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Des femmes tombent du ciel

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Dan Mézenc

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L’inspecteur Lafraise se grattait la tête, comptant au passage les quelques cheveux que l’âge et les soucis avaient daigné lui laisser. Les femmes tombent du ciel ! se dit-il. Comment cela est-il bien possible ? Angélique Troubadour, les membres disloqués, gisait à ses pieds, dans une marre de sang à peine séché, au milieu du square de la place Marengo, entre toboggan et bac à sable. Le lieutenant Baldaquin de la police scientifique le regardait, éberlué. D’où a-t-elle pu tomber celle-là encore (car ce n’était pas la première !) ? Rien à moins de cinquante mètres, un toboggan, quelques arbustes, une statue à la gloire de Jean Jaurès, la cabane d’un marchand de glace, mais rien, pas d’immeuble, pas de d’église, pas de lampadaire, rien d’où l’on puisse se lancer, se défenestrer dans un geste de désespoir, pas une rambarde par-dessus laquelle basculer, pas un balcon à enjamber, rien d’explicable pour les cervelles affûtées de Lafraise et de Baldaquin.

De retour au bureau du commissariat, une cigarette éteinte au bec (ah ! la poisse de ne plus pouvoir fumer au bureau !), la main droite se frottant le menton et la gauche, comme d’habitude, se grattant l’occiput, l’inspecteur Lafraise relisait ses notes. Le 3 juin de cette année, Régina Calzone a été retrouvée aplatie au milieu du terrain de foot, au petit matin, par les premiers footballeurs à l’entraînement. Le légiste avait estimé que la mort avait eu lieu aux environs de minuit. Le premier juillet, Albertine Grattenoix, retrouvée tout aussi aplatie et en mauvais état, avait rendu l’âme en s’écrasant sur l’esplanade du marché. C’est une bande de gamins de retour de boîte de nuit qui l’avaient découverte. Les pauvres, ça les avait bien secoués. Le légiste avait été formel. Contact définitif et rédhibitoire avec la terre ferme entre minuit et minuit trente. Et maintenant, 29 juillet, cette nouvelle femme tombée du ciel, cette Angélique Troubadour, toute amochée par une chute inexplicable. Là, c’est un clochard qui dormait sur un banc, profitant de la douceur estivale, qui fut réveillé par le choc. Il était formel, il était minuit quinze quand cela s’était passé. Pas d’alcoolémie. Un pauvre type qui avait perdu son boulot, mais pas un poivrot.
Lafraise sentit venir un petit souffle de poésie. Les femmes veulent trop souvent la Lune, et elles reviennent sur Terre plus vite que prévu. Bon c’est nul, se dit-il, et il alla fumer sa clope dehors avec l’agent Jambonneau qui faisait le planton à l’entrée.
— Alors Jambonneau, tout va bien ?
— Comme-ci, comme-ça. Et vous ces femmes qui s’écrabouillent partout ? Vous avez une piste ?
— Je suis bien dans la panade ! J’y vois rien.
— C’est vous le chef, je n’ai pas de conseil à vous donner, mais moi, je ferais comme d’habitude. Les boîtes, les indics, les petits malfrats, les dealers, les oiseaux de nuit... cela mène toujours quelque part. C’est pas en regardant votre écran d’ordinateur que vous allez trouver grand-chose !
— Après tout pourquoi pas ? Retour aux basiques, quoi !

Il avait ses habitudes, Lafraise. Attendre la nuit, prendre la direction des quais et aller en premier réveiller et cuisiner la voyante. Dans la caravane d’Anastasia, rideaux à pompons, tarots, boule de cristal et boniments en tout genre en échange de vingt euros, cela sentait le chat, la bière et la merguez. Avachi sur une banquette encombrée de coussins lustrés, il commença son explication : prénoms, noms des victimes, conditions et dates de leur décès. La voyante ne voyait rien. Normal. Mais soudain elle lui fit signe du pouce et de l’index. Vingt euros chef, et je te donne une piste mon garçon... Lafraise commença par râler puis obtempéra. Il sortit le talbin de sa poche et le posa sur la table. Eh bien, mon garçon, t’as rien remarqué : une tous les vingt-huit jours. Au moins tu sauras quand tu dois tendre les bras à la prochaine !

C’est au Bar des Amis, le premier troquet en arrivant sur les quais et le dernier ouvert la nuit, que Lafraise retrouva Rustine, son indic préféré, les mains croisées sur la bedaine, son verre de bière tiédissant tranquillement. Ce n’était plus un pilier de bar, c’en était les fondations même. L’œil (il ne lui en restait qu’un rapport à une vieille bagarre qui avait mal tourné) et les deux oreilles aux aguets, toujours au jus des ragots des bas-fonds de la ville. Quant aux mains, il les avait trempées plusieurs fois dans des embrouilles minables, la confiture aux noises était gluante et il savait qu’il n’avait pas d’autre choix que d’en lâcher un peu quand Lafraise venait l’asticoter. Le violon ou la parlote, il avait choisi, Lafraise le tenait.
— Alors, Rustine, encore au Perrier ? Tu sais ce qui m’amène ?
— Assoyez-vous patron. Une petite mousse ?
— C’est pas de refus
— Les femmes ? Hein... ?
— Une drôle d’histoire quand même !
— C’est que je sais pas grand-chose ...
— Pas grand-chose donc quelque chose quand même ?
— Moi tu vois, je sais pas pourquoi mais à ta place, j’irai voir Max.
— Max ? Lequel ? Le ferrailleur ou le croque-mort ?
— Oh ! Le croque-mort, c’est vrai que ça l’arrange tes gonzesses qui se navrent partout, c’est bon pour le business le cadavre inattendu, mais c’est pas son genre. Il préfère le conventionnel, les cancers, les maris jaloux, l’hôpital, les braquages qui tournent mal, c’est plus classique, mais c’est plus sûr. Et puis, lui, c’est un homme qui creuse, qui enterre, qui enfouit, qui fossoie, qui pelle, son royaume c’est les caveaux, le marbre, le lourd, le granit, le sapin, le chêne, les poignées dorées. C’est pas un aérien, pas un léger, pas un volant. Plus une taupe qu’une hirondelle, tu vois ce que je veux dire ? Non, tu vois, le croque, je le vois pas s’envoyer en l’air ! Trop terre à terre, le mec !

Chez Max, l’autre, le ferrailleur, il fallait déjà franchir le barrage du cerbère musculeux et tatoué qui surveillait le portail d’entrée, s’assurait que les chineurs et les manouches ne remportaient pas plus de came qu’ils n’en livraient, truandait la balance, mégotait sur la qualité du cuivre qu’on livrait, et finalement filait quelques talbins, parce qu’il fallait bien payer quand même ! Max était avachi dans son fauteuil, au fond de l’algeco qui sert de bureau. De sa fenêtre, vue sur la Maserati au premier plan et sur le tas de ferraille au second. Lafraise passa la porte du bureau, Max tétait son cigare, les pieds sur le bureau, la chemise largement ouverte sur une chaîne en or. L’archétype.
— Max Santiago ? Enchanté, inspecteur Lafraise.
— Appelez-moi Jean-François Pilâtre de Rozier.
— Quoi ?
— Oui, Jean-François Pilâtre de Rozier, né le 30 mars 1754 à Metz.
— Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Mais ce n’est pas une histoire, je suis la réincarnation de Jean-François Pilâtre de Rozier.
— Vous me prenez pour une bille.
— Regardez autour de vous, inspecteur !
Lafraise vit le bureau se transformer en un éclair en nacelle de montgolfière. Le plafond du bureau devint ballon et brûleur. Max se transformait à vue d’œil. Son jean crasseux, ses santiags, sa chemise blanche, sa chaîne en or, sa Rolex disparurent. Il était habillé d’un justaucorps, d’une culotte courte, d’une veste longue de velours rouge aux boutons de nacre. Une perruque de postiches blancs et poudrés apparut. Indéniablement, un homme du XVIIIème siècle ! Soudain, Lafraise sentit son corps s’élever dans le sifflement aérien du ballon. Le ballon avait pris de l’altitude et naviguait au-dessus des toits.
— Tu m’as découvert, inspecteur, et tu vois, on ne l’a jamais su, mais je me suis souvent débarrassé de mes passagers, les nuits sans Lune, pour ne pas être découvert ! Un plaisir pervers ! Un vrai !
Et soudain Max-Jean-François Pilâtre de Rozier le saisit de ses bras puissants et le précipita par-dessus bord.

Lafraise était sur le point de s’écraser au sol quand le chat sauta sur son lit et le réveilla. Sonia, sa femme, était déjà levée et le regardait avec étonnement.
— J’ai fait un drôle de cauchemar cette nuit. Une histoire de chute complètement stupide.
— Ah oui ? Une chute de montgolfière ?
— Comment tu le sais ?
— Regarde le journal, une montgolfière s’est écrasée cette nuit avec trois femmes à bord. Une catastrophe. Bizarre quand même de voyager en ballon la nuit ? Et en plus une nuit sans Lune !

PRIX

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Lyriciste Nwar · il y a
Très bien ce texte

Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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