Dérapages

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Jamais Toulouse n a aussi peu mérité son patronyme de ville rose qu’en ce frileux crépuscule de novembre. La rue Matabiau se définit au regard par sa gamme chromatique singulière : un camaïeu de gris progressant de la cendre crasse au gris opaque des trottoirs sales et anémiques. au loin, les néons poussifs du café l «  Étincelle », lieu de prédilection de PATRICE Allègre , se fondent dans la limaille d’un ciel sinistre. Ce lumineux rappel ajoute une note vaseuse à cette grande rue, comme figée dans la pénitence d’une fin de siècle indigeste.je ne peux m ’ empêcher de sourire. Mon père a raison, je ne suis pas ponctuelle mais pathologiquement à l ’ avance sur le fuseau horaire. Il n’y a pas eu d’accident à déplorer, aucun obstacle fondamentalement improbable n’a jalonné mon parcours. J’ai deux bonnes heures d’avance au cours desquelles je compte m’appliquer à l’étude des tags, manière de prendre la température sociologique du lieu.

Les voix faussement joviales des animateurs radio se sont tues. C’est « la rousse au chocolat » de Jacques Higelin qui envahit l’espace de ma petite Lancia Y10. Lui, il attend sa muse, et moi, j’attends quoi au juste ?

Une mission en intérim que j’exècre d’avance. Magasinière polyvalente dans un chétif supermarché qui jouxte la gare. Huit heures à ouvrir des cartons, à empiler des conserves sans faire de Strike, et à affronter une faune abjecte avec un sourire composite .Huit heures de ma vie qui équivalent à un salaire de misère. Je me sens tel un pion noir d’office échec et mat, sur le damier pourri de cette société décomposée. Je suis aussi inutile que cette artère stérile, sclérosée sous ses strates de béton putréfié. La case amour s’est éboulée .Impossible sevrage quand la drogue prénommée espoir n’a subitement plus d’endorphine à libérer. C’est désormais l’hostie Lexomil qui m’aide à étouffer les flambées passionnelles de mes appétences inassouvies. Mon purgatoire immaculé et ses petites barrettes d’abstinence m’attend impavide sur l’autel de ma table de chevet, dans sa boite ovoïde d’un vert qui lui ne s’apparente pas à l’espoir. Je soupèse de mémoire le taux d’oubli qu’il lui reste à distiller. Suffisamment pour ne pas partir dans une croisade éplorée direction la première pharmacie ouverte, me voici rassurée. Le chagrin consacre de singulières accoutumances, il est vrai.

A présent, je m’égosille dans un duo improvisé avec Michel Fugain «  chaque jour de plus est un jour de trop », une incantation prémonitoire qui augure de mon quotidien stagnant sous la tourbe massive des jours importuns.

Une salve polaire congestionne le flux fêlé de mes pensées. Les modestes proportions du véhicule ont surpris l’inconnu qui se contorsionne de mauvaise grâce pour prendre place à mes côtés. Fulminant d’une hargne impatiente et exaspérée il me condamne à démarrer d’un simple mot. Sa voix est basse, métallique, légèrement rauque. Elle me fait penser à de l’acier éraflé. Une fois encore, papa avait raison. J’aurai du faire réparer le mécanisme défaillant de la portière. Docile, je m’exécute et démarre. Les miasmes alcoolisés de sa soirée inachevée envahissent l’habitacle, et c’est gitane contre pall mall que nous voguons silencieusement dans la ville morte.

A force de pétrir des conjonctures, de malaxer des hypothèses, de façonner des supputations, mon cerveau se fossilise. Tout mon être pétrifié se résume à la pensée de la fin qui sera la mienne. Assurément, je vais mourir, mais de quelle façon ?

Avec effroi je m’aperçois qu’aucune photo n’est exploitable pour illustrer mon avis de recherche. Je vais passer à côté de ma mort, comme je suis passée à côté de ma vie, la faute à un mauvais cadrage.

Je dissèque avec une fascination obscène mon meurtrier, et fixe à jamais sur ma rétine son souvenir. Ses cheveux décolorés mi- longs cassent la rudesse de son visage émacié, mis à nu par ses traits exsangues, couronnés d’une auréole diaphane. Son menton volontaire, accentué par une pilosité brute aux reflets dormants accuse un tempérament frondeur et opiniâtre. La ligne affinée de ses lèvres arachnéennes s’étire en un filet de sourire qui rayonne, s’imprime et se dévoie dans le sillon prononcé de ses fossettes. Un résidu d’enfance singulier qui dénote dans cette allure de poète maudit damné à l’héro. Je veux lui parler, mais les mots ne viennent pas et restent bloqués dans la gorge de mes émotions. Alors, je hume le silence comme on s’enivre d’un parfum. Une ultime et fanatique expiration avant que tout ne cesse.

Place du capitole. L’encre du ciel se dilue dans la promesse d’un jour à venir que je ne vivrai peut-être pas. Les commerces émergent de la léthargie nocturne dans un grondement souterrain. Il ouvre la fenêtre d’un geste dégagé. L’air renouvelé charrie des effluves de viennoiserie, des notes de moka suspendent leur arome capiteux à proximité des échoppes. Le murmure de l’aube se fait jour. Des silhouettes s’impriment sur l’espace vierge. Des voitures se faufilent dans mon funeste circuit. Pourquoi je ne crie pas, pourquoi je n’éprouve même pas l’envie de me sauver ?

Le rétroviseur devient le théâtre insolite d’un jeu de regard ou nos curiosités respectives fusionnent se mixtionnent et s’emmêlent. L’homme est peu loquace, pourtant à chaque mètre parcouru un lien inextricable nous soude et nous conjugue l’un à l’autre.

Place de l’Estrapade, éboulis exiguë de ruelles désordonnées et sinistres. Nous sommes avalés entre les murs étranglés de ces venelles vitreuses. Le temps fait naufrage, et le vent d’autan semble psalmodier l’épitaphe grelottante des âmes échouées sous le châtiment du bourreau.

La main névrotique de mon compagnon se cramponne dans un spasme fébrile au volant. C’est sous un porche de facture insolite que s’achève notre escale vers l’ailleurs. En état d’hébétude, j’interroge le chaudron fiévreux de ses prunelles incandescentes. Je ressens la charge de ses iris lunaires perforer ma charpente osseuse, comme galvanisée par une implosion de tribales émotions hormonales. Ses doigts saisis de piété mystique fondent avec dévotion sur le reliquaire consacré que je lui tends, chétif cercueil qui abrite notre transe délictueuse. Nos bras diaphanes s’entrelacent résolument dans une offrande muette et intime. Nos veines surchargées d’impatience se découvrent , s’implorent mutuellement, pulsant d’extase dès lors que la surface rigide de la seringue faufile son appendice d’acier dans le conduit renflé de nos torrents asservis .

La tirette s’enlumine d’un sublime grenat.

L’intensité du rush le solidifie, endigue ses mouvements. L’empêche de poursuivre mon injection. Ma seringue s’affaisse, fléchie et s’effondre entre mes cuisses, semblable à un phallus mutilé, flasque, absurde, loufoque. L’embryon d’extase n’a pas germé. Tous les mêmes. Honte à son cœur sec et autolâtre, encore un narcissique à ostraciser sans regrets.

Sa bouche que je voulais gouter se farde d’écume ardoise, une coulée de plâtre suture la strie azur de ses lèvres murées. Son corps fringuant, sec vigoureux et stoïque s’étoile, s’abime et se dilate dans la fange ouatée d’une apathie frigorifère.

J’abandonne mon épave sur la fourche suintante des pavés poisseux. Le bulbe glaireux et dépouillé de ses globes terreux me contemple sans me discerner.

A la radio, « rape me » , NIRVANA.
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