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Des cigales dans la tête

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Mamiechat

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De mon fauteuil, je regarde la pluie dégouliner en perles grises sur les carreaux de la fenêtre. Elle y dessine des ruisseaux ourlés de poussière. Parfois, j’aimerais bien savoir où ils vont.
Mon regard se perd dans les nuages qui s’accrochent obstinément aux ardoises luisantes du toit de la maison d’en face, aux arbres nus.
Dans cette région, lorsque la pluie et le soleil jouent à la bataille, c’est toujours elle qui gagne la partie !
La voisine a mal choisi son jour pour étendre son linge ; sous les bourrasques, la nappe ondule : vague rouge sang.
Dans ce paysage terne, figé, cette nappe devient la bougainvillée écarlate ruisselant sur le mur ensoleillé de ma mémoire : la Provence arbore ses couleurs !
Alors, je quitte ces tristes ardoises grises. Le Mistral, mon ami, chasse les nuages qui encombrent mon ciel ; furieux, il pousse devant lui les crêtes écumantes des vagues. « Papa, regarde ! La mer fait comme toi : elle se met de la mousse à raser ! »
À présent, je joue à la marelle sur les dalles brûlantes du quai.
1, 2, 3... sur un pied... sur l’autre. Hop ! Je saute dans le ciel de la marelle.
Il paraît que dans le ciel, il y a le Paradis.
La Provence, pour moi, c’est le Paradis. Quand j’étais jeune, j’y ai vécu heureuse et libre comme l’air. À la prochaine consultation chez le docteur briseur de rêves, chez qui ma fille n’oublie jamais de m’emmener, il faudra que je lui demande pourquoi le reflet de mon image sur la vitre ne correspond pas à celui de la fillette qui trotte dans ma tête. Lui qui sait tout, il aura certainement une explication à me donner.

D’après ce que j’ai compris, ma mémoire immédiate est partie. En s’en allant, elle a emporté mon envie de sourire.
Je ne me soucie plus du présent, il glisse sur moi comme l’eau de pluie ruisselle sur cette vitre. D’une minute à l’autre j’oublie tout ce qu’on me demande de faire, tout ce qu’on m’a raconté.
Alors, je me raccroche au passé qui, lui, paradoxalement, est bien présent dans ma tête !
Parfois la voisine me rend visite ; elle croit me faire plaisir en me lisant les derniers potins ou autres faits-divers : le ronron de ses bavardages me saoule et ce qu’elle dit ne m’intéresse pas. Lorsqu’elle prend congé, persuadée d’avoir fait une bonne action, j’ai déjà tout oublié.
On sonne à la porte : c’est l’infirmière qui vient pour me faire ma piqûre.
Elle, je l’aime bien : elle est douce, silencieuse, elle sent bon la mer.
Le déluge l’a trempée comme une soupe, ses cheveux d’algues rousses dégoulinent, l’eau de pluie exacerbe les senteurs marines de son cou de goéland.
Je l’observe tandis qu’elle prépare ses instruments de torture et, soudain, ce n’est plus elle que je vois mais moi ! Moi, il y a si longtemps...
La fillette qui joue à la marelle fait place maintenant à la jeune fille de seize ans que je suis : un maillot deux pièces en tissu à carreaux Vichy met en valeur le corps svelte et ferme, la peau dorée par le soleil, les mignons petits seins, pointes dressées vers le ciel d’azur.
Jeune, libre, je batifole avec lui sur notre plage préférée, dans un joli coin de notre chère Provence. Lui, Julien, mon premier amour, l’unique, le vrai. Le premier amour... On en garde l’image et la saveur durant toute sa vie, il reste au fond de la mémoire comme le souvenir le plus précieux, même si d’autres amours plus intenses viennent parfois le bousculer.
Il est beau, jeune, bien bâti, mon premier amour ! Il y a, au fond de ses yeux clairs, une folle envie de mordre la vie à belles dents !
— Attention, je pique ! me dit l’infirmière.
Même pas mal ! Briseuse de rêves ! Tu ne parviendras pas à me faire revenir à la réalité...
Je suis allongée là-bas sur le sable, entre les bras de Julien, bien cachés sous les branches d’un pin dont le tronc penché caresse la plage.
Je sens l’air iodé, les senteurs de résine qui enivrent, l’odeur affolante de sa peau, la douceur de ses mains fébriles explorant mon corps tendu comme un arc. Mon esprit chavire lorsqu’elles s’égarent vers des repaires secrets.
Enlacés, troublés par la découverte de nos premiers émois, nous ne percevons ni le délicat parfum des tamaris, dont les ombres claires dansent sur la plage, ni l’odeur forte et âcre des posidonies étagées en épais trottoirs séchant le long de la grève.
— Au revoir, Janine ! À demain.
L’infirmière aux senteurs marines dépose un baiser sur mon front et s’en va.
Moment crucial, souvenir brusquement interrompu : ma vision crève comme une bulle...

La porte claque. Ma fille vient de rentrer :
— Maman, tu es encore en train de rêver ?
Je vais la regarder tendrement comme à chaque fois. Inutile de répondre, elle ne comprendrait pas.
Lorsque j’irai le consulter, je ne montrerai à ce docteur briseur de rêves que le pâle reflet de mon visage sur la vitre dégoulinante de pluie, l’image des arbres nus et tristes sous ce ciel gris.
Il ne saura jamais qu’à tout moment je peux m’évader, retourner là-bas, dans ma Provence natale pour aller me blottir entre les bras de mon premier amour, m’installer avec lui sous les grands pins parasols étincelants de soleil, pour écouter à l’infini les cigales qui chantent dans ma tête.
Cette fois-ci, ma fille ne s’en retourne pas vaquer à ses occupations, elle reste plantée là, devant moi, un sourire aux lèvres.
Que me veut-elle ?
Y aurait-il encore un autre empêcheur de rêver en rond qui vient me déranger ?
— Maman, me dit-elle d’un air mystérieux, il y a quelqu’un pour toi. Je crois que c’est une visite qui va te faire plaisir.
Je n’aime pas les énigmes, moi ; j’ai passé l’âge de jouer au Cluedo.
Tout en épiant mes réactions, ma fille s’efface devant un homme de taille moyenne, les épaules légèrement voûtées, les cheveux mouillés épars et grisonnants encadrent un visage buriné au franc sourire sympathique, tandis que son regard d’azur me fixe avec tendresse.
Qui est cet homme ? Si parfois mes yeux me jouent des tours, mon corps tout entier vient de reconnaître... Julien ! Mon premier amour, ici, devant moi, après tant d’années... Je n’en reviens pas. Comment est-ce possible ?
Je tremble comme une feuille.
À la dérobée je détaille ses traits : il a vieilli, certes, mais je retrouve cette bouche pulpeuse, ces yeux couleur de mer dans lesquels j’aimais me noyer, ces sourcils épais et ce grain de beauté que j’ai si souvent embrassé, là, sur la joue gauche, la joue du cœur.
Julien me dit avec son bel accent provençal :
— Bonjour Ninette. Vous me reconnaissez ? Je suis Julien Lamaille. Nous avons été de grands amis autrefois, à Cavalaire.
Je vais me trouver mal : il n’y avait que lui qui m’appelait comme ça !
— Ah bon ? Vous êtes de Cavalaire ? J’ai habité là-bas, moi aussi. C’est un très bel endroit. Non, je ne me souviens pas de vous... Enfin, vous ressemblez peut-être à quelqu’un... Il y a tellement longtemps... Ma fille a dû vous dire que ma mémoire défaille.
Quelle menteuse je fais ! Bien sûr que je te reconnais mon bel amour ! Comme la mienne ton apparence a changé, mais ta voix, si chaude, vient de chambouler mes sens et mon cœur bat la chamade !
Je croyais qu’avec l’âge les tourments d’amour s’apaisaient : ce n’est pas le cas !
— Vous êtes de passage dans la région Monsieur Lamaille ?
— Je ne pouvais plus rester tout seul dans ma maison de Cavalaire. Je demeure désormais chez mon fils qui habite à deux pas d’ici. Ce matin, à la boulangerie, j’ai entendu votre nom par hasard ; j’ai donc fait la connaissance de votre fille et me voici.
Je pense : « Comme la vie est mal faite ! Elle nous a séparés quand nous étions jeunes et elle nous réunit maintenant qu’on est vieux ! C’est trop injuste. »
— Me permettez-vous de venir quelquefois vous rendre visite ? Nous parlerons du bon vieux temps.
— Pourquoi pas ? Merci d’être passé Monsieur Lamaille. Je vous dis à bientôt. Je suis un peu lasse, il faut que je me repose maintenant.
Julien se penche, ses yeux océan plongent dans les miens, il prend délicatement ma main tremblotante et y dépose un baiser.
Dans un souffle, je murmure :
— Au plaisir de vous revoir, Monsieur.
Et là, je ne sais pas ce qui se passe en moi, je lui décoche le plus beau de mes sourires, un sourire qui vient du plus profond de mon être, un sourire ravageur, un sourire du temps de ma jeunesse !
Ma fille me regarde ébahie.
Tandis qu’elle raccompagne le visiteur, je me dis tout bas : « Non, mon ami ! Ne crois pas que je vais avouer aussi facilement te reconnaître! Ta silhouette actuelle, trop semblable à la mienne, vient chambouler le merveilleux dans la réminiscence de notre histoire, elle en efface toute la beauté. J’espère qu’un jour, peut-être, j’arriverai à nous accepter tels que nous sommes devenus tous les deux aujourd’hui. Pour l’instant, je veux garder en moi cet amour de jeunesse dans toute sa splendeur et sa fraîcheur, lui qui est né là-bas sur le sable d’une plage, sous l’ombre chaude d’un pin, et je veux entendre encore les cigales qui chantent dans ma tête. »

 

PRIX

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Véro Des Cairns · il y a
Qu'elle belle romance nostalgique, et si bien écrite! Vraiment, j'en ai la larme à l'oeil.
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Chantal · il y a
comme quoi tout peut arriver même quand on n'y croit plus. Mamie chat, merci de revenir sur JOURNEE DE REVE, je l'ai modifié. J'aimerais avoir votre précieux avis. Encore bravo à vous. Chantal
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Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle oeuvre soigneusement traité ! J'ai beaucoup aimé agréable à lire ! Recevez mes voix ! Je m'abonne également
Veuillez découvrir ma "Caverne" (catégorie des nouvelles "jeunes écritures". Une petite histoire écrite en vers, et si cela vous plaît de voter !)
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Dimaria Gbénou · il y a
Titre accrocheur, il invite à la lecture et le lecteur, lui, ne regrette pas d'être passé. Merci pour cet instant de régal. Je like et m'abonne pour ne rien rater de vos prochaines œuvres. Je vous propose de lire et de soutenir ( possiblement) mes deux textes en compétition. " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Adjibaba · il y a
Texte très émouvant et pour écrit avec des mots simples.
J'ai particulièrement apprécié le fond du texte. C'est un mélange de tout en fait de la tendresse, nostalgie ect.
J'aime et je m'abonne avec plaisir.
Une petite invitation à soutenir mon oeuvre en compétition : https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/entre-justice-et-vengeance

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Marie-Françoise · il y a
Toutes mes voix pour ce texte nostalgique empli des senteurs provençales J'aime bcp. Mon Lapin brun est maintenant en finale viendrez-vous le soutenir ?
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Zouzou · il y a
Carpe Diem...il n'est jamais trop tard !+5
sur ma page des Prix Poésies Hiver et Imaginarius, si vous aimez

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Magalune · il y a
Il y a là de belles images, de la nostalgie, de la tendresse, du regret de l'amour, de la Vie tout simplement. C'est simple et touchant. Une belle lecture plaisir. merci :-)
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Chantal Sourire · il y a
Quelle coquette, cette coquine ! Mon vote, Mamiechat !
A bientôt sur nos pages...

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Etoile* · il y a
Un texte très émouvant aux saveurs de la vie. J'espère seulement que ce couple va profiter des instants présents qui leur rest
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