9
min

Déposition

Image de PaulGltr

PaulGltr

4 lectures

0

Deux voix. Une salle obscure, dans un état chaotique.

« Bon, tu promet de te tenir tranquille ?

- Oui, j’ai plus de force de toute façon, vous m’avez épuisé. Et puis, si vous étiez UNICITY, je serais probablement déjà mort.

- Bon, lâchez le. On va allumer la lumière, et enlever ce sac de ta tête. Tu vas nous décliner ton identité, et expliquer la raison pour laquelle nous t’avons retrouvé inconscient. Fais bien face à la caméra.

- Merci, au fait. Oui, d’accord. »
.
Début de transmission

Mon nom est Daniel Ackerman, j’ai 19 ans, et voici ma version des faits. Je ne sais pas qui vous êtes, ni même où je suis, mais apparemment, vous m’avez sauvé la vie. Au point où j’en suis, vous méritez bien que je vous explique ce qui se passe. Il y a encore quelques jours, je vivais une vie tout à fait « normale ».

C’est sûr que ça commençait vraiment bien. Après des années à la campagne, je pouvais enfin m’installer en ville, et c’était un paradis ! J’avais tout dans la ville, le mode de vie dont je rêvais, la proximité, une bonne fac, de « magnifiques espaces de nature, intégrés à la modernité urbaine, pour détendre le corps et l’esprit », leur foutu slogan.. C’est sûr que niveau communication, UNICITY, ils sont forts. La preuve, j’y ai cru, du moins jusqu’à ce que ces « magnifiques espaces » commencent à disparaître. Personne ne le remarque, c’est dingue ! Oui, ça m’a probablement rendu dingue.

« UNICITY, la modernité au service de la ville », sur le papier, ça fait bien. Sur les murs aussi, dans les bus, à la fac, à la télé, sur les téléphones, c’est écrit partout. Ils remplissent nos hypermarchés, nettoient les rues, réparent les routes, en construisent de nouvelles. Quoi, c’est tout ? Non ! UNICITY, dans sa grande générosité, fait marcher nos téléphones, propose un système de monnaie révolutionnaire, installe son QG juste à côté de la mairie, et propose même une force de police pour aider les agents de la ville, dont je fais partie, ou plutôt faisais, parce que là... Ça semble compromis.

Oui, agent de la ville, c’est le nom donné aux citoyens « privilégiés », qui veulent casser la routine avec quelques responsabilités, en l’échange d’un petit salaire. Ça remplace les jobs qu’on pouvait trouver à l’Est de la ville, dans les petites rues, qui ont elles aussi disparu, mais encore une fois, on dirait que je suis le seul à m’en rendre compte. On m’a élu à ce poste un jour, pour nettoyer un petit espace vert près de chez moi.

Et là, on arrive au moment où j’ai gagné un peu de célébrité, un peu trop même... La semaine dernière, j’ai reçu une lettre m’annonçant que mon statut d’agent allait être révoqué, parce que le jardin dont je m’occupais allait être fermé. La lettre disait aussi que je devais me rendre au QG d’UNICITY pour un « dernier briefing ». Évidemment, en bon étudiant fauché, je n’y suis pas allé. Je suis même allé plus loin que ça. J’ai organisé avec des commerçants locaux et des habitués du jardin, que j’ai informé de la situation, une petite protestation. On s’est assis à l’entrée du parc, on avait des banderoles avec des slogans un peu débiles. On protestait sans vraiment se prendre au sérieux, on a même organisé une vente de gâteaux. C’était un moment vraiment sympa. On voulait paraître le moins agressif possible, au cas où la police passerait. Le but était juste de montrer un léger ras-le-bol face au manque d’explication, parce que comme je le disais, ce n’était pas la première fermeture d’espace vert. Mieux que la police, une chaîne de télé est passée, pour parler de ce qui apparemment n’était pas arrivé dans la ville depuis des dizaines d’années. Après une petite interview, ils sont partis et le reste de la journée s’est passée tranquillement. Franchement, ça aurait pu être un très bon souvenir.

Le problème c’est que j’ai commencé à me sentir observé dès le lendemain. Chaque jour, des nouvelles lettres. Toujours le même charabia, avec leur « dernier briefing ». Je continuais à manquer leurs rendez-vous, et visiblement ça ne leur plaisait pas. J’ai été arrêté plusieurs fois, mais ils n’avaient rien de concret contre moi. Il me suffisait de dire que je viendrais à leur prochain rendez-vous, et ils me laissaient partir. Naturellement, je n’y allais pas. Puis, il y a deux jours, ça a pris une toute autre ampleur. Mes amis ont disparu, et les gens ont commencé à me rejeter. C’était comme si j’étais devenu porteur de je ne sais quelle maladie, et que l’intégralité de la ville avait soudain décidé de m’éviter à tout prix. Du moins, c’est ce que je pensais jusqu’à ce que le rejet se transforme en violence. Les gens me rentraient dedans, me poussaient, me crachaient dessus. Je me suis même fait poursuivre une fois. J’ai commencé à paniquer. Je me suis barricadé dans mon appartement, pour essayer de comprendre à quel moment j’avais relâché mon attention. Quelque chose m’échappait, mais pas moyen de savoir quoi. J’ai étudié toutes les lettres, pensant trouver un détail que j’aurais manqué, mais non. Rien. C’était vraiment incompréhensible.

Ensuite ! Oui, parce qu’il faut quand même que je réponde à vos questions. On y arrive, rassurez vous, l’idée de génie ! Celle qui s’est terminée par vous, qui que vous soyez, me trouvant inconscient dans une ruelle. Je me suis dit que la seule solution pour mettre fin à ce calvaire était d’y aller, à leur « dernier briefing ». Pas vraiment génial comme projet en effet. La vraie idée était d’échapper à leur attention une fois à l’intérieur du QG. Oui, tout seul, sans équipement, sans plan, ni porte de sortie. Je vous l’ai dit, un vrai génie ! Je me disais que je découvrirais peut-être quelque chose. Le pire dans tout ça, c’est que ça a fonctionné, pendant quelques minutes. J’ai commencé à me balader, mais cet endroit est immense, je me suis rapidement perdu. Quand l’alarme a retenti, je me suis contenté de courir, en m’arrêtant le moins possible, et en espérant trouver une sortie. Tu parles d’un plan... Ça n’a pas du tout fonctionné. J’ai dû trouver un moyen pour me cacher. C’est à ce moment que j’ai fait ma première découverte. Sous le QG d’UNICITY se trouve un réseau de souterrains. Tous ces immenses tuyaux que l’on peut voir dans la ville, censés « acheminer de l’énergie » pour la faire fonctionner, ont l’air de terminer ici. J’ai trouvé une trappe pour y accéder, et ça m’a permis de gagner du temps, et de trouver une sortie, parce que ces souterrains rejoignent les égouts. J’avais assez de temps pour m’enfuir, peut-être même sortir de la ville et rentrer chez mes parents. Ça aurait pu s’arrêter là.

En essayant de rejoindre les égouts, j’ai surpris une conversation à l’intérieur du QG. J’ai escaladé un des tuyaux pour m’approcher le plus possible d’une autre trappe, d’où j’ai pu distinguer clairement une bonne partie de ce qui devait être une réunion, et j’ai encore du mal à croire ce que j’y ai entendu. Je ne sais pas ce qu’ils transportent dans ces tuyaux, mais c’est certainement pas de l’électricité, ou de l’énergie. D’après ce que j’ai compris, ils en changent régulièrement le contenu. Je les ai entendu parler d’argile, d’acide, certains tuyaux sont même vides ! Ils se foutent de nous ! Il faudrait trouver lesquels, peut-être qu’on pourrait, aaah !

- Calme toi.

Oui, pardon. Je n’ai pas pu en entendre plus, car le rebord sur lequel je m’étais perché pour espionner a lâché, et je suis tombé. Évidemment, ça a fait beaucoup de bruit. Ma couverture était compromise, il fallait fuir. Je pensais avoir suffisamment de temps, qu’ils prendraient ça pour une maladresse d’un ouvrier de l’intérieur, comme l’endroit est en travaux. Mais non, ils sont immédiatement arrivés à moi en passant par une trappe, et ont commencé à me tirer dessus. J’ai sprinté vers les égouts pour remonter le plus vite possible à la surface, en espérant ne pas me retrouver en plein milieu du QG. Heureusement, je me suis retrouvé derrière la mairie. J’étais à nouveau en terre connue, mais la police d’UNICITY était proche derrière. Mon premier réflexe a été de me rendre chez moi. Si je quittais la ville, il me fallait des preuves, une lettre, des photos, n’importe quoi ferait l’affaire. Pendant un moment, j’ai cru que je les avais semé. J’ai donc pris le temps d’amasser suffisamment de preuves avant de repartir. Sauf que je me trompais sur toute la ligne. Ils étaient déjà là, au plus près de moi. Dans mon sac, à vrai dire.

Cette explosion m’a appris beaucoup de choses. Je pense avoir compris le principe de leur « dernier briefing ». Je ne m’étais jamais réellement posé la question, peut-être parce que je n’avais aucun ami concerné, mais je n’ai pas souvenir d’avoir rencontré un seul « ancien » agent de la ville. Non, ils ne se font pas tuer, les gens s’en rendraient compte, ou peut-être pas, j’en sais rien... Je ne sais pas à quel point leur contrôle est étendu, mais leur briefing, j’appellerais plutôt ça un lavage de cerveau ! Les gens qui entrent dans leur QG ressortent changés, vous pouvez en être surs ! Quant à moi... J’ai dû créer un peu trop d’agitation à leur goût. Mais de là à essayer de me tuer, c’est complètement fou ! Mais bon, je m’en suis sorti, c’est l’essentiel.

A ce point, qu’est-ce qu’il me reste ? Quelques infos dans la tête, une blessure à la jambe, aucune preuve, un trou béant dans le mur de mon appartement, la police à la porte de mon immeuble. Dans un dernier effort, je suis sorti par la fenêtre pour atterrir sur l’escalier de service. J’ai réussi à m’éloigner un peu sans me faire voir, dans des rues complètement vides. Une explosion, et personne dans les rues ! Un bruit pareil, ça réveille, non ? Enfin, par je ne sais quel miracle, vous m’avez retrouvé avant eux. Je me suis écroulé de fatigue dans cette ruelle. Voilà, c’est tout.

Fin de transmission.

« Bon, comme je le pensais, j’ai vu juste. Tu es bel et bien à l’origine de cette agitation en ville, et je choisis de me fier à ce que tu viens de me dire. Tu t’es mis dans de beaux draps, je ne sais pas si tu te rends compte de ce que tu as fait. Il t’arrive de réfléchir ? Si le fait que l’on t’ait retrouvé est selon toi un miracle, je ne saurais qualifier ton action. Tes découvertes sur les activités d’UNICITY et la structure de leur QG sont néanmoins inestimables. Tu as accompli plus en quelques jours que tout notre mouvement en ses 20 années d’existence. Avec un peu d’entraînement, tu pourrais nous être très utile. De toute façon, ce n’est pas comme si tu disposais d’un quelconque choix. Tu ne risques pas de pouvoir retourner en ville de sitôt.

- Attendez, on est où, là ?

- Un peu de patience, j’y arrive. Mon nom est Édouard Fitzduncan, je suis chef de section pour le mouvement RESET. Cela signifie « réinitialiser », en Anglais.

- Ça va, je suis pas bête non plus.

- Étant donné la situation, je me suis permis d’en douter. Donc, où en étais-je ? Notre mouvement a pour but de.. ».

La porte de la salle s’ouvre, laissant s’échapper un épais halo de lumière. 12 heures se sont écoulées depuis l’explosion de l’appartement de Dan. Dehors, des silhouettes de toutes tailles s’activent à diverses tâches, l’endroit semble agité. Sur le pas de la porte, une silhouette familière s’exclame :

«  Dan ! Punaise, tu t’es vu ? T’as une sale tête mon gars, faut dormir un peu ha ha ! Il faut absolument que tu viennes voir ça, cet endroit est dingue ! »

Le choc peut se lire sur le visage de Dan, à tel point qu’il peine à retrouver sa chaise, se rendant compte du peu de forces récupérées après ses péripéties urbaines. Reprenant sa respiration, et laissant échapper quelques larmes, il tente de remettre ses pensées en ordre.

« Julien, je.. tu.. mais bordel qu’est-ce que tu fais là ?! T’as disparu comme ça, je t’ai cherché partout, et toi tu arrives comme si rien ne s’était passé. Sérieusement ? Tu étais là pendant tout ce temps ? T’as plutôt intérêt à m’expliquer parce que là, je suis au bord de la rupture, je comprends rien à ce qui se passe.

- Hé, calme-toi, ça te ressemble pas de te mettre dans des états pareils. J’étais dans la salle d’à côté quand j’ai entendu qu’ils interrogeaient quelqu’un. J’ai entendu la plupart de ta déposition, c’est complètement dingue... Je pensais que toi aussi, tu avais réussi à t’échapper. Il y a 3 jours, j’étais censé me rendre chez UNICITY pour devenir agent de la ville. Mon premier briefing, un job de sécurité dans un magasin, j’étais plutôt content ! Mais des bouchons sur la route m’ont empêché d’arriver à l’heure, comme pour les cours, sauf que cette fois c’était vrai. C’était très tôt le matin, il faisait nuit. D’un coup, toutes les lumières se sont éteintes, pour se rallumer presque immédiatement. Les voitures avançaient plus, les gens sortaient et commençaient à se battre. Quand j’en ai vu courir vers moi, je suis parti en courant. J’ai réussi à sortir de la ville grâce à ce mec, Édouard, déguisé en policier. Après un interrogatoire, je me suis dépêché de sortir, pour te trouver. Quand j’ai vu que tu étais pas là, j’ai demandé à Édouard d’y retourner, et il a pas hésité ! Il est fort le noble ! Donc plutôt que me crier dessus, tu devrais me remercier hé hé !

- J’y crois pas... Ju ! Pars pas ! Les autres ?

- On est cinq de la fac à avoir pu sortir, et ta copine est là aussi, t’as de la chance !

- C’est pas ma copine... dit Dan en laissant échapper un rire.

- Ça y est, tu te sens mieux, mission accomplie ! Je te laisse avec le noble, on se retrouve après ! »

En quelques mots, son ami d’enfance lui a effectivement éclairci les idées. L’entretien de Dan avec Édouard va pouvoir reprendre dans de bien meilleures conditions.

« Et bien, fit ce dernier, voilà un bien meilleur visage, il me semble que tu as enfin compris que tu ne risquais plus rien. Tu vas pouvoir aller retrouver tes amis dans très peu de temps. Il me reste quelques informations à te donner. Cependant, je vais te demander de ne rien dire de ce que tu t’apprêtes à entendre, pas même à ce brave Julien. Tes découvertes t’offrent un statut d’exception au sein de notre communauté, tu es en droit de savoir certaines choses.

- Aucun problème, je le jure. Plus j’en saurai, mieux ce sera.

- Nous suspections déjà UNICITY de se servir des tuyaux d’acheminements de la métropole à des fins douteuses, et de développer une sorte d’outil au sommet de la tour principale de leur Quartier Général. Tes découvertes nous en apportent confirmation. Nous avions également eu vent d’une attaque imminente, ce qui avait créé des soupçons de corruption au sein de nos rangs, mais jamais n’aurais-je pensé qu’elle puisse venir de l’intérieur. C’est la seule piste plausible qui pourrait expliquer ce brusque changement de comportement que toi et Julien semblez décrire. Ils ont dû trouver un moyen de retourner la ville contre vous et d’autres individus visiblement, gênants. Cela semble invraisemblable. La menace est bien plus grande que ce que nous aurions pu imaginer. Plusieurs mystères restent également entiers, comme le fait que vous semblez être totalement indifférents à leurs « manipulations ». Nous allons te laisser une période de repos, mais il va falloir que tu fasses part de tes découvertes aux autorités de notre mouvement, afin qu’elles puissent être transmises aux cellules des autres villes.

- Attendez, quoi ? Il y en a.. d’autres ? »
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,