Des fruits rouges pour Armand

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- Armand ! Armand ! Réponds-moi, bon sang, je sors ! Je vais t’acheter des fraises. C’est la saison, et elles sont arrivées ! Elles doivent être bien fameuses. Je les ai vues, hier, toutes fraîches, toutes rouges à la devanture de la superette. Je reviens tout de suite, ne t’inquiètes pas, mon chéri.
Bon. Comme d’habitude il ne répond pas. C’est normal, depuis le temps.
C’est bien normal. Il y a belle lurette que c’est comme ça. Nous ne nous
parlons plus beaucoup, Armand et moi. Enfin, surtout lui, depuis trois jours. Ce n’est pas qu’on soit fâchés, non, pas vraiment fâchés. Aucune grosse dispute n’a éclatée entre nous. C’est peut-être qu’on s’est déjà tout dit, ou presque. Enfin, surtout lui... En tout cas, j’espère qu’il les mangera cette fois, mes fraises...
- Pas vrai, Armand ? Mes bonnes fraises ?
Il ne répond pas. Mon pauvre vieux ! Comment en est-on arrivés là ? Bon allez, c’est tout. Stop ! J’arrête de t’enquiquiner avec mes questions. Allez, je reviens tout de suite, mon chéri, ne t’inquiète pas. Et là, je suis sortie en claquant la porte derrière moi.

Il ne pleuvait pas. Du temps sec, voire ensoleillé, comme on dit dans le nord dès qu’un rayon de soleil pointe le bout de son nez dans la région. Alors, j’en ai profité pour faire un petit tour dans le quartier. Je n’ai pas rencontré un chien. Seul un chat noir, assis sur le bord d’une fenêtre, a miaulé dès qu’il m’a aperçue au coin de la rue : « Miaou, miaou ». Je me suis arrêtée. Je l’ai regardé. Lui aussi ! Pour une fois qu’on s’adresse à moi, me suis-je dit, même un chat noir, tant pis. « Minou, minou, t’es bien beau dit donc ! » Mais il m’a tourné le dos. Dédaigneux, avec ça ! Bon allez, me suis-je dit, continue ton chemin. C’est ridicule. Tu ne vas pas te mettre à parler aux chats, maintenant... Pourquoi pas ? Allez, va vive ! Cours sur tes vielles jambes ! Va vite chercher les fameuses fraises, si tu continues, il n’y en aura plus, des fraises, Et ton mari t’attend !

Sur la place, il n’y avait personne. A la superette non plus. Il y faisait froid à cause des bacs réfrigérés qui marchaient à fond, au moins, ça éloigne les mouches. Pour sûr, je n’allais pas traîner là. Même Mauricette, ma voisine, une habituée des lieux (elle adore les cancans du village) était partie en vacances. Le gérant, lui, était très occupé à lire ses recommandés et ses factures, puis à ouvrir les cartons de marchandises qui venaient d’arriver. Comme d’habitude, il n’a pas fait attention à moi. Tout juste s’il a levé la tête pour me rendre la monnaie à la caisse. J’aurais bien aimé un petit mot de sa part : « Alors, madame Faubert, et Armand, comment va-t-il ? » « Oh ben, couci-couça... toujours dans son fauteuil ». Mais rien ! Pas un mot ! Je t’en foutrais des « Armand » de Lille, de Roncevaux, ou d’ailleurs ! Tout le monde t’a oublié dans ta chambre, mon pauvre vieux. Tu comprends, Armand, tout le monde s’en fout. Tu n’as plus que moi, moi, moi, et les mouches...

Je suis revenue très vite avec une belle barquette de 500 grammes.
- Je prépare tes fraises, Armand... Lui ai-je crié de la cuisine. Pas de réponse. Il n’entend rien. Sourd comme un pot ! Encore une grosse mouche dans ma cuisine ! Saleté ! Où est ma tapette. Ah ! La voilà ! Tiens ! Toi, tu m’embêteras plus...
Et Luc ? Me suis-je dit, notre fils chéri. Tiens, c’est vrai... Depuis combien de temps n’est-il pas monté dans le nord ? Eh bien, je ne sais plus, mais ça doit faire un bail...
« Aie ! Merde ! Je me suis fait mal aux doigts en équeutant les fraises ! C’est encore cette satanée arthrose... J’entends déjà le docteur Deleuze : « Je vous l’avais pourtant bien dit, madame Faubert, de ne plus... »
Oui, je sais, docteur, je n’ai pas oublié. Si je ne veux plus souffrir, je ne dois plus rien faire de mes dix doigts. Plus rien ! Mais bon sang, il faut bien les équeuter ces fraises, pour mon Armand. Vous ne pensez tout de même pas qu’il va manger les queues avec, déjà qu’il ne mange plus rien, mon Armand... Allons, docteur, un peu de bon sens... Et voilà que je parle toute seule, maintenant ! Ca déraille, là-dedans...
Tiens, encore une mouche. Sur le placard, cette fois. Je n’ai pas le temps de m’occuper de toi, mais tu ne perds rien pour attendre...

J’ai apporté à Armand mes fraises préparées avec soin, pour ne pas dire avec amour. Au sucre et tout. A 80 ans, de toute façon, on sucre des fraises, c’est bien tout ce qu’il nous reste à faire...
Je les lui ai apportées dans la soucoupe d’un service à petit déjeuner acheté dans un magasin de souvenirs à Malo-les-bains. Celui avec un cœur et nos deux prénoms gravés dessus à l’or fin. Ma soucoupe n’existe plus. Je l’ai laissé tomber à cause de l’arthrose. Plach ! Elle s’est écrasée, un beau matin, sur le carrelage de la cuisine. Elle a explosé à cause de l’arthrose.

-Tiens, mon chéri, voilà tes fraises, lui ai-je dit, en pénétrant dans sa chambre. Aucune réaction. J’ai posé sa soucoupe sur la petite table à côté de lui. Je me demande pourquoi je me décarcasse, pourquoi je cours, pourquoi je m’embête à faire tout ça pour lui. Quel ingrat ! Comme d’habitude, il ne les mangera pas. Comme les cerises, comme les figues, l’autre jour. « Encore ces satanées fraises » semble-t-il dire, aujourd’hui plus qu’hier moins que demain...
J’ai la nette impression qu’il me fait la gueule. Il ne me regarde même pas ! Si seulement il me disait ce qu’il veut ! Mais non. Et puis, il y a toutes ces mouches ! Bzz... Bzz... Mais d’où viennent-elles, celles-là, à la fin ? Bzz... Je ne comprends pas, la fenêtre est pourtant fermée. Et lui il est là, immobile, dans son fauteuil, comme d’habitude, il tourne la tête vers l’allée qu’on aperçoit de la fenêtre. « C’est ça, c’est ça, regarde par-là ! Fais donc semblant de ne pas me voir. Continue de m’ignorer ! Je m’en fiche ! Je te vois, moi, c’est le principal... Pas de reproche, non. Inutile ! Tu me l’as assez dit ! Mais j’ai tout accepté, moi. Oui, tout. Pour ne pas finir seule. Pour que tu restes à mes côtés. Pour finir nos vieux jours ensemble, comme tu disais, toi aussi. Je t’ai soigné, dorloté. Et maintenant tu en as assez ? C’est ça ? Quoi ? Tu clignes des yeux ? Si, si, j’ai bien vu ! Ah non ? C’est une mouche qui t’est rentrée dans l’œil ? Mange donc tes fraises ! C’est le sucre qui les attire ! Tu t’obstines ? Tu ne veux plus me parler ? Tu ne veux plus me voir ? Tu ne veux plus répondre ? Et bien dis-le que je t’emmerde, avec mes questions ! Sois franc ! Dit-moi : « Fous-moi la paix ! » Et on n’en parlera plus... Non, plus jamais...

Ce matin, on est venu chercher Armand. Pauvre vieux, va. Tout rabougri dans son fauteuil. Non. Je ne m’y attendais pas. Pas du tout. Il est parti le premier dans le camion des pompiers. Je ne l’embêterai plus. Promis ! Et moi ? Oh moi, c’est une ambulance qui m’a embarquée. « Vous comprenez, m’a dit l’infirmière, c’est le facteur qui nous a prévenu, ce midi. Vous comprenez ? C’est le facteur, en arrivant chez vous, il a remarqué une multitude de mouches agglutinées à la vitre de la chambre d’Armand. Horrible ! » Et alors ? Ai-je dit. Alors, on va bien s’occuper de vous. Vous verrez, vous ne serez plus seule. On vous a préparé une belle chambre, à la Mapad, il le faut bien, maintenant. « Oui, mais, et les fraises alors ? »
Ne vous inquiétez pas, on s’en occupe aussi, des fraises...

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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour cette belle histoire si bien écrite ! Mon vote !
Merci de venir assister à la métamorphose de ma “Petite chenille”
qui est en Finale pour le Prix Printemps 2017 !

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SakimaRomane · il y a
Houlala !! je ne m'attendais pas à la fin ! C'est très bien écrit :)
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A. Nardop · il y a
On ne mangera jamais assez de fraises, on ne parlera jamais assez avant que......
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Fantomette · il y a
Quelle est triste cette histoire, bien écrite, mon vote; si cela vous dit, je suis en finale avec "Soleil de la saint Valentin" et j'ai un haïku qui viens d'être validé, peut être à bientôt