Derrière le mur, il y a...

il y a
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écrire des histoires, mettre son âme à nu, se noyer des jours et des nuits dans une fièvre au bout de laquelle ont pris vie des personnages nés du rêve, pétris de réalité, frémissants de  [+]

Le soleil brillait dans un ciel de carte postale. L’air vif et piquant de l’automne sentait l’humus et le champignon. Elle suivait un charmant sentier dans une forêt parée d’or et de roux quand, soudain, du coin de l’œil, elle aperçut un muret de pierres sèches. Un mur de pierres grises, incongru, solitaire, dressé sur un tapis de mousse claire et moelleuse. Un mur qui ne protégeait visiblement rien, ni un terrain menacé de glisser, ni une maison de famille, pas même un bâtiment pour le matériel agricole ou un fort pour des militaires, encore moins un château pour princesse de conte de fées... Pourtant, il était propre et bien entretenu.

Il n’était pas haut, ce mur, mais comme elle se trouvait en contrebas, il lui était impossible de voir ce qu’il cachait à son irrépressible curiosité. Désireuse de le franchir, elle se rendit très vite compte que, s’il était plutôt court, il était défendu de toute intrusion à chaque extrémité.

A un bout, un escarpement terriblement abrupt en défendait l’accès. Aucun alpiniste ne se serait risqué à planter un piolet dans le calcaire trop friable pour garantir une sécurité minimum. Alors, vu ses capacités sportives personnelles, la grimpette était encore plus inenvisageable. Rien que d’y penser, elle sentait la roche céder sous ses pieds, un pas en avant, et deux en arrière, dans un effort aussi stérile qu’épuisant. Elle en perdait le souffle, et une suée lui couvrit le dos, vite refroidie par la fraîcheur ambiante. Elle frissonna. Tout en haut, hors d’atteinte, les racines d’un chêne multicentenaire émergeaient dans le vide.

A l’autre bout, un fossé d’eau verte, où le jeu des ombres et des lumières à travers les branches laissait entrevoir d’innombrables visages plus ou moins flous. Certains d’entre eux glissaient sans heurt dans l’onde calme, arborant une mine paisible et comme délivrée. D’autres se débattaient et hurlaient en silence, dans une révolte inutile contre le sort néfaste qui les avait envoyés dans cette prison liquide pour l’éternité. Elle s’attendait presque, tant l’illusion était parfaite, à voir glisser vers elle la barque sépulcrale de Charon, le nocher des Enfers, qui viendrait lui réclamer son dû pour la faire passer de l’autre côté. Elle s’étonna elle-même de ces pensées étranges, et prit le parti d’en rire. Sans doute ce mal de tête naissant avait-il conduit son esprit à vagabonder en utilisant et transformant de vieilles réminiscences scolaires.

Ce mur l’attirait irrésistiblement, pourtant. En examinant cette construction de plus près, elle eut l’impression d’un changement depuis qu’elle allait et venait à sa base. Un changement imperceptible, comme une lueur qui aurait éclairé les pierres de l’intérieur, les faisant passer lentement de l’état rugueux du matériau brut à celui, poli et luisant, des pierres vitrifiées, lissant les interstices au point de bientôt les faire disparaître tout à fait. Elle avait désormais devant elle un bloc de granite offrant aux regards un élégant camaïeu de gris. Une pierre, une seule, dépassait de l’ensemble. Ses mains s’y appuyèrent sans lui laisser le temps d’y penser, et dans un silence de cathédrale, un passage s’ouvrit devant elle.

A peine l’eût-elle franchi, qu’il se refermait dans son dos, interdisant toute possibilité de retour arrière.

Devant elle, la forêt, peuplée d’oiseaux inconnus, ressemblait arbre pour arbre à celle qu’elle venait de quitter. Sauf que... bizarrement, le flamboiement automnal avait disparu, remplacé par une plaisante palette de verts de fin de printemps, ou de début d’été. L’air était plus doux, le soleil plus chaud, et, prise de langueur, elle s’étendit sur une épaisse plaque de lichen. Quel charme ensorceleur possédait donc ce lieu, pour n’y éprouver aucune inquiétude ? Au lieu de se demander (et de chercher) comment revenir sur le sentier rassurant qui devait la ramener dans sa maison douillette, elle sombra dans un abîme tourbillonnant et s’endormit paisiblement.

Au réveil, sa montre était arrêtée, le soleil était toujours à l’endroit où il était quand elle avait quitté le chemin emprunté des heures avant, et il ne faisait ni plus chaud ni plus froid. Cette étrangeté lui apparut sur le moment comme tout à fait normale, même si au fond de son esprit engourdi, une petite pensée dérangeante se faisait entendre en sourdine. Pourquoi le soleil était-il immobile, supprimant l’alternance du jour et de la nuit ? Depuis combien de temps était-elle là ? Pourquoi la pile neuve de sa montre ne remplissait-elle plus son office ? Le temps n’avait-il donc plus aucun sens ? Suspendu ? Disparu ? Et, si cela était, ce maléfice, car c’en était forcément un, était-il réservé uniquement à ce lieu, ou avait-il étendu son empire sur l’ensemble de la planète ?

Elle cueillit de délicieuses fraises des bois et en mangea à satiété. Elle en avait cueilli, autrefois, et en avait fait une tarte mémorable dont les enfants s’étaient régalés. Elle but l’eau limpide d’un ruisselet et avança droit devant, d’un pas qui ne devait rien à sa volonté. Elle traversa une clairière inondée de lumière, entra à nouveau sous le couvert de la forêt, ramassa des myrtilles juteuses à souhait, s’en barbouilla les doigts et la bouche, emprunta un sentier lumineux au bord duquel poussaient des champignons, bolets, girolles, charbonniers et mousserons des bois violets. C’était invraisemblable de trouver toutes ces plantes au même endroit au même moment. Mais étaient ils de vrais produits de dame nature, bien réels ? Ne seraient-ils pas plutôt des souvenirs anciens de jeunesse qui auraient pris forme et se seraient posés en vrac à portée de mémoire ? Elle n’eut aucun mal à chasser ces pensées saugrenues de sa tête. Son esprit se délitait et s’emplissait de néant.

Elle se trouva bientôt au pied d’un muret de pierres brutes, qui devinrent à leur tour très rapidement vernissées, sans interstices, comme un seul bloc de granite aux camaïeux de gris, dont la base reposait sur un lit moelleux de mousse indigo.

Un peu étourdie, elle chercha du regard le moyen de franchir ce nouvel obstacle, s’attendant à tout moment à voir surgir quelqu’un ou quelque chose qui défierait son imagination pourtant fertile, d’écrivain. Pour meubler le silence des lieux, et peut-être aussi pour se rassurer un peu, elle fredonna à voix très basse un vieil air de gospel, quand elle entendit rire. Un rire venu de partout à la fois, un rire argentin qui emplissait tout l’espace, et ce rire ouvrit une porte dans la brillance sombre du mur.

Déstabilisée, elle passa d’un bond de l’autre côté, du soleil à la lune, du jour à la nuit, de la lumière à l’obscurité. Son cœur se mit à battre un rythme dysharmonique, et elle eut un peu de mal à accommoder sa vue de façon à voir où elle mettait les pieds. Elle marcha sur un tapis élastique, et avança droit devant jusqu’à ce que ses jambes lâchent et qu’elle s’écroule dans un tourbillon indescriptible. La lune et les étoiles n’avaient pas bougé, ce qui ne l’étonna guère. Ici, les oiseaux, s’il y en avait, ne lançaient pas leurs joyeuses trilles vers le ciel, mais le silence était meublé à intervalles irréguliers de hurlements, dont elle n’aurait su dire s’ils étaient ceux de loups ou d’âmes en peine. Une envie de fuir cet épouvantable endroit la saisit tout à coup, mais son corps n’obéissait plus et elle préféra se reposer entre deux énormes racines d’arbre . En effet, pourquoi courir, puisque le temps, irrémédiablement figé dans une fraction de seconde, s’étirait dans l’éternité  ? Elle n’irait ni plus vite, ni plus loin !

D’ailleurs, le mur était de nouveau là, devant elle, cette fois d’un noir d’encre qui absorbait le peu de lumière dispensé par une lune trop pâle et des étoiles défaillantes. Il présentait un espace plus sombre que l’enfer où nulle possibilité de franchissement n’apparaissait.

Elle s’endormit, épuisée, nauséeuse, le corps douloureux et totalement épuisée. La sensation désagréable d’être observée la réveilla, l’esprit en déroute. Elle était, effectivement entourée d’yeux phosphorescents, des yeux de toutes formes, de toutes tailles et de toutes couleurs. L’air était très, très frais, ici, et elle resserra les pans de sa veste trop légère. Elle claquait des dents. Maintenant, gelée jusqu’à l’os, elle tremblait de peur. Elle voulut chanter son sempiternel gospel, mais les notes s’étranglèrent dans sa gorge serrée. Devant ce lamentable fiasco, un rire, méchamment moqueur, emplit tout l’espace, un rire qui ouvrit une béance plus noire encore dans le mur. Tremblant de tous ses membres, elle se sentit happée par une force inconnue qui la jeta, terrifiée, dans cette ouverture, où elle fit une chute interminable, et finit par s’écrouler sur un sol de terre battue, le nez dans une pouzzolane rouge, celle du chemin qui desservait la maison de son enfance. Elle avait définitivement franchi l’infranchissable.

Devant elle, des pieds en sabots au bout de jambes couvertes de gros bas noirs. En levant la tête, elle vit sa grand mère assise sur une simple chaise de ferme. La vieille dame posa son tricot sur une sellette, lui sourit aussi tendrement que de son vivant et lui tendit ces bras qui lui avaient tant manqué. Comme la petite fille qu’elle était toujours restée malgré sa longue vie, elle s’y réfugia avec bonheur, apaisée à jamais.
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Fred Panassac · il y a
Un conte fantastique qui est peut-être une métaphore de la mort ?
C’est agréable à lire, inventif, un écrit de qualité, l’histoire de ce parcours (initiatique ?) de l’autre côté du mur est séduisante.

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Elisabeth Deshayes · il y a
la mort n'est pas inquiétante, c'est le passage de la vie à la mort qui effraie. Que pourrait-il se passer à ce moment là ? je me rends compte que ce thème est récurrent chez moi. Merci pour le compliment.
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Fred Panassac · il y a
Je partage votre point de vue, Elisabeth.
J’ai corrigé mon commentaire qui comportait une coquille. Je vois en même temps que vous avez d’autres textes pour l’automne, que je n’ai pas encore lus. À bientôt !

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Elisabeth Deshayes · il y a
merci beaucoup si vous votez pour ceux qui ont du mal à décoller, c'est bizarre, des fois...
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Fred Panassac · il y a
Heureusement, avec le nouveau règlement, il n’y a que des finalistes du jury, et ce statut envié ne dépend pas du nombre de voix obtenu, mais bien sûr cela ne m’empêchera pas de vous lire.
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Elisabeth Deshayes · il y a
Nouvelle arrivée je n'ai pas compris la différence entre ancienne et nouvelle formule. Je suis juste étonnée de voir que certains textes ne décollent pas alors que d'autres se lancent à grande vitesse...
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Fred Panassac · il y a
Il n’y a plus de classement des textes avant d’accéder à la finale.
Et le nombre de lectures dépend du nombre d’abonnés que l’on a et aussi d’un autre paramètre : l’habileté de quelques auteurs à se faire connaître des autres auteurs par différents moyens.