Dérangement

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Baden-Baden, Alger, Epinal, Nancy, Aix, Salon, Lambesc en Provence, Tonnerre, Vénissieux puis l'Auvergne : naissance, enfance, paternité... et me voici grand-père. Ecrire ? Dans, pour, avec ou  [+]

Image de Automne 2014
On ne peut raisonnablement chercher un coupable à chaque catastrophe. Le premier qui construisit sa cabane, peut-être, au pied d’un volcan ?
Connaissez-vous le seul survivant de Saint-Pierre, en 1902 ? La nuée ardente vomie par la Montagne Pelée avait épargné le malfrat, malgré le soupirail ouvert. Le pauvre homme, incarcéré, avait vu, comme à la porte de l’enfer, tous les humains, en torches, disparaître. Il avait entendu, du fond de sa prison, l’explosion de tous les barils de rhum sur les quais. Il raconta mille fois son récit et vécut, quelques temps, de la générosité malsaine des éditorialistes avides de récits catastrophiques.
Mais, quand ce qui ravage une ville est le résultat d’erreurs humaines, connues et tolérées de tous, on cache, dans un asile d’aliénés, le.... Lui...

Là-haut, je voulais libérer de l’espace. Pour la future chambre. Une mansarde à l’ancienne, pour un bébé nouveau, qui n’y viendrait qu’un peu. Plus tard. Ça méritait quand même de la peinture pastel, du papier doux, une moquette sur le plancher. Avant tout, du nettoyage. Avant même l’aspirateur : du déplacement d’objets. J’ai une certaine idée de l’ordre et de la paix, dans un monde qui n’oublierait rien parce qu’il ne détruirait rien. Mais je sais maintenant, dans ma chair, que ce n’est pas l’univers où j’existe.
J’ai déplacé mon grand-père, du moins son uniforme tout entier, avec le raccommodage du trou de la baïonnette, entre la clavicule et les décorations, et même, sous la housse opaque, les plis du dernier repassage, pour son dernier anniversaire d’Armistice. Grand-père, c’était novembre qui mouillait la vieille toile de ses joues. Et l’étoffe de cette vareuse, mise à sécher là-haut, sous les ardoises de notre bâtisse familiale. Je sais, grâce à lui, qu’un homme a toujours le droit de pleurer, parce que la chaleur de son toit peut tout essorer. D’ailleurs, mes larmes sèchent au fur et à mesure qu’elles affleurent sur mes cils grillés.
Là-haut, j’ai déplacé le rameau de buis de son enterrement, qui est resté si longtemps, parfumé, sur la commode bancale. Puis son casque de combat, qu’on se disputait, avec mon frère, pour chercher les œufs, dans le poulailler. Comme son képi, pour jouer au gendarme et au voleur. Pieuses reliques, escamotées à notre adolescence et préservées par grand-mère, malgré nos amusements de chenapans, elles résumaient le souvenir d’une boucherie mondiale et d’un « plus jamais ça ! » terriblement dérisoire. Grand-mère...
J’ai déplacé les embouchoirs de ses petites bottines, et son chapeau de paille enrubanné, et son dernier fauteuil en velours qui grince : lentement, pour que la poussière ne s’enlève pas. Elle disait : « la poussière est le suaire de l’oubli, ne la chasse que pour faire du neuf, ne la remue pas sans but, il y a tant à faire dans une vie. » Elle a disparu très vite, après lui. Un accident, a-ton certifié. Une glissade, sur la berge du fleuve. C’est du moins ce qu’il a fallu croire, parce qu’à l’époque, le prêtre ne bénissait pas le cercueil des suicidées.
Là-haut, je remuais. De l’autre côté de la colline, la grossesse de ma bru n’a que cinq mois : elle invente mon ex-futur premier locataire (merci l’échographie !), mon futur premier petit-fils... J’espère qu’il va vivre quand même. J’espère que la colline a suffi.

J’ai déplacé les vieux pantins articulés en bois, et toutes leurs ficelles emmêlées, que notre père nouait, juste avec deux doigts, pour les réparer, magique, quand il rentrait de ses longs voyages de prospecteur médical. C’est son service militaire dans la marine qui subsiste dans ces nœuds. Qu’est-ce qui l’attachera au pays, ce petit à naître, s’il ne porte aucun uniforme ? Rien, tant mieux. La planète est un si petit village, qu’il ne faut aucune clôture, aucun mirador...
J’ai déplacé le train électrique, les cubes en bois, le jeu de sept familles, et toutes les disputes avec ce petit frère qui cassait tout, qui ne rangeait rien et qui me manque tant. A peine adulte, il voulait devenir spationaute, piloter des Mirages et même rendre à la Perse son empereur, et même défendre Kaboul des chars d’assaut soviétiques. Son Fougas s’est écrasé dans le Lubéron. Il voulait marcher au pas, devant le château de l’Empéri : il était en tête de sa promotion de quatre-vingt chevaliers du ciel qui l’ont moins pleuré, tous, que moi.
J’ai déplacé le landau de notre fils, qui aurait du être son filleul, et la chaise haute en bois, repeinte pour lui, de laquelle mon frère a pris son premier envol, en futur parachutiste, malgré les sangles que ma mère serrait. Il a gardé la cicatrice de cette chute mémorable, juste sous la fossette de son sourire espiègle : mon frère, son portrait... et mon fils aussi.
J’ai déplacé les piles de cahiers d’écritures et de dessins : plusieurs générations de bâtons, de lignes, de frises, de pleins et de déliés. Et toutes les exclamations enjouées, maternelles, qui félicitent les artistes en herbe et leurs ongles cernés de couleurs. J’ai même retrouvé les boîtes de cachou avec des dents de lait et je me suis dit que la petite souris, sévère petite mère, avait quand même un cœur gros comme ça.
J’ai déplacé nos relevés de banque, nos valises, nos déguisements de réveillons, avec leurs boules de naphtaline, nos abats-jours en laine, bref, toute notre période insouciante, où mes parents nous ont donné cette maison, trop vaste pour nos utopies que le quotidien a racornies et pour nos chevelures échevelées que le temps a disciplinées ou dégarnies. Leur appartement, en ville, a du résister. Sauf les baies vitrées.
J’ai déplacé les panneaux en merisier des meubles démontés de ta défunte mère. Mes albums de timbres et ceux de ton défunt père, que je gardais pour la retraite. Les tresses d’ail que tu as ramenées de Bretagne. Les cagettes avec trompettes de la mort qui séchaient depuis octobre, à l’abri, sous des feuilles de journal. Avec des titres et des clichés sans couleur, papier jauni, fripé, froissé, craquant comme de l’hostie, quand, par mégarde, une de tes coloquintes roulait dessus.
Même le miroir, très vite remisé là-haut, à cause de la superstition, et jamais brisé, faute de visages à réfléchir, de rides à trahir.
J’ai déplacé les noix, les fleurs de tournesol dont les graines tombaient toutes seules. Le vieux poste à lampes, une varlope, un manche de faux, « courbe comme une scoliose de femme alanguie ! », murmurait mon père en répétant, rêveur, les paroles de son père.
Là-haut, les souvenirs sentaient le foin. La mansarde dégagée, baignée par le soleil froid tombé du chien assis, gardait au sol des traces d’objets et mes piétinements. La place était vide. Tout autour, le passé, autrement empilé, était intact. De la lavande séchée s’était glissée jusque dans la boîte de photographies, comme s’il s’agissait d’un trousseau.

J’ai descendu les tirages sur papier brillant, avec des bords blancs, dentelés, des poses timides, des raies au milieu des chevelures, des souliers vernis, de la vraie neige épaisse, des cannes à pêche au bord du Rhône. Je les ai posés près de l’ordinateur. J’ai scanné. Toi, par-dessus mon épaule, les mains gantées par la pâte à bugnes, tu me dictais les noms, les dates, parce que tu as toujours mieux su que moi t’y retrouver dans l’arbre généalogique de ma famille. Tu n’étais guère favorable à ce que je brûle tout ce papier passé, lourd de sels d’argent, mais quand tu as constaté la qualité des agrandissements nés de l’imprimante, tu m’as embrassé : « C’est formidable de donner un nouveau support au temps qui dévore tout. Avec un peu de chance, même dans les siècles suivants, avec une disquette, un CD, un téléphone mobile dixième génération, ils pourront se reconnaître dans le sourire de leurs aïeux. Va, brûle. »

Je suis descendu vers la chaudière à bois. Le long de l’escalier de pierre qui plonge dans la cave, j’avais aménagé des étagères de brique, pour classer les confitures, les bocaux de conserves et tout ce que le jardin offre, et tout ce que les recettes de nos mères permettent de stériliser. « On peut avoir la guerre ! », répétais-tu en riant, quand ces réserves en verrine ne laissaient pas même une place aux araignées.
Même sur la dernière marche, je t’entendais fredonner. Et je sentais presque la fleur d’oranger, le sucre glace, chaque fois que tu plongeais une noix toute molle dans la friture. Je devinais ton impatience de voir ce jeune couple qui nous prolonge, là-bas, derrière la colline. Ils vivent un peu à l’écart de cette zone industrielle qui a rattrapé notre village et qui jouxte notre vieille maison de pierre. Ils vivent, j’espère.
J’aimais ranger cette maison qui servait jadis d’octroi pour entrer en Dauphiné. Tu t’es penchée, en haut des marches, et tu as dit, au milieu des crépitements qui me faisaient saliver : « je ferme la porte, pour que l’odeur d’huile n’empuantisse pas tout ».
J’ai contourné le vieux casier à bouteilles, mal calé depuis toujours, et l’établi, avec les mâchoires ouvertes de l’étau et le capharnaüm des outils de jardin à dérouiller et des ciseaux, des limes, des rabots utilisés pour remettre en état le berceau en bois.

Et l’enfer était là. Ce n’était pas l’explosion de la chaudière, ça venait du haut, de dehors.
Je ne suis pas mort. Je suis peut-être un figurant du film, avec Serrault, Piccoli, Trintignant. Je ne me souviens plus de tous les acteurs. Juste du train, à l’abri dans le tunnel. Et du chasseur carbonisé, statue noire, dans la forêt détruite. Malville ? Le titre ?
Je suis allongé, sur le dos. Ce qui m’a tiré de l’évanouissement, c’est peut-être le liquide, sur les dalles de la cave, dans lequel je baigne. Ce n’est pas mon sang, ça pue. Du vin, bien sûr. Le casier est fracassé, près de moi. Le verre brisé m’a sans doute entaillé le visage. Non, c’est la sueur. Ou la lymphe. Quand on survit à l’incendie, il paraît que tout le corps pleure son eau, comme ça. Comme moi.
Non, ce qui pue, c’est la cataracte de confitures et de viandes mêlées qui ruisselle des bocaux en verre dont les couvercles ont sauté. A travers les fissures du hourdis, je vois le ciel enfumé. Je suis sourd, sûrement. Je ne t’entends plus chanter. Je n’entends plus rien, juste mes tempes dans lesquelles mon cœur bat. Je devine ce que fut le dernier souffle de mon frère.
Il y avait des tonneaux, ici, que mon grand-père nettoyait avec un morceau de soufre embrasé. Et des pots en grès que ma grand-mère alsacienne remplissait de chou et de saumure pour d’inénarrables repas de fête. Ça sent tout ça.
Ce n’est pas la guerre, nous n’avons pas d’ennemi. Non, c’est l’usine voisine, je reconnais maintenant ce qui m’arrache la gorge et détruit les muqueuses de mon nez.
Dis-moi, mon amour, toi qui arrives parmi les anges, avec un beau saladier plein de merveilles, d’oreillettes, de beignets pour offrir aux séraphins venus des cimetières de toutes nos provinces, dis-moi si je vais attendre longtemps, avec cette lame de faux et cette pierre à aiguiser sur lesquelles je suis tombé. Dis-moi si tout ce désordre de mort a un but. Dis-moi que tu ne souffres plus pour que je ne souffre pas.
Dis-moi que nous sommes cendres mêlées et que je survis, quelques secondes encore, quelques secondes seulement, pour vite t'apporter des instants supplémentaires de notre paradis commun, humble, terrestre.

Lui, on le retrouva. Comme le seul survivant de Saint-Pierre, en 1902. Mais je sais qu’il n’est pas « dérangé ».
Il n’était qu’un fait d’hiver, un anonyme, filmé une fraction d’instant, sur un brancard, rubrique « actualité », une ombre, noire et rouge, dans ce DVD récapitulant les événements marquants de mon année de naissance. Un DVD qu’on m’a offert, pour mes vingt ans.
On le retrouva, mon grand-père, aphasique, atone. On l’enferma, loin des médias ; on le maintient en vie, comme s’il était coupable de ne rien dire et d’en savoir trop. On a comblé la cave, cerné de barbelés les ruines de son quartier où rien ne repousse. Le DVD est sous le casque cabossé de son grand-père à lui, seul objet conservé ; dans ma chambre, de l’autre côté de la colline.
Je voudrais hurler, à sa place : « plus jamais ça ! »
Quelqu’un écoutera-t-il vraiment ce que son silence exprime ? Il faut que tout le monde sache, pourquoi, après AZF, à Toulouse, il y eut donc, au sud de Lyon...

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Arlo G · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie 2017. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.Cordialement, Arlo
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Anne Razé · il y a
Superbe !
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Fred Panassac · il y a
Un thème poignant, d'une écriture fulgurante, + 1. Un texte à connaître à plus d'un titre.
Certainement un de ceux qui me resteront le plus en tête quand je penserai au prix d'automne 2014.

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Eric Chomienne · il y a
Sans doute un vote inutile....l'auteur est-il sous les décombres d'une catatrosphe minière, pétrolière ou naturelle?
Ou simplement la ligne est-elle en dérangement?

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Virginie Colpart · il y a
vote n°15
en effet, à chaque fois que je passe devant cette industrie pétro chimique du sud de Lyon, quand je vois ces immeubles d'habitation aussi près du danger potentiel d'un tel site, l'autoroute qui longe ces cuves d'hydrocarbure, je me dis que si ça sautait, combien de morts y aurait-il? et qui seraient les responsables?
texte touchant soulevant un sujet dérangeant pour certains

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Arielle Maidon · il y a
Très beau texte dont je découvre sur le tard la touchante et riche écriture. Mon vote.
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Lenseur · il y a
Mon vote pour votre nouvelle "dérangement".
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Utilisateur désactivé · il y a
J'aime beaucoup beaucoup aimé, oui j'ai écouté son silence me parler à travers ton écrit: SON CRI!
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Angel · il y a
Il en a déplacé des choses : son grand-père entre autre, et maintes fois descendu (bis repetita) c'est voulu dans le texte ?
++ 1
J'ai des oeuvres en compétition en attente de lecture, vous êtes invité à les lire si vous avez du temps, merci.

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Lewis Mally · il y a
J'aime bien la façon dont cette nouvelle est écrite + 1 vote.

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