16
min

Derrière moi, se cachait la mort

Image de fleur bonneau

fleur bonneau

0 lecture

0

Chapitre 1

Une douce musique me berçait, j’entrouvris peu à peu les yeux. Une lumière vive m’éblouit, j’aperçus des arbres au dessus de moi. Sous mes doigts, je sentais l’humidité des feuilles mortes. Le son s’était estompé, il devait venir de mon imagination. Ici tout était calme, étrangement calme. Je portais les mains à mon visage quand soudainement, une douleur m’assaillit, horrible, insoutenable, elle traversa mon visage et fit bourdonner mes oreilles. Je pris ma tête entre mes mains, tout tournait autour de moi. Je fermai les yeux et essayai de me calmer. Après un long moment, la douleur s’apaisa enfin. J’entrouvris de nouveau les yeux et me retournai prudemment. A quelques mètres de là, le scintillement de l’eau attira mon attention. Je me relevai avec peine et découvris un petit étang. Les roseaux qui recouvraient les berges semblaient faire disparaître la pureté de cette étendue bleue. Je m’accroupis et plongeai mes mains dans l’eau. Le froid me surprit et m’aida à retrouver mes esprits. Je tentai de mouiller un peu mon visage mais la douleur refit surface. Je me penchai afin d’apercevoir mon reflet et reculai brusquement. Je sentis les battements de mon coeur s’accélérer, ma gorge se nouer, je tentai de calmer ma respiration. Une larme perla sur ma joue.
Une longue balafre marquait mon visage, la chair était encore rouge. La douleur devenait de plus en plus forte. Un cri strident s’échappa de mes lèvres. Je sentis la panique m’envahir. J’avais besoin de courir, de fuir... Après de longues minutes à travers la forêt, je ralentis le pas, essoufflée et me laissai tomber au pied d’un arbre. Je tentai alors de rassembler mes souvenirs. Mais rien... J’avais tout oublié. Je commençais alors par les réalités les plus simples.
- Je suis Elena Weidmann, j’ai 16 ans, je vis à Wolfach...
Petit à petit, des bribes de souvenirs me revenaient, mon coeur se serra. Je vis le visage d’une femme blonde me souriant, c’était ma mère. Puis je vis ses funérailles, il y a quelques semaines seulement. A côté de moi, mon père avait le regard vide et les yeux secs. J’entendais des sanglots étouffés, mon frère Hans, il avait 5 ans de plus que moi. J’aperçus Jörgen un peu plus loin, mon ami d’enfance, ses yeux étaient remplis de larmes et il me regardait avec la compassion qui le caractérisait.
Les souvenirs s’estompèrent et ne me laissèrent qu’un goût amer. Seulement, ce qui s’était passé, pourquoi j’étais ainsi défigurée, tout cela restait flou dans mon esprit. De lointains souvenirs
disparaissaient aussi vite qu’ils arrivaient, sans que je puisse en saisir le sens. J’entendais mon nom,


puis un cri effroyable, déchirant, qui brisait le silence de la nuit. Je fermai les yeux tentant de me concentrer. C’était en fin de journée, la forêt était dans la pénombre, je courais. Je distinguai une silhouette familière qui courait devant moi, à vive allure. C’était Jörgen. Il se retourna et cria mon nom. J’accélérai le pas.
Je rouvris les yeux et peinais à reprendre mon souffle. De quoi fuyions-nous, pourquoi m’étais-je réveiller seule dans cette forêt et où était passé mon meilleur ami. Le soleil commençait à descendre lentement, je me remis en route avant que la nuit ne tombe. La soif et la faim me tenaillaient, l’étang était désormais bien loin derrière moi. Je ne savais pas pendant combien j’avais pu courir dans les bois. Je grimpai sur les premières branches d’un arbre pour chercher un repère familier. Un peu plus au sud, le clocher d’une église se dessinait dans le paysage. La forêt y semblait plus clairsemée. Après plusieurs longues minutes de marche, la lumière se fit rare. Je commençai à perdre espoir quand je me retrouvai sur un étroit chemin de terre. Je reconnu soudainement les environs. J’avais dû me réveiller à des dizaines de kilomètres de chez moi. Je pressai le pas, papa et Hans devaient être morts d’inquiétude.

Chapitre 2

Le village n’était plus très loin désormais, j’aperçus les fumées des cheminées, tels des fantômes planant au dessus des maisons. En m’approchant, je commençais à ressentir une atmosphère étrange. Les volets étaient clos, seuls quelques lampadaires éclairaient faiblement la rue. Tout était calme, comme si l’ombre de la mort courait sur les façades des bâtiments, à la recherche de sa nouvelle proie.
Je tentai de chasser ces idées noires avant de rentrer chez moi, j’essuyai mes dernières larmes et tournai dans l’allée.
- Tu ne devrais pas être là si tard, Elena.
Je me retournai brusquement et essayai de trouver d’où provenait cette voix. Par réflexe, je posai ma main sur le petit couteau accroché à ma ceinture. Mon père me l’avait offert il y a quelques années de cela, il appartenait à son père.
- Qui est là ? Montrez-vous ! Ma voix tremblante trahissait ma peur.
- Des jours sombres approchent Elena, méfie-toi !
- Me méfier, mais de qui ? Que savez-vous et qui êtes-vous ?


Mes questions se perdirent dans la noirceur de la nuit. Je restais là incapable de bouger. Le son des cloches finit par me sortir de ma torpeur. Il était déjà 23h. Je rentrai en courant, le vent froid ravivait la douleur sur mon visage, je ne pu retenir mes larmes.
A peine passé le perron, je sentis des bras qui m’enlacèrent. Je finis par me dégager et je vis leurs visages se décomposer. Papa fondit presque aussitôt en larme et couru se réfugier dans sa chambre. Le regard de Hans se fit plus compatissant.
- Mon dieu, mais que t’est-il arrivée; où étais-tu passée ?
Incapable de répondre à ses questions, je me laissai tomber à genoux, le sang tapait violemment dans mes tempes. Je pris alors ma tête entre mes mains, je fus prise de sanglots incontrôlables, qui ressemblaient à des gémissements de douleur, de colère et de peur, une peur viscérale.
- Calme toi, viens, je vais te soigner.
Ses paroles rassurantes me calmèrent et je le suivis dans la salle de bain, à l’étage. Il pansa ma blessure sans un mot; avec application. Il tenait ça de papa, son don pour soigner les gens, pour écouter. Mais depuis la mort de maman, papa avait bien changé. Il était devenu l’ombre de lui- même, il restait enfermé à la maison, ne sortait que pour se rendre au travail. Je l’entendais souvent pleurer à travers la cloison de ma chambre. la pommade propageait une sensation de fraicheur à travers mon visage, qui s’accompagnait d’une vive douleur.
- Tu vas garder une sacrée cicatrice..
- Pourquoi papa était si bouleversé, je ne suis partie qu’hier...
- Hier ! Elena, ça fait cinq jours, on t’a cherchée partout, papa a même appelé la police. Il a eu si peur ! Donne moi au moins une explication.
- Je ne me souviens de rien, je crois que quelqu’un me suivait, puis je me suis réveillée dans les bois et j’avais cette balafre sur le visage.
- Elena, s’il te plaît, fais un effort, essaie de te souvenir, Jörgen et toi avaient disparu au même moment et cinq jours après tu réapparais dans un piteux état, seule et complètement défigurée.
- Qu’est-ce que tu insinues Hans ? Tu crois que j’ai quelque chose à voir avec ça ? Mon meilleur ami a disparu, maman a été assassinée et j’ai sûrement était agressée dans la forêt !
Il jeta alors la pommade au sol et sortit de la salle de bain. Lorsqu’il claqua la porte, je fondis en larmes. Entendant mes pleurs, il rouvrit la porte. Je m’approcha de lui pour qu’il me prenne dans ses bras comme quand on était enfant et que je venais de faire un cauchemar. Il me repoussa
violemment et je vis pour la première fois un mélange de colère et de haine dans son regard.


- Ne lui refais plus jamais ça, tu m’entends ! Tu ne crois pas qu’on ne souffre pas assez depuis la mort de maman. Papa a voulu mourir, ce matin je l’ai retrouvé dans la cuisine, la pointe du couteau sur son poignet et par ta faute !
Sur ces mots, il referma la porte et me laissa seule. Tout redevint calme dans la maison. J’allai dans ma chambre et me laissai tomber sur mon lit. Je perçus alors, depuis la chambre de papa, des sanglots étouffés. Je plaquai l’oreiller sur ma tête et arrivai enfin à m’endormir.

Chapitre 3

Je fuyais à travers la forêt, les branches lacéraient mon visage, j’entendais Jörgen qui criait mon nom et puis plus rien, le noir total. Je me réveillai en sursaut, ma cicatrice me brûlait et j’étais couverte de sueur. L’aube approchait et je n’avais pas la force de me rendormir et de revivre ce cauchemar. Je me levai et me souvins que je m’étais endormie encore entièrement habillée. Je me dirigeai vers la salle de bain. La maison était encore endormie et j’essayai de ne pas faire de bruit. J’enlevai vite mes vêtements et plongeai sous la douche. Je laissai ruisseler l’eau sur mon visage, la douleur s’estompait peu à peu. La réalité reprenait le pas sur les cauchemars.
C’était les vacances scolaires, je n’avais donc rien à faire de particulier aujourd’hui. Je devrais sûrement aller voir la police avant qu’ils ne viennent à moi. Je me séchai rapidement, enfilai des habits propres et décidai de sortir avant que mon père et Hans ne se réveillent. Je descendis les escaliers à pas de loup, mes chaussures à la main et le vieux blouson en cuir de maman sur les épaules. J’abaissai la poignée de la porte d’entrée quand j’entendis du bruit derrière moi.
- Où comptes-tu aller ?
Hans était assis à la table de la cuisine, il avait le même sweat-shirt gris que la veille et les traits fatigués. Il remuait une cuillère dans une tasse à café vide depuis un moment.
- Ne me dis pas que tu as passé la nuit ici pour me surveiller.
- Si cela avait été le cas, ça aurait été une bonne chose puisque tu es entrain de partir en douce et il n’est que six heures du matin.
- Je n’arrivais pas à dormir alors je voulais me rendre au commissariat avant qu’ils ne débarquent à la maison.
- Je t’accompagne !
- Tu n’es pas obligé, je peux y aller seule...


- Je ne le fais pas pour toi mais pour papa, je ne veux pas que tu disparaisses à nouveau sans explication.
Sur le chemin, nous restions tous les deux silencieux, les rues étaient désertes à cette heure. Seul le commissariat était éclairé. Je rentrai seule, Hans décida de m’attendre à l’extérieur.
Le commissaire Hauptmann était un homme d’un certain âge, affable et complaisant. C’était un grand ami de ma mère mais il ne s’était jamais entendu avec mon père, sans que l’on ne sache vraiment pourquoi. Lorsqu’il m’aperçut à travers la vitre de son bureau, il se leva avec précipitation et se dirigea droit vers moi.
- Elena, mon dieu, nous étions très inquiets; que t’est-il arrivé ?
Son regard d’abord inquiet, s’était attendri, il me fit signe d’entrer dans son bureau. Tout était très bien rangé, seule une photo de sa femme et de sa fille trônait sur son bureau. Au mur, on pouvait apercevoir des photos de la forêt et au milieu, légèrement cornée, une photo en noir et blanc de ma mère.
- On va retrouver l’assassin d’Hilda... je veux dire de ta mère, je te le promet Elena. Je tentai d’esquisser un sourire, sa bienveillance m’avait toujours rassurée.
- Je ne veux pas te brusquer, mais j’aimerais que tu me racontes ce qui s’est passé. Les parents de Jörgen sont vraiment inquiets, il faut que tu nous aides à le retrouver.
- Je ne me souviens de rien, je suis vraiment désolée, tout est si confus...
- Reprenons du début, le jour où tu es partie, de quoi te rappelles-tu?
- On sortait du café, on essayait de comprendre qui avait bien pu assassiner ma mère...
Les mots sortaient avec peine et les souvenirs qu’ils faisaient remonter formait un noeud au fond de ma gorge. le commissaire me tendit un verre d’eau que j’avalai en vitesse.
- On est parti se promener en forêt. Jörgen pensait avoir trouvé qui aurait pu faire du mal à ma mère, mais je ne me rappelle pas qu’il me l’ait dit. Après cela tout est flou, je nous vois courir, il crie mon nom, effrayé, j’accélère et plus rien. Je me suis réveillée seule au milieu de la forêt, à des kilomètres de Wolfach et avec une balafre sur le visage.
Pendant mon récit, le commissaire Hauptmann s’était levé et il était désormais entrain de faire les 100 pas, l’air songeur.
- Si Jörgen a vraiment découvert qui a tué ta mère, alors j’ai bien peur qu’il ne lui soit arrivé malheur. Le monstre qui a fait ça ne s’arrêtera pas, surtout s’il se sent en danger. Je vais envoyer deux de mes hommes surveiller votre maison, personne ne pourra y entrer.


J’acquiesçai en signe de remerciement mais l’angoisse grandissait en moi. Les images du corps de ma mère me revinrent à l’esprit. Il avait été lacéré de dizaines de coups de couteau, ses bras et ses jambes étaient arrachés de son corps, puis elle avait été enterrée au milieu de la forêt. Les policiers ne l’avaient retrouvée qu’une dizaine de jours plus tard. Les vers avaient déjà entamé son corps et on pouvait apercevoir son squelette. Je fermai les yeux pour essayer de la chasser de mon esprit. Hauptmann me raccompagna à la porte du commissariat et demanda à Hans de faire venir papa dans la matinée. Après s’être assuré que je serais bien là au déjeuner, mon frère me laissa seule sur la place du village et parti travailler.

Chapitre 4

Je décidai de me rendre dans le seul café du village, qui résistait tant bien que mal, malgré les clients qui se faisaient de plus en plus rares. Seuls deux hommes discutaient au comptoir en regardant les informations, sur le petit téléviseur accroché dans un coin de la salle. Je m’assis à une table et commandai un jus d’orange avec une part de gâteau. Trois femmes entrèrent dans le café et me dévisagèrent. Un sentiment de répulsion pouvait se lire dans leurs yeux. Je détournai le regard. La nappe à fleurs me rappelait celle de la maison. Je luttais pour ne pas pleurer et enfouis mon visage dans mon blouson. L’odeur de maman était encore présente. Lorsque je relevais la tête, les femmes étaient parties. Je finis mon petit déjeuner en vitesse et sortis prendre l’air. Les cloches sonnaient 11h00 du matin, je me dépêchai de rentrer pour le déjeuner.
Papa et Hans s’affairaient en cuisine. Je décidai d’installer la table dans le petit jardin à l’arrière pour profiter du soleil de ce mois de juillet. Le repas se déroula dans le calme, papa, perdu dans ses pensées, n’avait presque pas touché à son assiette. La sonnette de la porte d’entrée brisa le lourd silence. Hans se leva rapidement pour ouvrir, il revint quelques secondes plus tard avec le commissaire Hauptmann.
- Je suis désolé de venir vous déranger pendant le déjeuner mais mes hommes ont retrouvé
Jörgen.
Mon souffle s’arrêta net, le commissaire évitait mon regard et je craignis le pire.
- ll a été assassiné, c’est le même mode opératoire que ta femme. Je suis vraiment désolé les
enfants, on fait tout ce qui est en notre pouvoir pour arrêter cet assassin.
Mon père n’avait pas eu la moindre réaction. Il se leva de table, prit son manteau dans l’entrée et
partit travailler. Hans s’excusa auprès du commissaire et le raccompagna à la porte.


Je sortis à mon tour et me dépêchai de le rattraper.
- Commissaire ! Commissaire ! Attendez, je dois vous parler.
Il se retourna et attendit que j’arrive à sa hauteur. Je peinai à reprendre mon souffle. Il m’invita à m’asseoir sur un banc et resta silencieux.
- J’ai besoin d’avoir des réponses, commissaire. Ma mère, maintenant mon meilleur ami,
quelqu’un s’en prend aux gens que j’aime. Hauptmann prit un ton grave que je ne lui connaissais guère.
- Elena, écoute-moi; des policiers surveillent ta maison 24h/24, on travaille tous sur l’enquête mais on est un petit commissariat et c’est la première fois que l’on doit gérer une affaire de meurtres à Wolfach. La pluie a effacé tous les indices, on a rien. Tu devrais rentrer chez toi et faire attention, qui que ce soit, s’il a essayé de s’en prendre à toi une fois, il recommencera sans doute.
Il me laissa sur ces mots et repartit en direction du commissariat. Incapable de rentrer à la maison et d’affronter de nouveau les questions de Hans, je décidai d’aller au cimetière. Il se trouvait juste derrière l’église, On y accédait par un petit portail bleu qui semblait ne pas avoir été repeint depuis des années. Quelques tombes étaient fleuries mais sur la plupart d’entre elles, le lichen avait recouvert le granit. J’aperçus la tombe de maman au fond de la deuxième allée, il y gisait encore les bouquets désormais fanés de la cérémonie. Je m’asseyais et caressais la plaque du bout des doigts. Le cercueil était vide, son corps avait dû rester à la morgue en attendant la fin de l’enquête. Les larmes vinrent brouiller ma vue.

Chapitre 5

Le soleil commençait à descendre derrière les collines. Dans la pénombre, les croix aux sommets des pierres tombales, revêtaient une allure presque menaçante. Je me dépêchai de rentrer. Papa et Hans m’attendaient dans la cuisine, la table était déjà mise. A travers la vitre, on pouvait apercevoir les phares de la voiture de police qui surveillait la maison. Le repas se déroula de nouveau dans le calme, parfois rompu par les grincements des couverts sur nos assiettes. Papa se réfugia rapidement dans la chambre et je restai avec Hans dans le salon.
- Tu sais Elena, je voulais m’excuser d’avoir été si dur avec toi... La voix de Hans s’était faite douce et rassurante.


- Es-tu vraiment sûre de n’avoir aucun souvenir de cette nuit là, la personne qui te poursuivait doit être l’assassin de maman. Il faut que tout cela s’arrête.
- Je sais Hans mais je ne me souviens pas, j’ai essayé, vraiment. J’ai peur qu’il s’en prenne à d’autres personnes du village. Je ne sais pas qui pourra l’arrêter.
- Le commissaire m’a demandé de passer au bureau demain, je crois qu’ils ont découvert un petit bracelet dans la forêt, près de là où le corps de maman a été retrouvé. Il aimerait savoir si je le reconnais et s’il lui appartenait.
J’esquissai un sourire qu’il me rendit et il me serra fort dans ses bras. J’allai me coucher, en espérant que le lendemain nous apporte des réponses.
Nous marchions sur le petit chemin qui s’enfonçait dans la forêt, Jörgen me parlait mais je n’arrivais pas à entendre. Sa voix tremblait, il semblait effrayé. J’entendis un cri, puis je le vis courir devant moi, du sang coulait de son bras, je me mis à courir aussi. Il criait mon nom, un sentiment de panique m’envahissait, ma tête se mit à tourner et tout devint flou.
J’ouvris les yeux, la lumière du soleil m’éblouit. J’étais couchée sur mon lit, la tête entre mes mains, mes genoux repliés sur mon torse et je criais. Je criais à plein poumon, j’essayais d’oublier, de tout oublier. Hans arriva en courant et me plaqua la main sur la bouche.
- Elena, arrête, Elena s’il te plaît arrête, tout va bien, tu es en sécurité à la maison. Je fondis en larmes et me réfugia dans ses bras.
- Chut, calme-toi, je suis là.
- Quelqu’un essaie de me tuer Hans, j’en suis sûre, il a tué maman, Jörgen et je serai la prochaine.
- Pas tant que tu resteras ici, je te protégerai, la police aussi, tu n’as plus rien à craindre.
Ses paroles ne suffirent pas à me rassurer et je ne pu retrouver le sommeil. Les heures passèrent avant que je n’entende la sonnerie du réveil dans la chambre voisine. Je me levai et descendis dans la cuisine. Papa et Hans descendirent eux aussi peu de temps après. Je lui proposai de l’accompagner au commissariat et de l’aider à reconnaître le bracelet. Il accepta.
Nous marchions dans le calme, il flottait dans l’air une tension palpable. Les meurtres, contrairement à ce que j’aurais pu croire, étaient entrain de diviser notre famille, de briser les liens qui nous unissaient en créant des gouffres, isolant chacun d’entre nous avec ses propres démons.


Le commissaire Hauptmann nous accueillit, toujours un sourire collé aux lèvres mais avec les traits tirés et des poches sous les yeux. Il nous fit patienter dans son bureau et alla chercher le bracelet. Lorsqu’il nous le montra, Hans eu un mouvement de recul. Ce bracelet m’était si familier, une petite chaine argentée avec un pendentif en forme d’étoile. Hans hésita un moment avant de répondre, il tourna sa tête vers moi. Je lui adressai un léger sourire afin de l’encourager. Péniblement, il indiqua au commissaire qu’il s’agissait bien du bracelet de maman. Il lui demanda s’il pouvait le récupérer, en ajoutant que cela ferait plaisir à notre père et soulagerait peut être un peu sa peine. Hauptmann accepta malgré un moment d’hésitation. Nous rentrâmes à la maison d’un pas vif.

Chapitre 6

Je me réveillai doucement, j’étais allongée sur un transat au fond du jardin. Le soleil indiquait 15h. Ma nuit courte et agitée avait eu raison de moi. En me relevant, une forte migraine me prit, je me sentais complètement désorientée. Je me rendis dans la cuisine afin de chercher un médicament pour calmer mon mal de tête. J’aperçus le bracelet sur la table et le glissai dans ma poche.
En m’approchant du buffet, je sentis une odeur nauséabonde qui semblait provenir du salon. Je fis le tour du canapé et m’arrêtait net. Le corps de Hans était étendu au sol. Ses bras et ses jambes gisaient quelques mètres plus loin, son buste était lacéré de dizaines de coups de couteau. La panique commençait à grandir en moi, je n’arrivais plus à respirer. J’ouvris la fenêtre et inhalai une grande bouffée d’air. J’aperçus alors la voiture de police qui était encore garée devant la maison. Pourquoi n’avait-il pas appelé le commissaire ? Il avait forcément vu le meurtrier entrer; ou peut- être n’était-il pas là pour nous protéger.
J’appelai mon père, il aurait dû être à la maison, il rentrait tous les midis pour déjeuner avec nous. Je montai prudemment les escaliers, mes mains étaient devenues moites. Je me dirigeai vers la salle de bain d’où provenait une faible lueur et entrouvris la porte. Papa était allongé dans la baignoire, les yeux révulsés, un tube de médicaments vide gisait au sol. Je restai là, à l’observer, des nervures bleutées venait contraster avec la pâleur de sa peau. Je parvenais à déceler une certaine forme de beauté dans la mort. Imperceptible pour beaucoup, mais pourtant bien là. Une larme s’écrasa sur ma joue. Je commençai à reprendre mes esprits. La peur s’insinuait peu à peu dans mes veines.


Je redescendis les escaliers et jetai un coup d’oeil par la fenêtre. La voiture de police était toujours là, l’homme à l’intérieur semblait discuter avec quelqu’un au téléphone. J’attendis le moment opportun pour fuir. Je ne pouvais désormais plus faire confiance à personne. Le tueur était entré sans que personne ne le voit et m’avait épargnée. Je ne comprenais pas le jeu morbide qui était entrain de se dérouler. Je m’enfuis en courant vers la forêt. Après de longues minutes, je finis par m’arrêter pour reprendre mon souffle. La forêt se mouvait tel un seul être, au grès du vent. Un craquement se fit entendre à quelques mètres de moi. Je repartis à vive allure en évitant les chemins principaux. La végétation était de plus en plus dense, les branches me fouettaient le visage. Un liquide chaud coula alors le long de mon visage, du sang. Je sortis le couteau de ma ceinture, je le sentais, ça se rapprochait.
Après ce qui me semblait une éternité à travers la forêt, je reconnus le lac près duquel je m’étais réveillée. Ma tête se mit soudain à tourner, la douleur était insupportable. Je tombais à genoux. Sur le sol, je vis le bracelet qui avait dû tomber de ma poche, cette petite chaîne en argent, c’est papa qui me l’avait offert pour mon dernier anniversaire. Je la caressai du bout des doigts, tout devint flou. C’est alors que j’entendis une douce mélodie, s’insinuant en moi. Je la reconnus, c’était la même que lorsque je m’étais réveillée dans les bois, deux jours plus tôt. Les souvenirs commencèrent à remonter à la surface, happant les illusions que je m’étais faites.

Chapitre 7

Maman et moi nous baladions dans la forêt comme tous les dimanches après midi. Le soleil encore timide de ce mois de juin perçait à peine à travers les arbres. Elle avait un air grave que je ne lui connaissais pas. Nous avions toujours été proches et elle ne tarda pas à me confier la raison de sa tristesse. Elle n’était plus heureuse à Wolfach, elle qui venait de la ville, ne s’était jamais réellement faite à une vie simple à la campagne. Papa avait trouvé un travail plutôt bien payé à la scierie et elle l’avait suivi. Malgré les amis qu’elle avait pu se faire, comme le commissaire, son bonheur n’était pas ici. Elle me confia alors son désir de divorcer, cela semblait inévitable et puisque nous n’étions plus des enfants, les choses seraient plus faciles à présent. Elle avait rencontré quelqu’un, il vivait à la capitale. Je lui souris timidement puis tournai la tête. En réalité, ces mots provoquaient en moi une profonde tristesse, accompagnée d’un sentiment de colère et d’injustice. Je me retournai pour lui demander de changer d’avis mais c’est alors que mon souvenir se dissipa.


Les images étaient confuses. Tout ce que je vis fut du sang, giclant de toute part. Puis j’étais entrain de courir, mes mains étaient couvertes de sang et de terre. Je me voyais désormais dans la maison, sans savoir comment j’étais rentrée. Je m’étais changée et exténuée, j’avais décidé d’aller me reposer.
D’autres souvenirs apparaissaient et se mélangeaient à une vitesse folle.
Je vis désormais Jörgen, il était venu me parler non loin de la maison, sur le petit chemin menant à la forêt. Il connaissait le nom de l’assassin de sa mère. J’essayais tant bien que mal de chercher dans ma mémoire ce qu’il avait bien pu me dire, mais sans succès. Tout ce que j’entendis, fut des cris lointains. Jörgen était un peu plus loin devant moi, du sang semblait couler le long de ses vêtements. Je finis par le rejoindre, je le pris par le bras quand je sentis une douleur lancinante sur mon visage.
Tout devint flou à nouveau. Les efforts que je fournissais pour attraper ces quelques souvenirs m’épuisaient à vue d’oeil. Je ne resterais pas consciente encore longtemps. Les dernières images qui me parvinrent, furent celles de ce matin. J’étais dans la maison, le corps de Hans gisait à mes pieds, le sang se répandait sur le tapis du salon créant une large tâche sombre.

Chapitre 8

C’est à ce moment que tout devint clair dans mon esprit, ce n’était pas un meurtrier, ni un monstre d’ailleurs, non, tout cela c’était pour protéger sa famille, la préserver du mal et de la perversion. C’était eux qui avaient tout détruit, en exposant des vérités cruelles. Seul papa avait compris, il savait qu’il fallait tout accepter par amour pour sa famille, c’était la seule chose qui importait dans ce monde. Il avait d’ailleurs préféré mettre fin à ses jours que d’avoir à révéler la sombre vérité.
Oui enfin je le voyais ce meurtrier, dans le miroir de ma chambre d’enfant, il avait un petit couteau dans la main et une longue balafre sur le visage.
Je regardais une dernière fois les arbres au dessus de moi. La mélodie devenait de plus en plus forte, elle m’accompagnait, me rassurait. Epuisée, je ne parvenais plus à garder mes yeux ouverts. Je m’allongeai sur le sol et perdis connaissance.
Une douce musique me berçait, j’entrouvris peu à peu les yeux. Le son s’estompa et une fois
totalement réveillée, je me rendis compte qu’il provenait de mon imagination. Ici tout était calme,


étrangement calme. À mes pieds je reconnus une petite chaîne en argent qu’Hans m’avait offert pour mes 10 ans. Je perçus le scintillement de l’eau quelques mètres plus loin. En m’approchant de sa surface, je vis mon visage, couvert de boue et de sang et si je m’étais rincée, j’aurais aperçu une longue balafre, courant sur mon visage. Alors je tentai de rassembler mes souvenirs jusqu’à ce que, horrifiée, je me rendis compte que j’avais tout oublié. Rien, le néant le plus total. Alors je commençais par les réalités les plus simples :
- Je suis Elena Weidmann, j’ai 16 ans, je vis à Wolfach...
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,