Dents jaunes

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Moosbrugger

Elle devait préparer un dossier sur l’art nouveau à Vienne. Le livre qu’elle avait emprunté portait sur Egon Schiele et Klimt. Les portraits de petites filles de Schiele la rebutaient. Sa préférence allait vers Klimt, ces beautés enveloppées dans des étoles dorées, ces effets de mosaïque qui rappelaient l’art byzantin, c’était beau pour l’éternité.
Pour l'instant il fallait terminer ses fiches sur la littérature autrichienne. Il était 21 heures, la bibliothèque devait fermer à 22, elle s'accorda une pause cigarette devant la porte d’entrée.
L'agence de voyage pour qui elle travaillait lui confiait un voyage en Autriche. Elle était donc à la bibliothèque municipale pour rassembler des informations. Après l’air froid du dehors elle se sentait prête à approfondir ses recherches.
Les dossiers sur l'art baroque s'accumulaient sur sa table de travail. Les retables dégoulinants de stucs, que ne manquaient pas de présenter toutes les éditions sur l'Autriche, commençaient à l'écœurer. Le voyage n'était pas très difficile à préparer, cependant il fallait trouver quelque chose de différent pour intéresser ses clients.
Elle avait emprunté quelques romans autrichiens, elle ouvrit « L’homme sans qualité ». Les gens adoraient les histoires de décadence, de fin d’empire, elle parlerait de Robert Musil à ses clients. Certains chapitres avaient retenu son attention, la description du couple de musicien ou celui dans lequel le héros du roman, Ulrich, racontait sa fascination pour un fait divers survenu à Vienne à cette époque: l'affaire Moosbrugger.
L'histoire plaisait à Catherine par sa sombre banalité, Moosbrugger était un pauvre type qui avait assassiné une prostituée de manière sadique et pourtant il avait ses raisons. Durant le procès, l'accusé avait tenté de se justifier maladroitement devant le juge en montrant que sa vie avait été un enfer. Pour lui c'était le harcèlement de la prostituée qui était en cause, elle l'avait poursuivie pendant des heures dans les rues de Vienne, il n'avait pas pu s'en débarrasser alors il l'avait tué pour se défendre.
Catherine aimait bien cette histoire car elle lui paraissait un résumé de toute l'absurdité de la condition humaine, fruste dans les actes mais inventive dans ce qui les conditionnait. II aurait fallu peut-être inverser la relation pour que tout aille mieux. Cette histoire lui paraissait semblable à celle qui avait occupé les journalistes ces derniers temps. Un type s’était fait passer pour un médecin international, menant grand train, dans le respect et l'admiration de tous sans que personne s'aperçût de la mise en scène. En fait il était au chômage depuis longtemps. L'histoire avait mal finie lorsque sa banque avait demandé le remboursement de nombreux prêts. II avait alors préféré assassiner ses enfants et sa femme plutôt que de leur révéler le mensonge. Au jugement il était passé pour un malade mental, ce qui était révoltant selon Catherine, car c'était la société toute entière qui était malade des apparences. Ce qui était incroyable surtout c'est que sa famille et son entourage aient pu gober cette histoire autant d'années. L'erreur de ce type était de n'avoir pas su inventer une autre histoire pour s'en sortir. Vous êtes puni, auraient du dire les juges, par manque d'imagination, mais pas à cause d'une maladie mentale, ça non c'était révoltant. D’ailleurs le personnage avait montré ses propres limites quand il avait avoué qu’après les meurtres il se sentait enfin lui-même, c'est-à-dire un meurtrier.
Elle fut distraite de ses pensées par son voisin de table. Il feuilletait un livre de photos sur les Pyrénées.
-« Vous permettez que je vous interrompe dans votre lecture, lui dit-elle ?
-Je vous en prie, que voulez-vous ?
-Puis-je regarder votre livre ?
-Avec plaisir. Les photographies des Pyrénées sont époustouflantes. Vous savez c’est un ouvrage réalisé par un couple fou amoureux des Pyrénées, ils possèdent un avion et passent leur temps à faire des photos aériennes. Ils sont très généreux et m’ont amené une fois avec eux dans les airs. Tenez, là sur cette photo c’est le Vignemale et je compte bientôt m’y rendre. Je viens à la bibliothèque pour trouver des informations sur les sommets qui se trouvent le long de la haute route des Pyrénées, c’est mythique ! Dès le printemps, je compte partir et faire l’ascension de tous les 3000 mètres. »
Catherine était stupéfaite. La présence de ce garçon à la bibliothèque lui avait paru saugrenue. Il était différent des autres lecteurs. Il ne pouvait qu'accrocher sa curiosité. Leur rencontre ne collait pas avec le cadre confiné de la bibliothèque. Autour d'eux il y avait des étudiants étrangers appliqués sur leur travail à force d'ennui, quelques jeunes gens de bonne famille pressés d'en finir avec les études et des dragueurs promenant un regard d'affamé sur l'assistance.
Ils rangèrent leurs affaires et poursuivirent la conversation à l'extérieur du bâtiment. Elle sortit une cigarette.
«Vous avez du feu? Non, je ne fume pas. Ça ne m'étonne pas vous avez l'air d'un sportif. Moi, je n'arrive pas à arrêter de fumer et j'y pense tous les jours. Cela abîme la peau, les dents et puis je ne supporte pas l'odeur. Vous trouvez que cela se voit que je fume?» demanda t’ elle avec inquiétude.
II la dévisagea franchement. Elle devait attendre une réponse rassurante. Il répondit malicieusement que oui, cela se voyait, elle avait les dents jaunes. II observa l'effet. Elle changea d'expression.
«Ce qui m'agace le plus, dit elle, c'est qu'aujourd'hui le tabac soit aussi mal vu. Il faut avoir l'air sportif, bien dans sa peau et les fumeurs passent pour des névrosés. En continuant de fumer au moins, j'ai le sentiment de faire acte de protestation.»
Elle était visiblement agacée et il s'amusa de ses contradictions. Tout ça était un peu stupide. Elle détourna la conversation.
«Vous faites quoi dans la vie?
-Je suis artificier.
-Vous faites exploser des feux d'artifice!
En quelque sorte mais cela se passe dans un tunnel. Je travaille sur le chantier du Somport.
Au Somport! Et vous n'avez pas honte?
Honte, comme vous y allez, et pourquoi devrais-je avoir honte?» Elle se vengeait pour les dents jaunes.
« Mais le tunnel du Somport est une profanation de la nature et vous collaborez à ce saccage.
Peut-être mais au moins j'ai du travail et je peux rester vivre dans les Pyrénées.
Et en plus vous êtes pyrénéen. Vous vous imaginez qu'en donnant du travail pour 4 ou 5 ans à quelques entreprises, en défigurant la nature, on va éviter la mort d'une vallée et de sa culture? Vous vous mettez le doigt dans l'œil. Les bétonneurs se foutent des Pyrénées. Ce qu'ils veulent c'est faire du fric pour leurs sales petites combines, que l'on aille au plus vite de Paris à Madrid en servant les intérêts des transporteurs routiers. En plus ce tunnel ne sert à rien, la liaison Pau-Saragosse existe par le chemin de fer et elle est fermée depuis plus de dix ans.»
Elle était devenue agressive et il observait l'énergie qu'elle développait pour le convaincre. Elle avait une peau abricot, soyeuse, rehaussée par une belle chevelure châtain clair. Il avait déjà remarqué sa présence, fréquente à l'entrée de la salle de lecture où elle fumait des cigarettes avec quelques camarades et sa manière de rire plus fort que de raison lorsqu'il passait devant elle. A cause de son rire ou de sa manière sautillante de se déplacer, elle lui parut insolente et frivole et il se dit qu'elle était faite pour jouer.
II lui demanda s'ils pourraient se revoir pour discuter du Somport, qu'il se sentait partagé, que les arguments des écologistes l'intéressaient. Elle frissonna. C'était drôle, il ne lui avait pas posé de questions sur ce qu'elle faisait.
Dans la rue, les passants étaient rares à cette heure. Il pensa qu'elle était peu vêtue alors qu'il faisait froid dehors, lui proposa sa veste qu' elle refusa avec un sourire moqueur. D'accord, ils en convinrent, ils se reverraient après son voyage en Autriche et il prit son numéro de téléphone d'un air détaché.


Tunnel

Jacques Rivière venait de rencontrer Catherine, après avoir aimé Sylvie alors que l'image d'Isabelle restait présente. Le souvenir des femmes le poursuivait jusque dans son tunnel creusé à coup d'explosif et de légèreté de vivre. Pour se concentrer sur son travail, il fallait chasser des pensées qui finissaient par le ronger à force d'être ressassées. Mieux valait penser à la conversation avec Catherine. Les arguments des écolos, tout le monde ici les connaissait. Le meneur du combat anti Somport Eric Pétetin était très controversé. Les gens de la vallée se déchiraient, les ouvriers du chantier évitaient simplement de les fréquenter. Depuis 1991 les travaux étaient sous haute surveillance, les CRS interdisaient l'entrée à tout étranger. Il n'était pas indifférent aux tourments que causait le tunnel, mais décidément, il ne pouvait pas à la fois travailler sur le chantier et épouser la cause des anti Somport. Trouver du travail dans les Pyrénées, dans son pays, c'était réellement inespéré.
Depuis qu'il était artificier, sa vie avait pris un sens plus limpide qu'auparavant. Le temps sur le chantier s'étirait entre les préparatifs pour les explosions, il fallait surtout penser à la sécurité, rester vigilant. Ce travail lui laissait le temps d'assouvir ses plaisirs: descendre les parois les plus raides à ski, dévaler des torrents en hydrospeed, s'élancer d'un pont de 100mètres le pied retenu par un élastique. Alors, il se sentait libre!
Il regardait les plans du tunnel avec les emplacements des mines lorsqu'un équipier s'approcha.
«Jacques, la mèche que nous avons posé hier refuse de s'allumer.
Putain, Pedro, chaque fois que tu viens me voir, c'est pour m'annoncer de mauvaises nouvelles. Et alors qu'est ce que tu proposes? C'est à cause de quoi à ton avis si ça ne marche pas?
Ben, j'en sais rien, pourtant je te jure qu'on a bien fait le travail.
Tu me jures! Et la veille, toi et ta bande de demeurés qu'est-ce que vous faisiez?»
C'était inutile d'insister, son équipe était composée de pauvres types. Probablement une gaine avait été mal posée. Le détonateur était prêt à fonctionner mais il n'y avait aucune réponse, il fallait retourner dans le tunnel pour vérifier mais c'était dangereux. Comme d'habitude, puisqu'il était le responsable, c'était à lui d'aller voir ce qui se passait. Il était en colère. Il leur avait pourtant dit de l'attendre pour relier la mine au détonateur. Mais les mecs s'en foutaient, ils ne pensaient qu'au fric qu'ils allaient craquer dans les bars à putes de Tarbes. Ils avaient beau parler de leurs femmes et de leurs gosses restés en Espagne, montrer leurs photos en se lamentant sur l'absence, cette vie leur plaisait. Pour la plupart ce travail était une tradition familiale, leurs grands pères avaient déjà troué la montagne de conduites d'eau pour les centrales hydroélectriques du siècle dernier et lui aussi finalement reprenait un job traditionnel des pyrénéens. La différence c'est qu'il faisait ce travail pour se payer des sommets de 3000 mètres, pour vagabonder le nez dans les nuages. Il s'était approché du tunnel, il fallait maintenant prendre son courage à deux mains pour aller voir la mèche. C'était bien un boulot de con, une vie de con, voilà ce qu’il en pensait.
La gaine à l'origine du problème était maintenant devant ses yeux. Il s'était rapproché de l'emplacement des mines et puis tout avait explosé. Il avait perdu connaissance.
Il s'était réveillé à l'hôpital avec un drôle de son qui sifflait dans son tympan. Dès qu'il eut subi les soins urgents et qu'il fut sur pied, sa pensée le conduisit à Catherine. Il l'appela au téléphone.
« Bonjour, c'est moi Jacques Rivière.
Jacques?»
Il était un peu déçu qu’elle ne l’ait pas reconnu tout de suite..
« Oui, tu sais nous nous sommes rencontrés à la bibliothèque.
Ah oui, je vois. Comment vas-tu?
Ben, assez mal. J'ai eu un accident il y a une semaine. Je me suis explosé l'œil et une oreille. Mais ça va, on a pris soin de moi à Lyon et je suis transféré bientôt à Pau.
Bon, rien que ça et que puis-je pour toi?
J'aimerais t'amener faire une balade en montagne dès mon rétablissement. D'accord?
OK. Soigne toi bien.»
Intéressant ce type, se dit-elle, un peu suicidaire toutefois et elle imagina un oeil et une oreille tombant au milieu de la fumée dans la boue d'un tunnel, cela n'avait pas du faire de bruit.
Elle avait reposé le combiné, s'était accoudée à sa fenêtre, et promenait à présent son regard sur les toits gris de Pau qui rencontra un chat tapis derrière une cheminée qui surveillait depuis un long moment un couple de pigeon qui...,elle ne savait pas pour les pigeons. A voir la concentration du chat, il était difficile de faire la part entre la fascination amoureuse et le simple désir d'une chair volatile. Catherine aimait beaucoup accorder les éléments avec son moral, la couleur dominante des tentures et des coussins de son salon était le rouge, aussi décida t'elle d'accompagner ses états d'âme avec de la musique. Elle choisit un disque, la voix traînante et désabusée de Jack Teagarden, qu'elle posa sur le microsillon et revint à sa fenêtre contempler la ligne bleutée des Pyrénées. Le jazzman se concentrait sur le refrain comme un endeuillé sur le mouvement de la roue d'un corbillard. Il chantait : "blues in the morning, misery in the evening". La simplicité de la chanson n'était qu'apparente, la voix avait des fioritures qui prêtaient au sourire. Dans cette ballade qui racontait la misère des noirs américains des années vingt il n'y avait pas de romantisme, la voix enlaçait simplement le temps qui passe. Rien n'était certain, mais Catherine se sentait triste. Le quartier dans lequel elle habitait était vide comme tous les quartiers pour riches et à ce moment précis elle n'aimait pas sa vie.
Pourtant son boulot était intéressant, ses études aussi et elle avait du temps, elle était libre aussi, mais à quoi bon? Elle chanta : « blues in the morning misery in the evening» en nasillant pour imiter Joe Teagarden. Un gros nuage blanc passa dans l'encadrure de la fenêtre et on pouvait imaginer des corps nus enlacés dans les nuages, comme dans une peinture pompier. Cela l' amusa. Lorsque les corps disparurent, son humeur avait changé. Aujourd'hui elle serait gaie et puis elle avait du travail, il ne fallait pas traîner.


Refuge

« Alors le grand brûlé, le casse cou, le virtuose des feux d'artifice, comment ça va?» dit elle à peine descendue du train.
C'est super d'être venue. Tu vois je suis déjà sur pied.»
Elle observa son visage, quelques cicatrices autour des yeux mais rien de bien grave. Elle avait eu peur de le retrouver défiguré.
«Mais tu sais ce n'est pas grand chose, j'ai plein d'autres cicatrices si ça t'intéresse.
Je préférerais pas, j'ai horreur de voir çà, je peux même tourner de l'oeil si je vois du sang. Qu'est-ce que tu vas faire maintenant?
Je suis en congé pour un long moment, c'est la belle vie. Viens, on va d'abord passer chez moi prendre quelques petites choses et on file sur les sommet.
Sa voiture portait des étiquettes de rallye. Elle se regarda avec anxiété dans le rétro extérieur. Esquissa un sourire pour vérifier l’émail de ses dents. Puis elle pensa à ce type, c'était pas du bidon. Chez lui, il avait sorti d'un hangar une moto et avait montré à Catherine quelques acrobaties sur une roue. Il était heureux, il n'avait plus guère l'occasion de montrer ce qu’il savait faire. Catherine le regardait jouer, rieuse. Il fallait partir, d'abord monter par la route puis gagner le refuge à pied où ils allaient s'installer pendant deux jours. Catherine avait attaché sa ceinture de sécurité et s'était calée avec joie sur le siège en savourant l'aventure.
L'ascension du col, vitres grandes ouvertes, fut impressionnante. Il conduisait vite, la pente raide n'en finissait pas et elle était persuadée que la voiture allait se renverser. Les pneus écorchaient le flanc de la montagne et les ravins lui donnaient le vertige. Elle fit semblant de ne pas être impressionnée. Lui riait toujours en racontant ses escapades de nuit avec ses copains à fond la caisse à ce même endroit.
« Tu n'es pas obligé de rouler aussi vite» dit-elle.
En général, il n'y a qu'en montagne que je roule vite parce que là je sais qu'on ne risque rien. Sur les routes je conduis prudemment. Mais je peux ralentir si tu veux, il n'y a pas de problème. J'ai de très mauvais souvenirs tu sais sur la route, ma première femme a eu un accident de voiture. Elle conduisait au retour d'une compétition de trial, j'étais fatigué. J'aurais jamais dû lui laisser le volant. Elle a raté un tournant. J'arrête pas de penser que c'est de ma faute.»
Il y eut un long silence. Elle mit la tête par la fenêtre, vers le vide, histoire d'affronter sa peur. Ce mec était peut être dangereux, dans quoi s'était elle encore embarquée? La route s'arrêta. On était presque arrivé, il fallait poursuivre en marchant.
Le chemin commençait le long d’un ruisseau. Il y avait des troupeaux de vaches paisibles dans les prés. Dès la première montée on voyait des dalles qui formaient une chaussée, le chemin était bien tracé. Les hommes avaient créé ce sentier depuis des millénaires pour échanger les produits des montagnes contre ceux de la plaine. Il fallait imaginer des montagnes alors très peuplées. La forêt de sapin laissait place maintenant à la pelouse d’altitude.
-« Regarde les laquets. Dans une heure nous serons arrivés.
-Peut-on faire une pause, j’ai besoin de souffler dit Catherine.
-Volontiers, viens, et il lui indiqua l’endroit où ils allaient se reposer ».
Arrivé au niveau du lac il s’arrêta devant des plantes qu’elle n’aurait certainement pas remarqué sans lui.
-« Regarde lui dit-il des sarracénias
-des quoi ?
-Des plantes carnivores. Elles attirent leur proie par leur couleur et leur nectar. L’insecte se pose pour butiner, glisse du cornet de la plante, tombe et ne peut plus sortir car les parois sont cireuses et garnies de soie rigide tournée vers le bas.
-Moi elles me font penser à un phallus en érection et elle se mit à rire.
-Il rougit devant tant d’impudence, en fait il ne trouvait pas le mot pour qualifier ces paroles.
Ils continuèrent le chemin qui serpentait maintenant à travers les rochers. La végétation était de plus en plus rare. Les ruisseaux gazouillaient, se joignaient autour d’eux. Des marmottes sifflaient quelque part et l’air était diaphane. Les sommets étaient dégagés, il restait quelques névés, il y avait un lac couvert de glace en partie et dont la couleur était d’un bleu profond.
-Tu ne te rends pas compte mais à cet endroit les glaciers s’étendaient encore il y a quelques années.
Ils arrivèrent enfin en vue du refuge. Il était construit dans un chaos de pierre, une sorte de tumulus, un œil non averti ne l’aurait pas vu.
Il l'avait construit lui même à coups d'explosifs et les énormes blocs de granits formaient maintenant une grotte assez spacieuse dans laquelle on pouvait se tenir debout. Il y avait deux lits, un évier et un coin cuisine. Une couverture mordorée au sol servait de tapis, on pouvait se déchausser.
«Alors que penses tu de mon palais sous terre?
Impressionnant. On se croirait dans un conte de fée. Je ne serais pas surprise de voir sortir Merlin ou Mélusine. C'est une drôle d'idée ce refuge.
C'est pas mon idée. Tu sais au début du siècle dans le Vignemale il y a un type, un comte je crois, qui a acheté une partie de la montagne et s'est aménagé des grottes. Il y avait même des gens qui lui rendaient visites. Moi je fais comme lui mais ni vu ni connu. L'entrée de mon refuge n'est pas évidente à trouver et j'ai fait exploser la montagne un jour d'orage. Tu partages maintenant mon secret.
Et tu aimerais toujours vivre là?
Si je pouvais oui. Mais tu sais cet hiver pour mon anniversaire je t'appellerai d'une des grottes du Vignemale.
Ah bon, comment çà?
J'ai décidé de profiter de mon congé pour attaquer l'ascension de sommets des Pyrénées en hiver et en solitaire. Personne ne l'a jamais fait.»
C'était un vieux projet qui demanderait seulement beaucoup d'entraînement, de pugnacité et la rencontre avec quelques sponsors qui seraient rassurés par son passé de sportif. Il se répétait les noms des sommets: l'Aneto, le Vignemale, le Mont Perdu, le Néouvielle. Des 3000, rien à voir avec les exploits médiatisés des 8000 de la planète. Mais cela n'avait pas d'importance, ici il était question de son pays, il allait marcher sur les traces de poètes romantiques, comme cet Henry Russel qui possédait des grottes.
Catherine était de plus en plus emballée.
«J'attendrai ton appel de la grotte de Russel. Quel jour ton anniversaire?
Le 24 février.»
Là c'était le printemps, il restait quelques plaques de neige et ils avaient passé la journée à courir sur des blocs et à s'élancer sur les talons pour glisser sur les névés. Le rire de Catherine se répercutait sur les parois de la montagne et il était heureux de l'entendre raisonner avec l'écho. Au soir, il l'avait installée luxueusement sous les rochers. Ils avaient dîné avec du foie gras et du champagne, au son du grouillement cristallin des ruisseaux qui couraient vers le lac en contrebas. Ils avaient joué ensuite aux ombres chinoises. Puis ils avaient parlé du voyage en Autriche. Lui évitait de parler de son accident. A cause du froid elle s’était couverte d’une étole en soie rapportée de son voyage.
Il ne pensait même pas aux caresses qu'ils pourraient se donner, là dans ce lieu magique. Avant de se coucher, il l’enveloppa de couvertures pour la protéger et la regardait dormir avec toute l'innocence dont il était capable.
Au matin, en sortant de la grotte ils furent éclaboussés par la lumière qui inondait le site. Ils avaient déjeuné en regardant le lac et les parois tout autour qui dessinaient un cirque. Catherine eut l'idée d'aller se reposer au bord de l'eau.
Couchés sur l'herbe, ils regardaient comme à la loupe les éléments qui les entouraient, les linaigrettes pointant vers le ciel leur silhouette fragile. Elle s'était rapprochée de lui et il comprit son regard. Il pouvait caresser son cou qui semblait si fragile, sentir le grain de sa peau sous ses ongles puis dans sa paume. Elle frissonna sous ses doigts. Installée sur ses genoux, il la traitait comme une poupée précieuse. Un nuage passa, le lac avait maintenant une couleur gris de fer. Elle mit son bras sur son épaule et déboutonnait sa chemise. Son torse était recouvert de cicatrices. Il lui montra.
«Ici, c'est un accident en hydrospeed, là c'est une autre explosion sur le chantier du Somport.» Il se leva, là c'est la plus belle, sur le genou, en moto, mais je suis solide, je m'en sors toujours. Il avait réussi à lui montrer ses blessures.
Catherine se leva et caressa son torse du bout des lèvres. II répondait maintenant à ses baisers. Mais il n'avait pas vraiment envie d'elle, plutôt il ne voulait pas de cette douceur, de ce cocon qui se tissait à l'instant autour de lui et qui déjà l'étouffait. Elle avait senti cela, s'était éloignée.
Il s'était levé, dit qu'il fallait maintenant courir sur les rochers puis escalader la paroi. C'était un jeu, le premier en haut, et il était parti en courant. Elle l'avait suivi pour jouer, il l'entendait, elle était juste derrière. Il allait plus vite maintenant, rebondissait sur les cailloux, appréciait la force de ses cuisses. Derrière, le rythme de la respiration s'affolait, s'intensifiait, c'était presque un gémissement, doux d'abord. Il entendit un cri et une masse qui s'effondre. Il s’arrêta net, se retourna. Elle gisait quelques mètres plus bas comme une poupée désarticulée, le corps dans une position d'abandon autour de ses longs cheveux. Il s'approcha consterné, ce n'était pas possible, c’était de sa faute. Penché sur Catherine il posa sa tête sur ses genoux et la couvrit de baisers en pleurant. Elle avait esquissé un sourire dans sa douleur.
Soulagé d'abord, il se pressa jusqu'au refuge, prit son étole dorée et remontant jusqu'au point de chute enveloppa son corps en faisant attention à ne pas remuer ses membres. Elle était belle ainsi.
II devait aller chercher du secours le plus vite possible. II fallait regagner la voiture en courant, taraudé par l'angoisse de l'avoir laissée seule.
La sauver, voilà ce qu'il devait faire, il n'était pas un fou dangereux, la preuve Catherine était vivante là haut. La voiture démarra, dévala la pente. Le pied sur l'accélérateur, un regard sur le compteur de vitesse et le vide qui bordait la route, la vitesse commençait à le griser. Il pensa aux sommets pyrénéens, à l'air léger qu'il allait y respirer cet hiver et un sentiment de liberté l’envahit. Il avala goulûment une bouffée d’air pur en penchant la tête et admira son sourire et ses dents blanches dans le rétroviseur.

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