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Départs

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Francis Boquel

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I/ - Caroline avec deux ailes -

- Félicitations... encore ? Cela devient une habitude...
On sent la fierté poindre sous le ton faussement blasé du père. La fierté et autre chose : la satisfaction que tout aille pour le mieux. Tout roule selon les attentes et aucune réserve ne vient entacher le bulletin trimestriel de Caroline, dix ans, classe de 5e1 au collège Saint-Jean-de-la-Croix, latin, club de grec, section sportive golf, deux ans d’avance, conservatoire (violon) le mercredi après-midi et deux autres soirs par semaine. Lui-même, grand collectionneur de maquettes de bateaux, il aime l’ordre. Sur la cheminée du salon, il époussette tous les jours sa favorite, une reproduction au 1/20e du bateau de Charcot qui servit à la seconde expédition antarctique.
- Inès, as-tu vu le bulletin de Caroline ? Félicitations encore ! Cela devient une habitude, n’est-ce pas ? (Gilles pratique toujours l’inversion du sujet, ne se sert jamais de « ça » ou de « hein », mais de « cela » ou « n’est-ce pas », et ce depuis la naissance de la petite, afin de favoriser par une imprégnation constante l’acquisition de structures langagières irréprochables).
- Oui, j’ai vu ça, c’est bien, ma chérie. T’es une championne ! lance la mère de Caroline depuis la cuisine.
- Inès... Maman veut dire que ton travail nous donne vraiment toute satisfaction. (Inès essaie de suivre, avec moins de réussite, les mêmes préceptes : elle reconnaît honnêtement qu’il lui arrive parfois de se lâcher un peu, ce qui n’échappe jamais à la vigilance bienveillante de son mari).
Caroline, encouragée par ces compliments, décide alors de se lancer.
- Papa...
- Oui, Caroline ?
Mais elle va trop vite, l’écervelée, et la demande sort toute seule !
- Chpourrais peut-être inviter des copines çouikend, hein ?
Un sourire pédagogue ponctué de quelques coups d’ongle sur la table du salon suffit à rappeler Caroline à ses manières.
- J’aimerais inviter quelques amies samedi ou dimanche... Papa, s’il te plaît...
La fin de la phrase s’est perdue dans un souffle. Caroline sait qu’elle joue serré et que son écart pourrait bien lui coûter l’autorisation espérée. La perspective d’un samedi après-midi consacré à des révisions de grammaire l’effleure et la fait frissonner.
- Nous verrons, Caroline, décide Gilles. Je reconnais que tes exceptionnels résultats méritent une récompense mais je ne voudrais pas non plus que tu te disperses. As-tu prévu une activité avec tes amies ? Un devoir en commun, peut-être ?
- Non, on pensait... nous pensions, rectifie-t-elle précipitamment, juste... jouer...
Inès, qui vient de sortir de la cuisine, hasarde prudemment :
- Tu sais, Gilles, à dix ans, on a encore besoin de jouer...
- Bien sûr, concède-t-il généreusement, cependant... Mais j’y pense, n’as-tu pas un examen de violon la semaine prochaine ?
- Si...
- Et te sens-tu prête ?
- J’ai beaucoup travaillé !
- Ce n’est pas la question, Caroline ! Te sens-tu prête ?
Caroline connaît ce ton qui s’affermit légèrement, ces phrases au rythme ralenti, aux derniers mots lentement lâchés, pour qu’elle en sente bien tout le poids sur sa petite âme malléable. C’est foutu pour samedi et dimanche. Une dernière tentative :
- Je fais encore quelques petites erreurs, mais...
- Donc, tu n’es pas prête. Et tu as le courage de le reconnaître, Caroline, ajoute-t-il avec un large sourire. C’est très bien ! Mais dans ces conditions, tu admettras que la cause est entendue, n’est-ce pas ?
- Oui papa.
Inès, qui sait depuis longtemps qu’il n’est pas utile de prolonger ce genre de discussion, retourne d’où elle vient. Quant à Caroline, ses devoirs l’appellent, et son violon.
***
Pour la première fois, ce soir-là, elle s’endort avec le sentiment diffus d’une injustice. Elle était presque sûre, en faisant sa demande le soir du bulletin, que ça marcherait, pourtant ! Mais papa a raison, si elle n’est pas prête...
Le lendemain matin, Caroline se lève, fait rapidement sa toilette, enfile sa petite robe blanche et bleue, jette un dernier coup d’œil à sa chambre. Tout est en ordre, elle peut descendre. Elle est seule dans la maison. Ses parents, qui lui font entièrement confiance, sont déjà partis au travail. Son petit déjeuner avalé, elle ferme la porte d’entrée, passe la sangle de la clé autour de son cou, et la voilà dans la rue. Bien que tout se soit déroulé comme d’habitude, elle se sent toute bizarre depuis le lever. Ce matin, pour la toute première fois, la perspective de passer une journée au collège l’ennuie. Elle longe comme tous les jours la grille du parc de la Pépinière, distingue au loin les cages des animaux, un manège, le kiosque à musique et elle éprouve l’irrésistible envie, au lieu de continuer tout droit, de tourner juste là, à gauche et d’entrer dans le parc.
Ce doit être cette déception de la veille. Peut-être a-t-elle fait de mauvais rêves dont elle ne se souvient pas. Et puis, inexplicablement, elle pense sans cesse au bateau de son père qui orne la cheminée, celui de Jean-Baptiste Charcot. Quel est son nom, déjà ? Papa le lui a pourtant déjà dit... Elle sait que c’est le quatrième du nom... Elle ne s’en souvient plus... L’entrée du parc n’est plus qu’à quelques mètres...Il s’appelle... Le...
Chiche ! Elle n’a pas eu le temps de réfléchir. Elle marche sous les frondaisons, au soleil de mai. Il est huit heures moins cinq. Elle aperçoit un banc, s’assied, fouille dans son sac, en vide une partie à côté d’elle. Heureusement, elle n’a pas oublié son téléphone portable.
- Allô, pourrais-je parler à un responsable de la vie scolaire, s’il vous plaît ? Je suis Caroline Messier... Oui, bonjour madame, c’est Caroline... Je ne me sens pas bien ce matin... Non, rien de grave, je pense que cela ira mieux demain, mais malheureusement, mes parents sont injoignables tous les deux... Oui, merci madame... Bien sûr, le carnet signé demain... Au revoir, bonne journée...
L’assurance et la qualité de l’élocution ont eu raison de la méfiance de la CPE. Merci, papa ! Stupéfaite par ce qu’elle vient de faire, elle regarde autour d’elle. À quelques mètres, un garçon un peu plus âgé semble l’observer à la dérobée. Le parc lui semble immense. Au loin, une sonnerie retentit. Elle part sans se retourner dans la direction opposée.
Ce soir, en époussetant son bateau sans la regarder, son père lui demandera :
- As-tu passé une bonne journée, Caroline ?
Elle sait déjà, elle en est certaine, que sa voix ne tremblera pas et qu’elle répondra d’un ton détaché. Elle sourit. Elle comprend confusément qu’elle est sauvée désormais.


II/ - Damien s’envole -

- Putain Damien ! Qu’est-ce que t’as encore fait pour te faire virer ? « Insolence et langage ordurier »! T’as dit quoi au prof ?
David relit la lettre d’exclusion temporaire de son fils Damien, 14 ans, en quatrième Mozart au collège Réseau d’Éducation Prioritaire Jean-Baptiste Charcot, (les classes ont reçu des noms d’artistes ou de savants de renom, pour éviter les jugements de valeur liés aux numéros ou aux lettres). Il aimerait bien que le gosse fasse mieux que lui, mais il ne sait pas comme le prendre. Les cours, il n’y comprend rien, pas la peine d’essayer de l’aider. Et de toute façon, ça fait longtemps que son fils le mène en bateau comme il veut : son agenda est vide et il n’a jamais rien à faire.
- Ça va, j’te le dis pas, tu vas m’marave...
Le garçon a légèrement pâli en répondant. La tête tournée de côté, le coude droit légèrement levé, il recule imperceptiblement sans quitter son père des yeux.
- Tu fais chier, Damien ! Si ça continue, je te mets en internat !
Damien connaît la menace qui ne sera jamais mise à exécution pour une raison toute simple : son père n’en a pas les moyens. Il ne réplique rien car le pire a été évité. Il préfère détourner la conversation.
- Où qu’elle est maman ?
- Elle est au boulot ! Elle travaille, elle ! Qu’est-ce que tu crois ? Qu’elle va te féliciter pour ce que t’as fait ?
- Non, c’est juste que...
- Que quoi ? Me dis pas que t’as quelque chose à demander en plus !
- J’ai une autre lettre... On a pas payé la cantine.
- Oh putain, c’est pas vrai ! Demande à ta mère...
- Ben oui, c’est pour ça...
La diversion a été efficace. La perspective d’une facture imprévue a fait retomber la colère de David.
S’il avait du courage, il admettrait aussi que son fils vient de lui rendre service. Quel autre argument aurait-il bien pu trouver pour lui faire la morale, lui qui a toujours détesté l’école, le regard méprisant des profs ou pire, celui, compassionnel, de certains qui décidaient de le prendre en main pour le faire progresser ? Il en a découragé un paquet de ces militants, collants comme des tiques, aussi chiants que des missionnaires ! Et puis le temps a passé. Il a quitté le collège. Les années suivantes, il est revenu avec ses copains pour ricaner à l’heure de la sortie des gamins et des profs, mais très vite ce petit jeu lui a déplu. Quand il engueule son fils, comme aujourd’hui, il se souvient de tout ça et constate amèrement que le temps a foutu le camp, mais que l’histoire se répète.
Quand la maîtresse de maternelle les avait convoqués, lui et sa femme, pour leur faire part de ses inquiétudes au sujet de Damien, il l’avait envoyée sur les roses. Peu à peu, son rôle s’est limité à des colères de circonstance, de plus en plus rares, et que son fils a appris avec le temps à désamorcer.
- Et t’es viré combien de jours ?
- Ben, trois, c’est écrit sur la lettre.
- Mais ça date d’hier ! T’étais pas au collège, alors ? Où t’as traîné, et pourquoi t’as rien dit ?
- Vous êtes rentrés tard, hier... Je dormais.
- C’est ça. Pour une fois, ça t’arrangeait de te coucher tôt. Et qu’est-ce que tu vas foutre pendant ce temps-là ? Parce que t’imagines pas que tu vas te balader ou te branler devant ton ordinateur !
- Non, je sais...
- Allez, dégage, va dans ta chambre.
Damien attendait cet ordre depuis un moment. Il l’espérait et le sentait venir, puisque toutes les scènes se terminent de la même façon.
Étendu sur son lit, il repense à la scène de la veille.

***

Hier, il a croisé une gamine à la Pépinière. Elle était toute seule et elle souriait en regardant droit devant elle.
D’abord, il lui aurait bien tiré son sac Wood Wood de bourge, à cette petite conne, mais son sourire l’avait intrigué. Depuis qu’elle s’était assise, avec sa robe blanche et bleue qui flottait un peu au vent, le banc ressemblait à un bateau. Cette pensée l’avait amusé car ça lui avait fait penser à une pub pour des vêtements de gosse. Elle avait l’air tellement libre et heureuse qu’il l’a observée de loin.
Elle a fouillé dans son sac, puis il lui a semblé qu’elle téléphonait. Au bout de quelques minutes elle s’est levée puis elle est partie d’un pas décidé vers le centre du parc. Il est presque certain qu’elle ne l’a pas vu.
Elle attendait peut-être tout simplement l’heure de rentrer en classe au collège d’à côté. Sur le banc, elle a oublié un livre. Damien l’a pris, sans trop savoir pourquoi, lui qui n’ouvre jamais ceux que la prof de français leur demande de lire pendant les vacances. Peut-être qu’il voulait posséder quelque chose de la hardiesse qu’il a cru voir en elle. Elle avait l’air tellement sûre d’elle lorsqu’elle s’est éloignée !
Le livre est posé sur son lit. Machinalement, il l’ouvre et tombe sur cette phrase :
« – Vous vous trompez, je ne suis pas un garçon, dit l’enfant en salopette grise. Je suis une fille et je m’appelle Patricia. »
Il parcourt encore quelques lignes. Cette gosse qui dit posséder un singe et une gazelle lui fait penser à la petite meuf du parc. Pourtant, physiquement, elle n’a rien à voir avec elle. Mais elle a, elle aussi, quelque chose qui en impose tellement que le mec qui la rencontre dans le parc au Kenya en est impressionné. Damien tourne la page et sans s’en apercevoir, il s’abandonne.
***
Quelques coups vigoureux à la porte le font sursauter.
- On mange !
- J’ai pas faim...
- Qu’est-ce que tu fais ?
- Je... fais mes devoirs.
Damien a hésité. Comme s’il allait dire une grossièreté. Il a eu peur, surtout, que la porte ne s’ouvre.
- Tiens, t’as des devoirs, toi, maintenant ? ricane son père.
- Laisse-le. Il mangera quand il aura faim.
Sa mère est rentrée. Tant mieux. Elle lui évitera un nouvel éclat.
Damien est reparti.

***

Il fait nuit noire lorsqu’il lit :
« Patricia se mit à pleurer comme l'eût fait n'importe quelle petite fille, comme n'importe quel enfant des hommes.
Et les bêtes dansaient. »
Il tourne la page. La suivante est blanche.
Il relève la tête, stupéfait.
Il respire profondément. Ses poumons se gonflent comme des voiles.
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Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Une belle œuvre bien écrite, fascinante et qui nous tient en haleine du début jusqu'à la fin ! Bravo ! Une invitation à lire et soutenir mon “Isère en Mouvement” qui est en Finale! Merci d’avance et bonne journée !
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