Derrière la page

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Il était une fois, dans une jolie province de l’Ouest de l’Irlande, nommée le Connemara... un vieil homme qui, de tout temps, se promenait invariablement avec un sac de jute sur l’épaule. Il vivait seul dans un manoir où personne n’était jamais invité. Ce personnage était si âgé que les villageois l’appelaient Cet qui signifie cent, imaginant qu’il pouvait avoir cent ans au moins.

Le grand mystère qui entourait ce vieillard ne faisait qu’augmenter depuis des dizaines d’années. En fait, les habitants du village l’avaient toujours connu vieux, très vieux et je dirai même éternellement vieux. Autour de lui les gens naissaient, vivaient et s’éteignaient alors qu’il restait, sans prendre une nouvelle ride.

Il ne parlait à personne et pour cause, il ne les regardait que de loin. Parfois il traversait le village, comme une ombre dans la nuit, pour ne pas se faire repérer et cela durait en fait depuis longtemps et même très longtemps.

Il avait traversé le temps sans être inquiété ni par les guerres, ni par les maladies, le froid ou la faim.

Mais qui était-il donc pour toiser tous ces dangers ?
Un mage ? Un sorcier ? Ou peut être-même un Dieu ? Se demandaient sans cesse les villageois.

Depuis l’aube des temps, tous ces gens depuis leur tendre enfance jusqu’à la veille de leur mort, se relayaient pour le débusquer, en l’épiant ou cherchant à provoquer une conversation mais chaque fois l’homme se dérobait et ils le perdaient de vue. A la fin, ces recherches étaient devenues leur passe temps favori.

Un beau jour, un prétendu malin, borgne de naissance, qu’on appelait Goll décida qu’il était temps d’en finir avec ces traques. Il se résolut à découvrir seul ce secret. Méfiant de nature, il fit d’abord comme ses prédécesseurs et suivit le mystérieux homme de loin. Puis en se rapprochant, il aperçut du bout de sa longue vue, que le sac que le sage tenait précieusement contre lui, contenait un objet rectangulaire.

Goll s’aventura à faire un grand détour pour surprendre le vieil homme. L’idée de voler cette besace murissait dans son esprit. Il se positionna derrière un rocher et attendit patiemment le passage de Cet. Mais plus le temps passait, plus il doutait de lui, s’imaginant qu’il pouvait se retrouver foudroyé ou réduit en poussière par ce sorcier.

Finalement, il décida de remettre son plan au lendemain et passa la nuit à murir son projet.
Aux premières lueurs du jour il se rendit, chez son cousin le forgeron à qui il raconta ses intentions et lui demanda de lui fabriquer un costume métallique pour le mettre à l’abri d’un sortilège.
Ce dernier lui répondit qu’il finirait grillé dans une enveloppe d’acier et que sa chair et ses os tomberaient en poussière à l’intérieur. Il lui recommanda de passer à autre chose et de laisser le vieil homme qui ne faisait de mal à personne.
Goll partit, déçu mais il songeait toujours à la renommée qu’il obtiendrait s’il parvenait à découvrir le secret la longévité de Cet car c’est bien de cela dont il s’agit. Cette obsession l’accompagna le reste de la journée et au moment de se coucher, bien après minuit, il détestait le vieil homme.
Il ressassa dans sa tête une terrible vengeance et projeta de l’enlever et si besoin était de le torturer pour le faire parler.

Le lendemain aux aurores, il se rendit devant la maison de sa victime et attendit qu’il en sorte. Il ne le vit pas mais il patienta jusqu’au soir alors que l’orage s’annonçait à l’horizon. Il se rapprocha de la porte et l’appela en tapant de toutes ses forces jusqu’à s’en faire saigner les mains pour le contraindre à sortir, mais sans aucun résultat.
A la nuit tombée, il reçut les premières gouttes d’eau qui rapidement se transformèrent en déluge. Penaud, il rentra chez lui.

Qu’à cela ne tienne, car il se remit à l’ouvrage le lendemain et attendit Cet à l’orée du bois. Il le vit arriver du bout de sa jumelle et prépara un gourdin pour l’assommer et s’en saisir. Mais des heures passèrent et il ne le vit point.

Têtu comme une mule, il revint le surlendemain et vécut un nouvel échec. Le jour d’après n’eut pas plus de succès ni les jours suivants.

C’était terrible ! Chaque fois il était certain de pouvoir l’attraper mais au dernier moment le vieil homme avait encore disparu comme si quelqu’un le prévenait.

Des mois et des années passèrent pendant lesquelles Goll s’acharna à recommencer sans cesse, mais ses tentatives étaient encore et toujours vouées à l’échec. Malgré tout cela il n’avait pas l’intention d’abandonner. Par solidarité, les villageois lui apportaient de quoi manger, car ayant pris ces actions à plein temps, il ne pouvait travailler pour gagner sa vie.

Puis ce matin là, il repartit une fois encore et se positionna tout près de l’étang au bord duquel Cet pêchait. Il se rapprocha discrètement, sans faire de bruit et vit, accrochée à une branche, une feuille de papier provenant du livre du vieil homme, là, tout près, presque sous ses yeux. Il la décrocha et derrière cette page qui annonçait son arrivée en ces lieux, il lut ces quelque lignes.

- Ne fais pas un pas de plus car le sol te servirait de tombe...

Persuadé qu’il s’agissait d’un piège pour l’éloigner de lui, il se crut enfin au bout de ses peines. Il s’avança et s’enfonça lentement dans les sables mouvants. Avant que sa tête soit ensevelie, Goll lut la dernière ligne qui disait :

- Tu voulais connaître mon secret, c’est le grimoire que je porte dans mon sac. Chacune de ses pages m’informe jour après jour des dangers du lendemain, me préservant ainsi du moindre petit risque. Adieu !
Pendant des siècles le secret fut précieusement conservé. C’est du moins ce qu’en disent toujours les conteurs Irlandais les soirs d’hiver au coin du feu.
FIN
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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
Un conte où il est vraiment temps de passer à la page ☺☺☺
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Elena Hristova · il y a
Je soulève la page et je découvre une belle histoire mystérieuse qui résiste à l'épreuve du temps et qui ensevelit les méchants dans des sables mouvants et puis si ce n'est pas près de terminer..

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