Derrière la vitre

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Besoin d'écrire. Pour rêver et crier l'amour et la passion. Pour dire les colères que les injustices de notre monde déclenchent en moi. Ecrire ce que nul part ailleurs on ne peut dire, les  [+]

Elle l’attend sur la petite place aux bouleaux, face à l’église.
« Tu peux prendre ta journée mardi prochain ? »
« Oui. C’est quoi le programme ? »
« Sexe et moto. »
C’est ce message qu’Andreas lui avait envoyé huit jours plus tôt.
Chacun sur sa moto, ils ont roulé jusqu’à la clairière. Il avait préparé l’itinéraire, mais ils se sont perdus plusieurs fois. A chaque arrêt, des allusions à ce qui les attendait. Ils se fixaient, se toisaient, chacun d’eux cherchant à prouver qu’il assumait la situation. Chaque fois que les corps s’approchaient pour déchiffrer la carte routière, l’un faisait une blague stupide, l’autre bousculait ou donnait un coup dans l’épaule.
Ils ont fini par rejoindre la clairière. C’était une enclave plane au milieu d’un bois, très isolée, à huit ou neuf cents mètres d’altitude, à l’amorce des Pyrénées ariégeoises. La clairière est écrasée de soleil.
Ils garent les motos, retirent les casques. Andréas s’approche de Marianne.
« Attends, viens là », lui dit-il.
Il passe son index sur ses lèvres.
« Tu as le sourire du motard ! »
« Mais il n’y a pas un seul coquelicot ! »
Les coquelicots ils en avaient parlé lors d’une de ces longues discussions par écrans interposés. Elle avait dit à Andreas que ce sont ses fleurs préférées et il avait répondu qu’un coquelicot est comme le sexe d’une femme, doux et fragile, magnifique lorsqu’il s’ouvre.

Il fait chaud. Ils se mettent à l’aise, trouvent un coin d’ombre qu’un vieux chêne projette en lisière. Andreas installe le grand plaid sur le sol.
« Tu veux te dégourdir les jambes avant de manger ? »
« Je ne sais pas », finit-elle par répondre.
Leurs corps sont à quelques centimètres maintenant. Marianne entrouvre la bouche. Andreas pose ses lèvres sur les siennes, puis recommence. Un tout premier contact des langues. Et encore. Il passe sa main sur sa nuque, glisse ses doigts dans ses cheveux. Marianne tremble et perd l’équilibre. Il la retient la saisissant par les deux bras.
« Tu as faim ? »
« Un peu. »
Andreas avait tout préparé : du pain, de la charcuterie, quelques tomates mûres dans lesquelles planter leurs crocs. Ils mangent comme s’ils étaient affamés. Ils parlent beaucoup, comme à leur habitude. Plusieurs fois, Andreas s’interrompt et la regarde, amusé de voir le jus du fruit couler sur son menton. Maintenant, ses yeux s’arrêtent sur les mains de Marianne, ses longs doigts, si longs. Il ne dit rien et elle se tait. Le cœur bat dans le bas-ventre. Il pose son index sur son poignet, trace une ligne jusqu’à l’ongle du majeur. Elle déglutit. Il relève les yeux vers elle : à quarante ans elle n’en parait plus que dix-sept.
« Tu as encore faim ? »
« Non. »
Elle a répondu dans un soupir. Andreas glisse ses doigts entre ceux de Marianne.
« On range ? »
« Oui, on range. »

Étendus sur le plaid, Andreas défait lentement les quelques vêtements que porte encore Marianne. Il prend le temps de découvrir chaque millimètre de peau qui apparaît. Le souffle de Marianne est lent et profond. Il la caresse, pose des baisers sur sa joue, ses paupières, dans son cou, au creux du pli du bras, entre les seins, juste au-dessus du nombril. Marianne enveloppe la tête Andréa de ses deux mains et il disparaît entre ses cuisses.
Quand il sent qu’elle s’abandonne, il entre en elle, dans un mouvement ample, au ralenti, pour mieux sentir, pour tout sentir. Il se perd au fond d’elle. C’est comme si elle l’avait entièrement absorbé. Andreas se redresse un peu, regarde le visage de Marianne déformé par le plaisir. Elle pleure, pleure, et Andreas accélère. Marianne se noie. Il va de plus en plus vite, de plus en plus fort. Il perd le contrôle. Il ne peut plus s’arrêter. Il pourrait la tuer. Il est déjà très loin.

*****************

Les corps rompus, ils ont pris le chemin du retour, empruntant cette fois les axes principaux. Plusieurs fois, Andreas a roulé derrière Marianne. Il aimait la regarder, libre, tellement libre. Puis il se plaçait à sa hauteur, dévorant ses courbes, ses longues cuisses serrées autour du réservoir, la ligne fière de son buste moulé dans le cuir. Il n’en revenait pas. Il la voyait pour la première fois, aussi femelle qu’il était brutal. Quiconque les aurait vu aurait perçu l’évidence.
Ils avaient convenu de s’arrêter au point du rendez-vous matinal. C’est là que leurs routes se sépareraient, là, sur la petite place aux bouleaux, devant l’église. Ce fut difficile de défaire les corps, mais ils avaient l’habitude. Revenait toujours la même nécessité de se retrouver quelque part.

Andreas fait vrombir sa bécane au démarrage. Un dernier petit signe d’aurevoir et il file à toute vitesse. Il prend machinalement la route qui mène chez lui, s’engage sur le périphérique, pousse les rapports, cent, cent vingt, cent trente. Le regard se concentre dans un rayon de plus en plus réduit. Une seule chose à penser, la route et l’anticipation des courbes. Un automobiliste met son clignotant. Andreas accélère un peu plus. Il est à cent-cinquante maintenant. La voiture renonce. Mais la suivante déboîte sans prévenir. Il sait qu’il est trop tard pour freiner, qu’il roule trop vite pour l’éviter. Il resserre son corps sur la machine, se colle près du béton central et passe dans un couloir aussi étroit que celui de la mort.
Il s’arrête sur une aire de secours huit cents mètres plus loin. Il béquille. Ses jambes ne le portent quasiment plus et son cœur va déchirer sa poitrine. Il retire précipitamment son équipement et s’affale sur le bitume. Il tente de maitriser sa respiration pour ralentir les battements.
« J’aurais pu crever », se dit-il. « Putain, j’aurais vraiment pu crever ». Il n’avait rien décidé, il le savait, l’accélération était venue. Relevant la tête, il réalise qu’il a dépassé depuis longtemps la sortie qui mène chez lui.
« Il faut que je rentre et que j’arrête mes conneries ». Cette fois il s’est parlé à voix haute. En entendant ses mots, sa gorge se noue. Impossible. C’est impossible. Il ne peut pas rentrer chez lui. Il ne veut plus de cette existence. C’est une mort lente.
Le visage de Marianne imprime sa rétine. Il attrape machinalement le téléphone dans la poche de son blouson. Trois messages de Marianne. Elle ne s’arrête jamais. Il commence à écrire, efface tout, recommence. Il pose le téléphone à coté de sa cuisse, épuisé et ferme les yeux. « Je vais aller la chercher, je l’emmène, on part tous les deux. Rien à foutre de tout le reste ».
Mais son corps ne bouge pas. Nouveau sms de Marianne :
« Qu’est-ce que tu fous ? Je m’inquiète... »
Il prend son blouson, range le téléphone dans la poche, enfile son casque, ses gants et relance le moteur.

Vingt minutes plus tard, il est assis à la table de sa cuisine. La bouteille de Bourbon sera vide ce soir.

*****************

Après deux jours de silence, Marianne est étouffée par la rage.
« L’enfoiré de beau parleur. Je me suis faite avoir comme une conne ».
Elle est assise sur la terrasse. Elle a déjà bu la moitié de la bouteille de vin rouge qui chauffe en plein soleil. Elle n’a envoyé aucun autre message à Andréas depuis mardi. Ça ne fonctionne pas comme ça entre eux. Mais là, elle décide de lui écrire pour lui dire le sale enfoiré qu’il est. Il n’avait pas imaginé que son silence la blesserait ainsi.
« Marianne. Je te jure que je n’ai pas profité de toi. C’est le bordel. Je te rappelle dès que je peux ».
L’été s’est écoulé sans message et sans rencontre. Les vies peuvent facilement se remplir de rien.

A la fin août, Marianne lui envoie un sms :
« Alors bad boy, comment tu vas ? Tu m’accordes un déjeuner ? »
Andréas se sent prêt.
« Demain midi à Saint Aubin. »
Andreas pense au déjeuner. Il a les idées claires. C’était une folie cette journée, mais il est hors de question que Marianne sorte de sa vie pour une simple histoire de cul. C’est ça qu’il va lui expliquer.
La moitié du repas se passe sans rien évoquer du mois de juillet. Ils se racontent leurs vacances, les expositions, les visites à la famille. Au fil de la discussion, Marianne parle de moins en moins. Elle écoute la voix d’Andréas, regarde ses lèvres, détaille le grain de sa peau, ses mains.
« Arrête ça. »
« Quoi ? »
« Tu sais très bien ce que tu fais. »
« Et alors ? »
« Je ne plaisante pas. Tu ne sais pas qui je suis. Je peux être un vrai con. »
« Ça je le sais déjà. »
« Je vais te faire du mal si ça continue. Il faut arrêter ça. »
« Arrêter quoi ? »
Le visage de Marianne blêmit. Tous les muscles tremblent. Ses yeux sont livides. C’est insoutenable pour Andreas. C’est ça qu’il ne veut pas. Il se lève, prend son blouson et son casque et disparaît.
Tout est là, toujours, dans les yeux de Marianne, sur ses lèvres entrouvertes.
Marianne reste un temps immobile, juste le temps d’intégrer qu’il est parti. Oui, c’est brutal. Oui, c’est violent. Peut-être impossible. Et alors ? Et alors... Ça existe.

*****************

Il est revenu. Marianne était dans une période importante pour son boulot. Andreas s’y était intéressé.
Elle vient de signer le contrat pour lequel elle a tant travailler.
« C’est génial. Je suis tellement content pour toi. Il faut qu’on fête ça. Tu es libre samedi soir ? »
Marianne rejoint Andreas dans le bar où ils ont l’habitude de se retrouver le midi. La patronne les connait bien ces deux-là. Elle sourit chaque fois qu’ils débarquent. Avec leur attirail de motos il faut toujours leur garder une grande table.
« Tiens, ça faisait un moment qu’on vous avait pas vus. En forme ? Je vous ai gardé votre table au fond. Vous serez tranquille. »
Les heures défilent. Ils parlent, beaucoup, du dernier roman lu, de l’injustice du monde. Une chanson d’un vieux groupe de rock anglais passe. Andreas l’adore. Il fait monter le son. Les voilà partis une heure de plus à parler musique, se souvenant de leur première rencontre deux ans plus tôt lors de ce festival de rock. Andreas était venu seul. Les bars étaient bondés. Il s’était invité à la table de Marianne et sa copine.

Les bouteilles descendent. Ils sont saouls. Les yeux brillent, les gestes se font de plus en plus gauches. Et il y a de plus en plus de silences. Ils savent, mais ne savent pas encore quand, ni où ça aura lieu. Marianne lui laisse le contrôle.
« J’ai envie de te prendre. »
« Ah oui ? »
« Tu le sais hein ? »
« Peut-être. Et tu vois ça comment ?
« Tout de suite, en bas, dans les chiottes. Ça fait une heure que j’y pense.»
Marianne laisse glisser un nouveau silence.
« On a trop picolé. Ça n’arriverait pas sinon. »
« Oui c’est ça. Tu dis vraiment n’importe quoi. »
« Bah ! tu fais vraiment chier. Descends la première. Je te rejoins. »
Et Marianne est descendue. Ils ont fait l’amour comme deux bêtes, sont remontés dix minutes plus tard. Ils ont encore bu, ont changé plusieurs fois de bar. En fin de nuit, ils sont allés chez Marianne. Ils ont refait l’amour, complètement saouls, encore et encore et se sont endormis sans même s’en rendre compte. Quand Andréas s’est réveillé, Marianne dormait profondément. Il s’est rhabillé sans bruit et a quitté l’appartement.
Trois mois sans se voir ont suivi, mais ils continuaient de se parler.

*****************

Marianne n’en peut plus. Elle collectionne les amants. Au début elle se plaignait à Andreas du fait que les hommes sont nuls, soit des tordus, soit des enfants. Il s’était moqué d’elle. Elle aimait bien sentir qu’il n’aimait pas ça.
« C’est pas comme ça que tu vas trouver un mec. Tu es une reine. Il faut un mec intelligent pour te faire l’amour. »
« Un mec comme toi, c’est ça ?
« Oui. Mais pas moi. »
Elle a su en trouver qui étaient de bons amants. Elle passait d’un sexe à l’autre. Ça, elle ne le disait pas à Andreas. Mais de plus en plus souvent, quand un homme était sur elle, elle voyait son visage à lui. Les premières fois, elle a fermé les yeux et les larmes ont coulé. Et puis c’est devenu insupportable. Surtout avec celui qui a commencé à s’attacher à elle. C’était vraiment un type bien et un très bon amant. Dans une autre vie, elle aurait pu l’aimer.

Elle boit, beaucoup, souvent. Elle roule vite, trop vite. Elle pense sans cesse à Andreas, obstinément. Pourtant, quand ils s’appellent ou déjeunent ensemble, elle ne lui dit rien. Le temps passe, mais Andreas ne peut toujours pas. Il veut. Il ne peut pas.
Marianne commence à avoir des idées noires. La poignée en coin, une simple poussée sur le guidon suffirait.
Ce soir elle a décidé qu’elle va lui dire qu’elle l’aime. Elle ne lui a jamais dit. Peut-être est-ce cela ce qui manque.
« Il faut que je te voie. Il faut que je te parle. »
« Je pars en déplacement demain pour deux semaines. A mon retour ? »
« Non. C’est urgent. Tu pars à quelle heure ? »
« Mon avion décolle à dix heures. J’y serai bien avant. On prend un café à l’aéroport si tu veux. »

Elle n’a pas dormi de la nuit. Elle sait que maintenant il faut lui dire, qu’il faut prendre ce risque.
Elle quitte son appartement assez tôt. Elle remonte le boulevard. Il pleut. Elle a pris la voiture. Andreas va encore se moquer d’elle. Elle s’engage sur le périphérique en direction de l’aéroport, le ventre noué. Elle joue sa vie.
« Oh non, non, pas ça, pas maintenant »
Elle est bloquée dans un embouteillage. Le grand panneau lumineux indique « Danger. Accident ». Elle pense qu’elle a de la marge. Ça va aller. Mais le ventre se noue un peu plus. Elle a mal. Elle décide de prévenir Andreas.
« Ok, mais fais vite quand même ».
Comme si c’était elle qui pouvait décider.

Quand elle arrive dans l’aérogare, elle transpire tant elle a couru. Elle le cherche partout. Ça y est. Il se tient face à elle et lui fait signe.
« Ce n’est pas vrai ! »
Il est trop tard. Il a déjà passé le premier filtre de contrôle. Il est derrière la vitre. Elle s’approche le plus près possible. Ils se font face à travers la paroi qui mure le silence. Andreas sort son téléphone et écrit un message :
« Désolé. Il a fallu que j’y aille. J’allais rater mon avion. Tu voulais me dire quoi ? »
Il ne la quitte pas des yeux. Il voit son désespoir. Elle répond par un discret non de la tête.
L’agent de sûreté pose une main sur le bras d’Andreas. Il faut qu’il avance. Un dernier regard vers Marianne. Un sourire. Il y a toute la vie de Marianne dans ce sourire. Intense et douloureuse. Elle l’acceptera.
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