la question avec des brocanteurs du coin avant de repartir.
Nicolas commença par faire un tri draconien parmi tous les petits bibelots et les bricoles entassés avec amour par la grand-tante. La plupart prirent le chemin de la poubelle et quelques heures plus tard, la cour était jonchée d'objets inutiles destinés au rebut.

Il avait été surpris cependant de découvrir un mobilier en parfait état, certes d'un autre âge, mais qui pourrait bien lui rapporter un peu d'argent, étant donné l'engouement actuel pour ces meubles datés... Allons ! tout n'était pas perdu ! Ayant retrouvé le sourire à défaut du moral, Nicolas poursuivit ses rangements, les écouteurs vissés sur les oreilles afin de ne pas se sentir trop enseveli sous ces relents du début du XXe siècle !

Après un frugal déjeuner sur le pouce, apporté pour la circonstance, Nicolas se dit qu'il était grand temps de s'attaquer aux meubles. Il en avait la nausée, se souvenant des piles de vaisselle de la tante Amélie. Mais après tout, nul besoin de tout vider. Sans doute les brocanteurs du coin se frotteraient les mains en voyant cette manne.... si c'en était une !

Il entra doucement dans ce qui avait été la chambre de sa grand-tante. D'aussi loin qu'il se souvienne, elle était veuve et pour le petit garçon qu'il était alors, c'était vraiment une très vieille dame tout habillée de noir.
Il écouta la maison, cette antique et sage gardienne, lui raconter sa vie : l'installation, il y a si longtemps, d'un jeune couple amoureux, Amélie et Eugène, à l'aube de leur nouvelle vie.
Eugène travaillait dans un cabinet d'architectes renommé qui faisait beaucoup pour embellir la ville, un avenir souriant s'ouvrait devant eux et les enfants qui étaient arrivés, deux garçons, avaient égayé de leurs cris et de leurs rires les murs de la demeure qui se parait comme une coquette. A ces enfants qui envahissaient le parc attenant à la maison avec des cris puissants, venaient souvent s'ajouter les cousins et cousines, notamment ceux qui habitaient à Lisieux et près du Havre, dont son père faisait partie, lui qui avait gardé, tout au long de sa vie, la nostalgie des voyages à Evreux.




Les guerres étaient passées par là. Son père était encore enfant lorsque l'oncle Eugène disparut dans la tourmente des combats et les voyages à Evreux s'étaient raréfiés. La grand-tante Amélie s'était refermée sur son chagrin et sa maison. Les cousins et cousines avaient eux aussi disparu, les bombes avaient tari les jeux d'enfants et la petite ville de Lisieux avait vécu le martyre.
Nicolas écouta tout cela. Il revoyait les visites de son enfance, la tristesse qui suintait des murs, à ses yeux d'enfant, et le peu de plaisir qu'il éprouvait à rencontrer sa grand-tante. Mais son père et sa mère, avaient été très présents aux côtés d'Amélie, qui les affectionnait d'autant plus que ses enfants étaient morts avant elle.

C'est presque religieusement que Nicolas ouvrit l'armoire. Il se surprit alors à regarder par-dessus son épaule, comme si ses parents pouvaient arriver et le trouver en train de commettre cet abominable forfait qui consistait à fouiller dans les affaires d'Amélie. Allons ! ses parents hélas n'étaient plus de ce monde et avaient précédé leur tante dans un ailleurs dont ils ne reviendraient pas le punir.
Et puis, le notaire lui avait bien conseillé de tout vider, TOUT...... Nicolas regretta de n'avoir pas avec lui une soeur, une femme ou une amie qui n'éprouverait pas la moindre gêne à manipuler vêtements et cotillons !
Heureusement, il s'était muni de sacs poubelles en conséquence et décida brusquement de tout y jeter, sans trop regarder de quoi il s'agissait. Il laisserait aux associations compétentes le soin de trier et garder ce qui méritait de l'être.
Alors qu'il vidait ainsi le dernier tiroir de la commode, quelle ne fut pas sa surprise de trouver un sac en tissu d'une lourdeur qui ne laissait pas la place au doute, il le secoua et le bruit évocateur ne fit que confirmer son intuition : il était plein de pièces d'or !! Nicolas sentit un frisson lui parcourir l'échine. Chouette, chouette, chouette !! Voilà qui allait bigrement lui rendre service, à l'heure où il envisageait de changer d'appartement pour rejoindre un autre quartier de Paris.
Il n'en croyait pas ses yeux et sa découverte lui redonna moral et tonus pour continuer la tâche. Il n'était pas venu pour rien...

Il continua à vider armoires normandes, commodes louis XV et autres buffets de la grand-tante Amélie.
Bien sûr, il faisait désormais attention à ce qu'il triait et jetait. Bien lui en prit, car c'est là que Nicolas découvrit, entre deux piles de draps, dans des boîtes au charme ancien, ou encore coincé entre les pages d'un livre ou caché sous les matelas de la maison, un véritable trésor...

Il s'assit sur la première marche de l'escalier, comme assommé. Sa fortune soudaine lui faisait presque peur. Il se faisait l'effet d'être un cambrioleur.
Non mais quel idiot ! Cette maison était à lui, tout ce qui était à l'intérieur lui appartenait aussi, le moche et le moins moche, le vieux et le moins vieux.... et le trésor qui se dissimulait entre ces quatre murs. Il leva les yeux vers le plafond... Non, le ciel ne lui était pas tombé sur la tête, il avait devant lui une quantité d'or qu'il estimait au moins à 100 kilos, en pièces, en barres et en lingots.
Cent kilos d'or dans cette vieille baraque dont il ne donnait pas un sou ce matin !

Nicolas, sous le coup de l'émotion qui l'avait saisi, redescendit vers le salon. Après avoir cherché en vain dans les placards, il regretta que tante Amélie ait fait vœu de tempérance : il aurait aimé trouver, dans ces mêmes placards, une bouteille d'alcool assez fort pour se remettre de cette incroyable découverte. Il s'assit dans le vieux fauteuil en cuir qui avait été celui du grand-oncle Eugène. Faudrait-il le désosser lui aussi ? Il fallait qu'il se calme un peu et assimile ce qui était en train d'advenir dans sa vie !
Pendant des heures, alors que la nuit tombait lentement sur Evreux, il resta là, dans le vieux fauteuil, qui l'enrobait dans un étrange bien-être.


Quel malicieux clin d'œil du destin lui avait fait découvrir, dans cette maison dont il avait d'abord envisagé de refuser d'hériter, un trésor dont il ne percevait même pas l'ampleur !
Après avoir un peu "digéré" ce qui lui arrivait, il se laissa couler dans une douce torpeur.

Pendant ce temps, la vieille maison lui murmurait :

"Dis-moi Nicolas, quel est ton trésor ?
Toutes ces pièces et ces lingots d'or qui, bien sûr, vont te rendre si riche ?
Ou bien les souvenirs, les sentiments, ce fil de l'histoire d'une famille assise sur les branches d'un arbre généalogique dont tu fais partie ? Quel est ton trésor Nicolas ?"

Nicolas se sentit soudain perdu... Il ne savait plus, ne comprenait plus. Il avait fui un jour la Normandie, trop esseulé après le décès de ses parents. Il avait réalisé sa vie à Paris : un travail qui lui plaisait, l'occupait certes beaucoup, des amis précieux qu'il retrouvait avec bonheur pour une soirée de fête ou un week-end sportif (ou pas...), des femmes qui accompagnaient et embellissaient sa vie sans jamais la troubler tout à fait. Il était heureux, il lui semblait avoir ce qu'il avait désiré et construit de ses mains.
Nicolas avait tiré un trait rapide et insouciant sur un passé dont il ne voyait guère l'intérêt et il n'avait jamais, depuis la mort de ses parents, repensé à ceux qui avaient partagé ses jeux dans le jardin d'Evreux, il n'était jamais revenu voir sa grand-tante Amélie.
Soudain, il eut honte. Il avait eu l'oubli facile de la jeunesse, mais la vieille dame, elle, désormais seule et perdue dans ses souvenirs, avait achevé dans sa maison du bonheur une vie dont, peut-être, elle ressassait sans fin les tours et détours. Et elle la lui avait léguée.

Nicolas se leva pour retourner là-haut, dans la chambre d'Amélie. Tout à l'heure, il avait trouvé des albums photos dont il n'avait su que faire sur le moment. Sans doute iraient-ils à la décharge. En attendant, il les avait laissés sur le lit dont l'édredon et les gros oreillers laissaient présager des nuits douillettes. Puis il revint squatter le fauteuil de l'oncle Eugène avec, dans les mains, ces témoignages d'un passé révolu. Pendant un temps que ne rythmait même pas la vieille pendule arrêtée, il contempla ces visages et ces sourires échappés du passé. Ici et là, il reconnaissait Denise ou Madeleine, ici son père et là sa mère, la grand-tante elle-même, posant fièrement au bras de son Eugène le jour de son mariage. Et même.... oui, ce petit bout tiré dans une charrette en bois, c'était lui, Nicolas.
La mélancolie le rejoignit alors dans un tourbillon d'images...
Ainsi, moi, Nicolas, je fais bien partie de cette maison dont j'ai passé la journée à vider les meubles et à entasser dans des sacs poubelles ce qui dérangeait ma vue. Ainsi, moi, Nicolas, je vois bien que mon histoire se mêle à l'Histoire certes, mais aussi à l'histoire plus petite de ces êtres qui, un jour, devant l'objectif d'un appareil photo ô combien désuet, ont posé un sourire qui me fait signe au-delà des années.

Alors, avec une certitude qu'il n'avait pas connue depuis bien longtemps, Nicolas comprit qu'il ne vendrait pas la maison de grand-tante Amélie et que les lingots pouvaient bien continuer à dormir dans un coffre à la banque.
Son trésor, il l'avait trouvé, retrouvé, là, entre ces quatre murs qui n'étaient plus à vendre...

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