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DENT POUR DENT

Image de V. H. Scorp

V. H. Scorp

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Dixon tirait de toutes ses forces sur le bas. Son teint avait pris une coloration rouge écarlate sous l’effet de l’effort. Il sentait ses mains devenir moites et comprit qu’elles ne tarderaient pas à glisser. La vieille émettait d’étranges borborygmes. On aurait dit le mélange des croassements d’un crapaud et les couinements aigus d’un cochon qu’on égorge. Le tissu s’enfonçait profondément dans la chair molle de son cou. La garce, elle s’accrochait! Le visage de la vieille femme, qui avait d’abord pris une coloration bleue, virait maintenant progressivement au violet. Placé derrière elle, Dixon avait une vue plongeante sur son front relevé et ses yeux exorbités, d’où s’échappaient de petites larmes qui couraient sur les rides de ses pommettes et descendaient le long de ses joues flasques. Il pouvait voir les petits vaisseaux éclater un à un dans le blanc de ses yeux révulsés, qui commençaient à ressembler à ceux d’un lapin albinos. Cela lui fit penser à ceux que son père égorgeait et dépeçait à la ferme. Il passait des heures, assis sur une caisse, à se repaître du spectacle des bestioles qui s’agitaient et qui agonisaient en se vidant de leur sang. Il resserra son emprise, croisant les mains derrière la nuque de sa victime avec un grognement de bûcheron. Il suait à grosses gouttes. La vieille eut un violent hoquet. «Saleté de vieille peau!» maugréa-t-il d’une voix que l’effort rendait rauque. Brusquement le corps de la bonne femme s’affaissa et sa tête plongea en avant. Dixon maintenait toujours le bas de soie noir serré autour de sa gorge. Il n’aurait jamais cru qu’étrangler ce vieux débris eut été si difficile. Quand il l’avait repérée sortant de la poste, il s’était dit qu’elle serait une proie idéale. Courbée en deux, elle s’appuyait d’une main tremblante sur sa canne, avançant avec peine. Il n’avait eu aucun mal à la suivre. Il avait même eu le temps de se commander un hot-dog chez Joe, le vendeur du coin, sans la perdre des yeux. Pénétrer chez elle avait été un jeu d’enfant. La porte n’était même pas fermée. Il avait tourné doucement la poignée et elle s’était ouverte, sans bruit. Tout juste avait-il fait légèrement tinter les clés du trousseau engagé dans la serrure en refermant derrière lui. Elles étaient accrochées à un petit anneau d’acier, tâché de rouille, d'où pendait une grosse patte de lapin, attachée avec un fil de plastique noir et torsadé. Le poil usé et clairsemé par endroits avait amorti presque totalement le bruit. La pénombre qui régnait dans le couloir l’avait surpris. Aux murs étaient accrochés des tableaux dont certains semblaient fort anciens. Tous représentaient des portraits de personnages à la mine austère et au regard étonnamment fixe et perçant. Il lui sembla qu’ils le suivaient pendant qu’il s’engageait vers l’escalier dont il avait entraperçu les premières marches dans l’obscurité. Il eut un léger sursaut en découvrant une étrange sculpture au début de la main-courante. On aurait dit une sorte de gargouille au faciès grimaçant. En se penchant pour l’observer de plus près, il nota que sa gueule, grande ouverte comme si elle s’apprêtait à mordre, révélait une dentition digne d’un piranha. Il eut alors l’impression furtive de sentir sur son visage le souffle d’une haleine chaude et nauséabonde. Il se redressa d’un coup, surpris. L’odeur putride s’était dissipée. Son imagination était en train de lui jouer des tours. Il régnait dans cette étrange bicoque une atmosphère pesante qui le mettait mal aise, sans qu’il sache exactement pourquoi.
Il grimpa les escaliers en prenant bien garde de ne pas faire grincer les marches. Sur sa gauche, une nouvelle série de tableaux apparut. Cette fois-ci, ils représentaient des animaux. Tour à tour, il découvrit les contours d’un robuste taureau au poitrail impressionnant, puis d’un bouc qui semblait prêt à charger et enfin deux énormes poulets bien gras suivis d’un rat gris tout pelé aux petits yeux jaunes dont l’iris presque lumineux contrastait avec les couleurs ternes du reste de la toile. Un véritable bestiaire! La mamie avait vraiment de drôles de goût!
Arrivé sur le palier, il aperçut, au fond de la pièce qui s’ouvrait devant lui, la tête de la bonne femme qui dépassait d’un fauteuil. Elle lui tournait le dos. Quand il se glissa souplement derrière elle, aussi silencieux qu’un chat, il la trouva endormie, ronflant légèrement. Oui, vraiment, ça avait été d’une simplicité enfantine. Une vraie promenade de santé! Mais bon dieu, qu’est-ce qu’elle avait mis comme temps à claquer! Il n’en revenait toujours pas. Il se planta devant elle, les mains sur les hanches, reprenant son souffle. Il sentait la transpiration inonder ses aisselles et mouiller son tee-shirt. La langue de la vieille pendait hors de sa bouche, presque obscène, et un long filet de salive mousseuse coulait le long de son menton. Il sursauta en apercevant avec dégoût son dentier qui gisait dans les plis de sa robe, entre ses jambes légèrement écartées. Il distingua nettement des reliefs de nourriture qui obstruaient certains interstices au niveau des gencives. «Dégueulasse!» pensa-t-il. Il attrapa le gros sac de cuir usé sur la table et l’ouvrit. D’un geste, il répandit son contenu sur le sol et chercha la petite enveloppe dans laquelle il l’avait vue mettre les billets à travers la vitrine du bureau de poste. Il fut surpris de trouver, dans le fatras d’objets divers qui s’étalaient pêle-mêle par terre, deux petites poupées de chiffon ridicules, pleines de petits trous gros comme des têtes d’épingle. Il y avait aussi en petit sac de plastique transparent qui contenait des touffes de cheveux et ce qui lui sembla être des poils. Mais ce qui l’étonna le plus, ce fut le bocal (probablement un bocal de confitures) qui avait roulé contre sa botte et qui contenait une espèce de petite forme rose et diaphane, semblable à un embryon, baignant dans un liquide blanchâtre et huileux. La créature avait des bras et des jambes (ou était-ce des pattes?) à l’aspect atrophié et il distinguait deux petits points noirs qui devaient être des yeux. Dixon eut une moue de dégoût. Qu’est-ce que c’était que ce bidule immonde? Décidément la vieille trimbalait des trucs plutôt bizarres dans son sac! Intrigué, il s’attarda quelques secondes sur sa macabre découverte puis reposa le bocal et son étrange contenu sur le sol. Il se remit à farfouiller, sentant une certaine nervosité le gagner (mais où était donc ce satané pognon!) et finit par trouver l’enveloppe, entourée dans un mouchoir en dentelle. Il en sortit l’argent et entreprit de le compter, avec un sourire de satisfaction. Un petit bruit sec, pareil à un claquement, l’interrompit dans ses calculs. Il leva la tête et ses yeux firent lentement le tour de la pièce qui baignait dans la pénombre, scrutant chaque recoin. Il remarqua que le buffet adossé au mur du fond était couvert de chandelles de tailles différentes dont la cire s’était largement répandue sur le bois. Des particules de poussière dansaient dans les maigres rayons de lumière qui filtrait des rideaux mal joints. Rien. De toute façon, il n’avait pas à s’inquiéter. La maison était vide. Il s’en était assuré juste après que la vieille ait rendu l’âme. Il s’était d’ailleurs attardé quelques instants dans la petite pièce du fond, la dernière qu’il avait inspectée, pour feuilleter un gros album qu’il avait trouvé ouvert sur un secrétaire qui semblait dater de Mathusalem. Il contenait une somme considérable de coupures de journaux relatant tous des faits divers plus sordides les uns que les autres : meurtres, accidents, disparition, incendies... Un des gros titres avait accroché son regard : «Une jeune femme enceinte assassinée à coups de fourche par son mari fou de jalousie! Notre reportage sur place de...». Ainsi la vieille se passionnait pour ce genre d’affaires. Cet engouement pour les histoires morbides et scabreuses ne le surprit pas outre mesure. Il en voyait parfois de belles chez les gens qu’il «visitait». Des choses moches, et même parfois franchement ignobles, qui en disaient souvent long sur la véritable nature humaine et sa face cachée. Des choses drôles aussi, quelquefois. Il se souvint de ce vieux couple dont il s’était débarrassé à l’aide d’une lame bien aiguisée (depuis il préférait le lacet de cuir ou le bas, plus propre et surtout plus discret à trimballer) et chez qui il avait soudain entendu une grosse voix nasillarde lui enjoindre de ne pas oublier de sortir les poubelles. Remis de ses émotions, il avait finalement découvert dans la cuisine un vieux perroquet tout déplumé, mordillant nerveusement la chaîne de son perchoir, qui l’avait accueilli en le traitant de vieux gâteux pervers. Il sourit et continua à faire glisser les billets entre ses doigts. Le claquement reprit, plus net, semblant venir du fauteuil, suivi du son de quelque chose qui semblait racler le sol. Il se leva doucement et se dirigea vers la vieille en sortant le bas de sa poche. Après tout, elle n’était peut-être pas morte. Les vieux sont parfois plus malins qu’on ne le croit. Il sentit ses muscles se tendre sous l’effet d’une brusque montée d’adrénaline. La bonne femme était là, dans la même position, inerte. Son visage avait pris une teinte bleutée et un large anneau violet marquait son cou. Il saisit son poignet et une forte odeur d’urine lui apprit que les sphincters de la vieille s’étaient relâchés. En tous cas, elle était bien morte. Il ne sentait pas son pouls. Du revers de la main, il s’essuya le front. Il constata alors avec surprise que le dentier avait disparu. «Qu’est-ce que c’est que cette connerie!» lâcha-t-il, d’une voix ou perçait la tension et un léger soupçon d’inquiétude. Il fit le tour du fauteuil, regarda dessous, écarta les jambes de la vieille et alla jusqu’à soulever sa robe en se bouchant le nez. Pas de dentier. En se relevant, il fut surpris de découvrir, sur son épaule dénudée (le tissu avait dû glisser pendant qu’elle se débattait), un tatouage en forme d’étoile qui lui rappela vaguement quelque chose. Où avait-il déjà vu une étoile à cinq branches semblable? Il ne parvenait pas à s’en souvenir. La sensation de malaise, la même que celle qu’il avait déjà ressentie au pied de l’escalier devant la gargouille le reprit brusquement. Quelque chose ne tournait pas rond. Il le sentait et son instinct le trompait rarement. Ce n’était somme toute qu’un détail mais...

«Clac-clac!»

Le bruit résonna dans son dos. Il se retourna vivement... et aperçut le dentier qui trônait sur la table! Il sentit ses cheveux se hérisser tandis qu’un frisson glacé le parcourait de la tête aux pieds. La berlue, il avait la berlue! Ce devait être la bière de chez Joe (il se souvint qu’il l’avait trouvée plus amère que d’habitude).

«Clac-clac!»

Le dentier avançait maintenant dans sa direction en se dandinant de gauche à droite, par à-coups. Instinctivement, Dixon fit un pas en arrière. Sidéré, il vit les deux mâchoires s’ouvrirent largement et se refermer violemment, produisant un tel choc que son coeur bondit dans sa poitrine. «Nom de dieu, ça y est, je deviens cinglé!». Le dentier tomba de la table (ou plutôt sauta, c’est du moins ce qu’il lui sembla) et atterrit sur le sol dans un cliquetis sinistre. Il reprit sa progression vers Dixon qui reculait toujours, incapable d’endiguer la vague de panique qui le submergeait. L’arrière de ses mollets vint buter sur les genoux de la vieille. Son esprit, jusque là anesthésié par la peur, lui souffla soudain qu’il pourrait réduire en miettes son «adversaire» d’un simple coup de talon. Il sentit son habituelle lucidité reprendre le dessus tandis que la peur refluait progressivement. Au moment ou il s’apprêtait à avancer pour écrabouiller l’ignoble objet, deux bras vigoureux lui encerclèrent la taille, emprisonnant ses deux mains contre ses cuisses. Deux bras qu’on eut dit faits d’acier trempé et qui lui broyait littéralement les chairs. Les bras de la vieille! Les bras d’une morte! Ou du moins, qu’il avait cru morte... Il entendait maintenant sa respiration sifflante dans son dos. A nouveau la panique monta en lui, brutale, irrépressible. Des images défilèrent devant ses yeux à une vitesse folle : les coupures de presse, l’étrange attirail dans son sac, les chandelles, le tatouage, la patte de lapin à l’entrée, les tableaux. Il se mit à hurler comme un dément, tentant vainement de se dégager.

«Clac-clac!»

Le dentier avançait toujours, de sa démarche grotesque et bancale. Il vint cogner contre le bout de la Santiag de Dixon, se hissa dessus et commença à grimper le long de sa jambe, par petits sauts successifs, mordant la toile rugueuse de son jean. Il semblait mu par un ressort invisible qui le projetait à chaque fois une dizaine de centimètres plus haut. Dixon, les yeux écarquillés par la terreur, le voyait progresser inexorablement. Quand il sentit les dents qui se plantaient dans son tee-shirt, il se mit à vomir à grands jets sentant que ses intestins menaçaient de se répandre d’un moment à l’autre. La vieille l’étreignait toujours, comprimant ses poignets avec une force inouïe, surhumaine. Il secoua son buste comme un forcené, tentant de décrocher l’horreur qui montait vers son cou et son visage.

«Clac-clac!»

Le dentier continuait son ascension. La première morsure lui trancha le lobe de l’oreille. La seconde lui arracha la joue, découvrant l’os du maxillaire inférieur. La troisième lui cisailla les cartilages du larynx, juste en dessous des carotides. Conscient, Dixon sentit le dentier se frayer un chemin dans ses chairs broyées tandis qu’un geyser de sang jaillissait de sa gorge, inondant son tee-shirt et ses bottes.


V. H. SCORP

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Claudine Lehot · il y a
Une histoire effrayante digne d'un science fiction, d'un Hitchcock... j'imagine bien le dentier de la vieille dame en action, sauvée par son dentier, très fort ! ... quel talent ! j'ai adoré.
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V. H. Scorp · il y a
Un très grand merci à vous!
Votre commentaire me touche beaucoup.
Belle soirée!

V. H. Scorp

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