Des Applications

il y a
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L'envie d'écrire depuis pas mal de temps, j'essaye à mon niveau de produire quelques histoires courtes et poèmes. Tous vos conseils et critiques sont les bienvenus! Je suis sur short édition  [+]

Image de Eté 2017
Il pousse la porte d’entrée de l’usine, sort, les écouteurs sur les oreilles. Le silence de la rue succède au silence de l’usine. Le Téléphone fait une annonce :

« Bonjour ! Vous avez maintenant fini de travailler, un Joyau vous attend au coin de la rue Conseillère et de l’Avenue de l’Héroïsme. »

Il tourne à droite. Les bâtiments sont gris comme sa lassitude. La route noire est envahie de machines pâles, véhicules à une place qui diluent dans l’air une vague brume irritante. L’un d’eux, immobile, l’attend. Il s’approche, la portière coulisse et il enjambe le marchepied pour se poser sur le siège de velours rouge. Il fait chaud, agréable, l’intérieur est confortable, la portière se ferme et le Joyau démarre automatiquement. Il y a un écran plat en face de lui, qui reste éteint car le Téléphone veut parler.

« Bonjour ! Ici l’Application Nutrition. Selon l’Application Chemin, vous serez à la maison à 19h27. Il sera temps de dîner. Vos derniers repas n’étaient pas diététiques, vous avez mangé avant-hier une pizza Quatre Fromages et hier des pâtes à la Carbonara malgré mes recommandations. Aussi je vous conseille sérieusement de prendre une salade aujourd’hui. »

Il sort son Téléphone de sa poche, le déverrouille en soupirant. L’écran affiche la page d’accueil de son compte Nutrition, la suggestion du jour occupe la moitié basse de l’écran, elle représente une salade Grecque. Au-dessus, est écrit : « Que mangerez-vous ce soir ? Je vous suggère : ». Enfin, en haut à droite, il y a l’icône d’une loupe pour rechercher un plat, qu’il sélectionne. Il commence à écrire : ‘h’, ‘a’, ‘m’, ‘b’. Le mot hamburger s’affiche, il clique dessus.

« Manger un hamburger ne serait pas bon pour votre corps ! Il vaut mieux prendre une salade. »

Une publicité pour une salade aux asperges s’affiche, il la ferme en soupirant, fait défiler les choix et clique sur l’image d’un hamburger avec bacon. L’écran devient rouge et un smiley en colère s’y affiche.

« Votre commande a été enregistrée. Je ne suis pas contente ! Cela fait trois jours que vous ne suivez plus mes conseils. Rappelez-vous que le Grand Programmeur a créé toutes les Applications dans le but de rendre heureux tous les citoyens. Le Grand Programmeur souhaite que vous ayez une alimentation saine et variée, pour votre propre bien. Suivez ses conseils ! »

Désobéir trois fois de suite, c’est pas malin. Ils le remarquent, ils l’enregistrent. Mais il n’a vraiment pas la force de manger sain, en ce moment. Il lui faut la sauce qui se mêle au fromage dégoulinant sur le gras bacon, posé sur le steak saignant entouré de deux bons pains, gros et grillés.
Le Joyau s’arrête, la portière s’ouvre et il descend devant le 3, rue des Algorithmes. Il se tient devant un bâtiment gris uni et haut de 10 étages, que rien ne distingue des autres bâtisses du paysage. Il sait qu’il y habite parce que le Joyau s’est arrêté devant. La porte en verre s’ouvre automatiquement, il doit entrer. Il traverse le hall en carrelage blanc, entre dans l’ascenseur qui referme la porte sur lui et monte. A quel étage ? il n’en sait rien lui-même. L’ascenseur est gris, cubique et petit, il n’y a de place que pour une personne. L’ascenseur s’arrête et ouvre la porte, au même moment la porte de son appartement s’ouvre, en face un peu à gauche. Il entre et referme. Il dépose son gilet sur le porte-manteau à sa droite, collé au lit.

« Bonjour ! Ici l’Application propreté. Votre appartement a eu son grand lavage aujourd’hui, je vous conseille d’enlever vos chaussures pour salir le moins possible. »

Il se baisse en soupirant, délace et enlève ses chaussures, tenant successivement en équilibre sur l’une puis l’autre de ses jambes. Il ouvre l’armoire à sa gauche et les range en bas.

Ding Dong !

Il se retourne et ouvre la porte. Un livreur, les écouteurs sur les oreilles, lui tend un paquet qu’il prend. Le livreur part il ferme la porte, traverse la pièce, un peu vers la gauche, et pose l’hamburger sur la table. En face l’écran plat s’est allumé, et ses écouteurs diffusent le son de la télévision. Une publicité sur une nouvelle Application, l’Application Famille. Elle permettra de mieux gérer les relations familiales, notamment en organisant au mieux les retrouvailles. Le son s’arrête, le Téléphone fait une annonce.

« Bonjour ! Ici l’Application Hygiène, avant de manger il faut vous laver les mains. »

Il tourne vers la droite, pousse la porte de la salle de bain, se lave les mains au lavabo et revient, pousse la chaise et s’assied devant son hamburger, devant l’écran plat. Maintenant passe la bande annonce d’une série sur l’exploit d’une Soldate, qui sacrifie sa famille, traîtresse, pour sauver sa patrie. Comme tous les Soldats, elle a été intégrée à l’Ecole Protectrice entre 5 et 10 ans, grâce à ses excellents résultats dans les Applications Au Sport ! et Culture Générale. Il secoue la tête, et se concentre sur son hamburger, qu’il prend et croque. Le fromage et la sauce coulent sur sa langue et son palais, il mâche le steak et le bacon qui embaument sa bouche et le détendent. A l’écran apparaît en grand le titre de la série sur une musique militaire. Ses yeux et ses oreilles sont constamment occupés, il voudrait se concentrer davantage sur son goût. Il peut fermer les yeux. Il voudrait enlever ses écouteurs. Ils voudrait le silence tranquille qui dure, la liberté de ne rien entendre. Une main quitte l’hamburger, se pose sur le fil, l’enroule, le déroule entre deux doigts. Elle joue, tendue. Il est figé, seul le geste dangereux se maintient. Sa vie tient à ce fil. Il enlève la main et finit son hamburger. Il va se laver les dents, se doucher, se coucher.

« Bonjour ! Ici l’Application Réveil, aujourd’hui est votre jour de loisirs. Il est temps de vous lever ! Votre petit déjeuner arrive dans cinq minutes, il faudra que vous soyez habillé. »

Il se lève en soupirant, s’habille en soupirant, ouvre au livreur et prend le paquet. Deux barres de céréales, un pack de jus de fruit, on a déjà plus le droit de choisir son petit déj depuis trois mois. Ils vont passer au déjeuner bientôt. Il mange devant l’écran plat qui retrace la biographie du Grand Programmeur. Il est né orphelin, et a toujours étudié très dur, surtout les mathématiques et l’informatique, tout son entourage a toujours su qu’Il était un génie mais Il restait modeste et généreux, prêt à aider tout le monde, et tout le monde l’aimait. C’est en cherchant à aider qu’il a développé sa première Application...
Il se lève de table, s’assoit sur son lit.

« Bonjour ! Ici l’Application Loisirs. Aujourd’hui est votre jour de loisirs, aussi je vous conseille de profiter de ce temps libre pour regarder la Télévision, au moins jusqu’à la fin de la Biographie du Grand Programmeur. Cela vous permettra d’affiner votre culture générale. Ensuite, l’Application Au Sport ! vous conseille de courir vingt minutes sur votre tapis roulant, pour maintenir en forme votre corps. Ensuite, l’Application Rencontre propose de vous faire rencontrer une jeune femme charmante, que vous pourriez inviter à déjeuner. L’Application La Vie lui a fait savoir que vous aviez maintenant l’âge de fonder une famille, il faut donc rencontrer quelqu’un ! Je vous conseille donc de retourner vous assoir devant la télévision, il est important de connaître l’origine du merveilleux monde qui vous accueille. »

Il se relève en soupirant, va jusqu’à l’armoire, et prend ses chaussures. Il sort. Il n’y a pas d’ascenseur, alors il déverrouille le Téléphone. Il cherche parmi toutes les Applications l’Application Détails Du Quotidien, qui fonctionne d’habitude en autonomie, et il commande l’arrivée de l’ascenseur.

« Bonjour ! L’ascenseur arrive, mais êtes-vous sûr de vouloir sortir ? Il vous sera bien plus agréable de rester chez vous, et de plus il passe à la télévision un programme très intéressant, la Biographie du Grand Programmeur. »

L’ascenseur ouvre ses portes, il entre, l’ascenseur descend, il traverse le hall en carrelage blanc et la porte en verre s’ouvre automatiquement. Un Joyau l’attend déjà. Il voudrait marcher à travers la ville, jusqu’à ses confins et au-delà, jusqu’au dehors. Là où les arbres sont verts et le ciel bleu, là où les fleurs sont de mille couleurs flamboyantes lui racontait son père. Il tourne à gauche, ignore le Joyau qui klaxonne. Il avance. La ville est laide et uniforme, infinie dans son désespoir. Il sait que c’est fait exprès. Pour que tous veuillent rester à l’intérieur, pour qu’il n’y ait plus de contact entre humains, sauf ces contacts si contrôlés au travail et en rendez-vous amoureux, chez soi si surveillés. Il sait qu’il ne peut plus parler à personne, depuis des années, que les mots prononcés ne sont maintenant que des outils du régime. Alors il vaut aller au-dehors de la ville. Il veut voir les bois et les prairies que lui contait sa mère. Pour avoir un contact, avec son père, avec sa mère, un contact humain et non d’Application.

« Bonjour ! vous n’avez pas pris le Joyau que l’Application Détails du Quotidien a commandé pour vous. L’Application Santé vous rappelle que l’air est pollué dans la ville, qu’il vaut donc mieux rester dans un Joyau qui est de plus très confortable. L’Application loisirs ajoute que dans le Joyau vous pourrez suivre la Biographie du Grand Programmeur. ».

Il continue. Il ne veut plus les entendre. Son cas est maintenant directement observé, les annonces ne sont plus le fait d’algorithmes mais de décisions précises de plusieurs Soldats, pas bons à l’Application Au Sport mais extraordinairement doués à l’Application Culture Générale. Les écouteurs se mettent à diffuser le son de la télévision. Les bâtiments sont toujours gris uni et innombrables, il a traversé beaucoup de rues mais rien n’a changé, il ne sait quelle direction prendre et quelle est la distance encore à parcourir, jusqu’au dehors. Il ne sait s’il y a vraiment un au-dehors, et même s’il existe et qu’il l’atteint, ils finiront par le rapporter chez lui, ou l’abattre. Les écouteurs diffusent encore, et il accélère le pas. Une main se pose sur le fil, qu’elle enroule et déroule avec deux doigts, elle le presse et tire un peu, c’est de la provocation. Comment sauront-ils qu’il a enlevé ses écouteurs ? Les écouteurs ont probablement des capteurs sensoriels au bout, qui sentiront la différence entre être dans des oreilles et être ailleurs. Il y a eu beaucoup de rumeurs, quand les personnes se parlaient encore un peu, sur des disparus qui avaient enlevés leurs écouteurs. Quelqu’un lui avait même raconté que, alors qu’il tournait à l’angle d’une rue, il avait vu une personne courir, les écouteurs à la main et trois Soldats aux trousses. Il avait reculé, entendu une déflagration et était parti en courant de l’autre côté.

« Bonjour ! ici l’Application Chemin. Vous vous êtes beaucoup éloigné de votre maison, vous devriez y revenir, selon l’Application Santé il n’est vraiment pas bon de marcher dans la ville. »

La main tire, sec. Les écouteurs tombent. Elle sort le Téléphone de la poche, et le lâche. Il n’entend plus les sons de la propagande, les sons des ordres et des menaces, il entend les bruissements poétiques des véhicules pâles qui circulent sur la route embrumée. Il se met à courir. De toutes ses forces. Il est loin de chez lui, peut-être proche de la sortie. Il n’en a plus pour longtemps. Des Soldats, peut-être un seul, sortiront d’une ombre et l’abatteront. Il voudrait voir avant le vert des arbres et le rose d’une rose. Il court comme si sa vie en dépendait, mais sa vie déjà sacrifiée n’en dépend plus. Ses jambes se délient et traversent l’air à une vitesse qu’il n’avait jamais égalée, chaque bond est un record. Son souffle est de plus en plus court, ses bras accompagnent ses jambes pour les aider, ses yeux sont fixés devant lui et refusent de voir les bâtiments gris, ils imaginent des arbres verts qui flottent. Des roses se mêlent au feuillage, et des jacinthes sortent des troncs, et à la cime s’ouvrent des lotus. Le sol se colore de brun, et de mille points bleus, jaunes, violets multicolores, et de l’herbe en sort, elle monte et gondole au gré d’une douce brise. Le monde réel disparaît peu à peu. Il voit encore un peu dans un brouillard transparent les bâtiments gris, la route noire, et les quelques Soldats qui émergent de la rue sur sa droite.

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Bernard Boutin · il y a
Chronique d'une mort annoncée !
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Clément Dousset · il y a
De bonnes choses. Et de moins bonnes, comme ce hamburger dont se délecte le héros...
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Mimosa · il y a
moins bonnes dans quel sens?
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Clément Dousset · il y a
Cette société où les applications multiples prétendent régler la vie des gens n'est qu'une extension hyperbolique de la nôtre imprégnée partout par le mode de vie américain. Or, ce dont se délecte le héros en manifestant apparemment un début de révolte contre cette société puisqu'il résiste ainsi aux suggestions d'une appli, c'est ce qui symbolise, culinairement si on peut dire, l'imprégnation culturelle de la société américaine. Faites lui aimer une blanquette à l'ancienne, un boeuf bourguignon, une choucroute... Ou carrément un couscous !
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Francine Lambert · il y a
Un monde effrayant est à nos portes ! Je supprime de ce pas toutes les applications de mes gadgets électroniques l Nouvelle originale et édifiante,mon vote !
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Mimosa · il y a
Haha bonne réaction! ^^
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Jean Calbrix · il y a
Un texte d'anticipation sur une dérive sociétale qui fait froid dans le dos ! Bravo, Mimosa, pour ce texte fort bien détaillé, "agrémenté" d'un suspense infernal ! Vous avez mon vote.
J'ai ici un ttc pour le fun et le rire si cela vous tente : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/beee (en finale)

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Mimosa · il y a
Merci beaucoup! Je vais le lire de ce pas :)
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Jean Calbrix · il y a
Merci pour la visite, Mimosa !
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M. Iraje · il y a
"Big Brother" partout ... Une fiction pas si lointaine !
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Mimosa · il y a
et oui... O.O
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Jean-Claude Renault · il y a
L'application Lecture me recommande de voter. Donc je vote. Le pauvre. J'aurais pu lui prêter un marteau ;-)
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Mimosa · il y a
belle recommandation! ;) haha oui, un marteau aurait été utile, surtout avec l'aide de votre personnage
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Sylvie Martorell · il y a
Une histoire angoissante à souhait! Mon vote
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Mimosa · il y a
merci !
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Charly · il y a
Bien imaginé avec ces " applications " pour chaque situation. Une satire de tout ce qui se fait aujourd'hui pour ne pas les voir dériver ce qui enfermerait l'homme dans un monde plus virtuel que naturel. Bravo.
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Mimosa · il y a
merci! :)
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Philshycat · il y a
L'écureuil a aimé cette histoire! ! Venez lui rendre visite : http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ecureuil-furtif
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Mimosa · il y a
merci, j'y vais de suite :)
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Arlo G · il y a
Bravo pour votre nouvelle qui démontre les dangers de la technologie poussée à ses extrêmes au service d'un pouvoir qui amènent à l'aliénation de l'être humain. Même sans la technologie la Corée du nord au quotidien à un petit air de votre récit. Bravo. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier mail " à l'air du temps" grand prix été. Bonne chance à vous et bonne journée.
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Mimosa · il y a
merci beaucoup, je rendrai visite à "l'air du temps" avec plaisir!

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