Des arbres

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Dans le grand fauteuil en feutre du salon, le père ronflait déjà. Jean l'observa un court instant, puis il retourna au reportage animalier. L'appui-tête du canapé était parfaitement adapté à l'axe de la télévision. Sur l'écran, un type barbu en anorak parlait d'un petit oiseau ridicule, recordman du monde de la migration sans escale. Le déjeuner était fini, on s'enfonçait lentement dans le dimanche. Les cris stridents du migrateur excité se mêlaient aux voix assourdies en provenance de la cuisine. C'était toujours le même refrain, à la fin du repas, la mère et ses deux grands enfants cherchaient un sens à leur existence.

— Tu ferais bien de te trouver un vrai mari. Pourquoi as-tu quitté Henry ?
— Et toi, pourquoi as-tu gâché ta vie en restant avec papa ?
— Tu ne sais pas ce que tu dis. Ton père au moins nous a donné une vie facile et tu n'as jamais craché dessus ni toi ni ton frère. Ce n'est pas avec celui-là que tu vas continuer à vivre ainsi. Henry lui au moins avait les moyens...
— L'argent, toujours l'argent...
— Oh toi, Thomas, ferme-la ! Si tu travailles à la galerie et peins tes horreurs invendables, c'est bien grâce à papa.
— Sophie, ne parle pas comme ça à ton frère !

Jean était « celui-là »... Celui qui ne donnerait la vie facile à personne... Il entendit le bruit sec du bouchon de liège, une nouvelle bouteille, l'heure du retour s'éloignait.
Le gars en anorak était ravi, une barge rousse, « limosa lapponica », venait d'effectuer un périple de plus de douze mille kilomètres sans se poser. Comment une bestiole de 400 grammes pouvait réaliser un tel exploit ? Schéma à l'appui, le savant expliquait que l'animal était construit comme un véritable avion de chasse, un prototype fait pour voler. Traverser le globe du nord au sud, voilà le rôle que mère nature lui avait assigné. Le père de famille émit un léger grognement puis se rassoupit. Jean ferma les yeux lui aussi.

Ce matin, il serait bien resté un peu plus longtemps au lit. Sophie avait dû le secouer.

— Dépêche-toi, nous allons être en retard, il faut passer prendre Thomas.

Elle avait ouvert le tiroir de la table de nuit et mis la main sur ses cachets. Les dimanches matin étaient toujours difficiles. Elle poursuivait son monologue dans le couloir.

— C'est toujours pareil avec lui, on doit être à son service. Il faudra bien qu'un jour il se débrouille !

Le jet glacé de la douche le ramenait lentement à la réalité. Ces repas du dimanche lui pesaient de plus en plus... En fait, il n'avait rien à voir avec ces gens... Thomas, les parents, il s'en foutait... Cela devenait évident pour tout le monde... Une fois habillé, il sortit dans le jardin. Le gamin était déjà là, adossé à la palissade en bois. Il terminait sa semaine de garde chez sa mère, ce soir on le ramènerait à son autre chez lui. Jean s'avança jusqu'à la voiture et s'assit sur le capot. Le soleil d'hiver avait déjà réchauffé la tôle. C'était le premier bon moment de la journée, mieux valait en profiter, pas sûr qu'il y en ait beaucoup d'autres. Il vit le gamin qui s'approchait. Lui non plus n'appréciait pas les repas du dimanche. Sans doute en avait-il marre de passer d'une famille à l'autre. Les jours de garde maternelle, Jean allait parfois le chercher à la sortie de l'école. Sur le chemin du retour, il s'amusait à prononcer dans sa langue toutes les choses qu'il voyait. Le gamin adorait, les onomatopées le faisaient rire aux larmes, « miam, beurk » devant la vitrine du delicatessen, « aïe, ouille » pour le genou écorché. Il essayait parfois de répéter les sons nouveaux puis ils terminaient leur promenade en silence. Le gamin n'était pas bavard. Un jour, devant la grille de l'école, il avait croisé Henry. Son père s'était trompé de semaine. Ils avaient décidé d'aller boire un verre tous ensemble. Le gars était plutôt sympathique, beau mec, sûr de lui. Jean s'était demandé pourquoi Sophie l'avait quitté.

Elle venait de sortir à son tour dans le jardin et retournait son sac en tous sens à la recherche de ses clefs. La voiture de Thomas ne démarrait pas, le détour allait les retarder, sa mère en ferait toute une histoire. Jean ouvrit la portière et s'assit du côté passager. Le gamin était déjà à l'arrière. Depuis longtemps, il ne croyait plus à tout ça. Thomas venait sans doute à peine de se lever et il était encore trop saoul pour conduire. Personne n'en ferait toute une histoire, c'était l'artiste de la famille, le préféré de sa maman. Sophie s'installa au volant et la voiture quitta le quartier résidentiel un peu à l'écart du centre-ville. Après s'être arrêtée dans les anciens docks rénovés pour prendre Thomas, la voiture longea la rivière jusqu'au parc. Le gamin regardait les arbres, peut-être cherchait-il les opossums. À ses côtés, Thomas s'était déjà rendormi. Après la dernière boucle de la rivière et le club d'aviron, on arrivait dans le quartier chic de la ville.

Les cris de la cuisine avaient fait tressaillir le vieux. La dernière bouteille faisait son effet. La mère était saoule et sanglotait... sa vie gâchée avec la naissance de ses enfants... l'arrêt de son travail, de sa carrière... tout ça pour un homme qui ne lui parlait plus et deux enfants ingrats... un fils toujours à charge et une fille qui buvait trop...

— Tu finiras comme moi.

C'était sans doute vrai pour la boisson, mais ce n'est pas Jean qui mettrait fin à la carrière de Sophie. Le vieux grogna et se rendormit. Depuis longtemps, il ne participait plus aux débats de la cuisine. Dès le dessert, il se réfugiait dans le grand fauteuil du salon pour regarder les reportages animaliers. En tant qu'invité, Jean avait dû subir ces joutes inutiles de trop nombreux dimanches. Le gamin était là aussi. Il observait sa mère, peu à peu défigurée par la boisson. Quand il ne la reconnaissait plus, il grimpait alors sur les genoux de Jean et ils assistaient, impuissants, au grand déballage. Aucun des deux n'avait les mots. Un dimanche, Jean demanda au gamin de descendre et le remit à sa mère. Sophie le foudroya du regard. Sans un mot, il s'était alors dirigé vers le salon. Depuis, il observait lui aussi l'étrange faune autochtone dans le petit écran.

Les pas du gamin résonnèrent dans le grand couloir. Assis sur le canapé, ils faisaient face tous les deux à la télévision. Quatre œufs étaient déposés sur la tourbière et on apprenait alors que la barge rousse nidifie dans la toundra. La mère s'occupait de ses petits jusqu'à leur premier envol. Le regard du gamin hésitait entre l'oiseau et le visage de son grand-père. Un léger filet de bave se formait au coin des lèvres. Jean restait concentré sur l'oisillon. Aux premiers beaux jours, les enfants suivaient-ils leurs grands voyageurs de parents ou restaient-ils entre eux, dans la fraîcheur du Grand Nord ? Les mystères de la limosa lapponica n'avaient plus aucun effet sur le gamin fasciné par la bave du grand-père. Dans sa dernière intervention, le ravi rassura tout le monde, les jeunes barges accompagnaient bien leurs parents dans leur folle expédition. Le reportage prenait fin, toute la famille s'envolait en chœur vers le grand sud. Un ultime ronflement expulsa la bave sur le tapis.
Le gamin se leva et retourna dans le grand couloir. Avant d'atteindre la cuisine et ses hurlements, il ouvrit une porte qu'il referma soigneusement derrière lui. C'était la chambre de sa mère. Jean y était déjà allé une ou deux fois au début de leur relation. Rien n'avait bougé depuis le départ de Sophie. Des posters de Nick Cave et de Jello Biafra, quelques vinyles, des vieux livres de littérature française et russe rangés sur les étagères. Dans les tiroirs, des poèmes et des lettres d'amour. Sous la jeune punk se cachait un cœur tendre. Une chambre d'ado vieille de vingt ans. Quel effet cela pouvait-il avoir sur le gamin ? Un grand-père qui bave, une mère éternelle adolescente, quels souvenirs garderait-il de ces dimanches ?
La limosa lapponica avait laissé place à l'invasion des crapauds et Jean se dirigea à son tour vers la chambre. Le gamin était assis sagement sur le petit lit de jeune fille. Il regardait par la fenêtre les branches du gommier rouge agitées par le vent. Jean s'installa à ses côtés et ils contemplèrent en silence l'arbre qui ondulait. Jean pensa à son père qui ne connaissait que les essences de sa terre natale. Tous les dimanches matin, il l'emmenait marcher dans la forêt. Avec son bâton, Jean le voyait fouiller le sol pour faire apparaître les feuilles jaunies. Il entendait les mots magiques,« Castanea sativa », « Quercus petraea »... D'un geste vers le ciel, il désignait alors les arbres au nom si mystérieux. C'était sa façon à lui d'assumer son rôle de père. Il ne savait pas comment faire, alors il lui montrait le monde et nommait les choses. Dans ces moments-là, il semblait presque heureux. Main dans la main, ils reprenaient leur promenade à la recherche d'autres feuilles, d'autres arbres. Parfois au cours de leur marche, la main de son père se détachait lentement. Le bâton devenait inerte, simple trace sur la terre grasse. Perdu dans ses pensées, son père retrouvait alors ses démons et s'enfonçait seul dans la forêt. Abandonné sur le chemin, Jean regardait, impuissant, son père s'effacer. Avant de disparaître à jamais, il se retournait et lui faisait signe de le rejoindre.

— Eh bien, gros bêta, tu veux finir perdu dans la forêt... J'espère que tu as tes petits cailloux.

Il ne s'était aperçu de rien ! Jean courait vers lui et enlaçait son corps humide et chaud. La terreur était partie, mais la pression de la main paternelle restait plus forte. L'enfant s'y accrochait jusqu'au retour à la maison.
En grandissant, Jean avait cessé de s'intéresser aux feuilles, aux arbres et aux démons. Un soir, pourtant, il entendit la voix brisée de sa mère sur son répondeur. « C'est fini ». Son père n'avait même pas voulu le revoir. Il était parti seul, sans se retourner.

Le vent redoublait et les branches de l'arbre rouge cognaient maintenant contre la fenêtre. Jean prit la main du petit garçon. Qui lui montrerait le monde ? Qui nommerait les choses ?
Il désigna l'arbre au-dehors « Eucalyptus camaldulensis ». L'enfant, intrigué, le regardait. « Eucalyptus camaldulensis » répéta Jean. Il se pencha et le serra contre lui.

— Mais qu'est-ce que vous faites tous les deux ? Allez, il faut partir ! Tu dois rentrer chez ton père.

Sophie, ivre, venait d'ouvrir la porte.
Dans la voiture, Sophie restait silencieuse et se concentrait sur la route. Thomas dormait à nouveau, il n'avait pas dessaoulé de la journée. La nuit tombait sur la rivière et les opossums du parc se reposaient dans les arbres à thé. Jean ouvrit sa fenêtre, pointa le doigt en direction des arbres et hurla : « Melaleuca alternifolia. »

À l'arrière, il entendit le rire de l'enfant.
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Virgo34 · il y a
Un bon moment de lecture.
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Maria Angelle · il y a
Pas facile de rompre des rituels qui pourtant empoisonné la vie.
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Joëlle Brethes · il y a
Le documentaire animalier ainsi que les grands arbres du souvenir puis du voyage de retour apportent de l'oxygène et allègent l'atmosphère pesante de ce récit. (Pauvre Thomas ! )
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une atmosphère particulière qui pose en pointillés les différents liens d'une famille qui essaie de renouer ce qui est perdu .
Ces liens touffus , des arbres dans la forêt.

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JAC B · il y a
J'aime beaucoup l'atmosphère de ce texte qui sème des images documentaires pour accrocher la problématique de son histoire: l'amour, la cohésion familiale. C'est écrit avec distance et pourtant Jean émeut avec la force de l'évocation de son père qui rebondit sur l'enfant, son beau-fils, en ça c'est une ouverture positive, une chute qui potentialise de l'amour. Je like, bonne continuation Stéphane.

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