Démence

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« Il y en a assez ! Cela dure depuis une semaine, ce n’est plus possible ! » Natasha se leva, prit le fer à repasser momentanément posé. Lève le bras. Frappe Fabienne avec le fer. Pssss. Brûlant, le fer défigure la femme. Natasha fini par lâcher l’objet. Prenant conscience de ce qu’elle venait de faire, elle s’écarte de sa victime tandis que Fabienne hurlait de douleur.
C’est dans une petite confection berrichonne que ce drame se produisit. Un premier drame qui en appellera un autre. Le patron arrive en courant. De son bureau, malgré le bruit des machines, il avait entendu les cris. Tous étaient agités face à l’évènement mais tous restaient à leur poste comme si rien n’avait eu lieu. Arrivant, Vincent Cadelro se met à crier : « Appelez le S.A.M.U. ! » Il s’empresse de faire asseoir Fabienne en attendant les secours. Son regard se tourne vers Natasha qui s’était remise à son poste de travail.
Natasha avait recommencé à couper les fils indésirables des chemises. Après ce qu’il venait de se passer, il était difficile de faire comme si rien n’avait eu lieu. Étonnant qu’elle n’ait pas coupée une chemise tant qu’elle tremblait. Les secours arrivent et s’occupent de Fabienne. Ils l’emmenèrent aux urgences dans le service des grands brûlés. Vincent Cadelro se tourne vers Natasha et l’invite à le suivre dans son bureau.
Installé dans la pièce, le patron de la confection demande à son associé et styliste, Karl Valentino, de bien vouloir sortir. Il reprit son calme naturel après une agitation inhabituelle. Il se mit à interroger la jeune fille dans l’objectif de comprendre ce qu’il venait de lui passer par la tête, elle qui n’a jamais eu de problèmes avec ses collègues au cours des cinq années passées au sein de l’entreprise.
« Je ne sais pas ce qui m’a prise... cela a été plus fort que moi. Je n’ai pas su me contrôler. Depuis le début de la semaine, Fabienne ne cesse pas de parler avec Évelyne. C’est d’un pénible... Mon sang n’a fait qu’un tour. Je me suis levée et j’ai pris le fer. J’étais comme le témoin d’un évènement qui se passait sans en être l’actrice. C’est comme si je m’étais dédoublée dans mon propre corps.
- Natasha, vous pouvez comprendre qu’il m’est impossible d’agir comme si cet incident n’avait pas eu lieu. Je vais vous demander de rentrer chez vous pour la fin de la journée. Laissez-moi le temps de me poser face à ce qu’il vient de se passer. Que chacun de nous puissions prendre du recul. Revenez à la sortie des ouvriers me voir dans mon bureau. Nous verrons ensemble ce qu’il est envisageable. »
Natasha sort du bureau de la direction. Elle retourne à son poste, récupère ses affaires et part de l’entreprise sous les yeux des ouvriers. Épié de toutes parts, elle se sentit mal jusqu’au moment de fermer la porte derrière. Une seule envie. Celle de crier et de voir que tout ceci est un rêve. Mais rien à y faire. C’est bien la réalité.

Le lendemain, Georges vient comme chaque matin dans la réserve où est stocké l’ensemble des rouleaux de tissus. Il en fit le tour pour ouvrir les différentes portes donnant accès aux différents ateliers. Au fond de la pièce, son regard se fixa au sol. Un corps y était allongé. Un corps pâle gisant au sol depuis des heures. Ce corps était celui de Natasha... Georges s’empresse d’aller au-devant de la direction. Vincent Cadelro et Karl Valentino sortirent de leur bureau. Georges les entraine dans la réserve.
Après quelques instants de stupéfaction, les deux hommes téléphonent à la police départementale. Trois quarts d’heures s’écoulent avant l’arrivée des premiers véhicules. Un jeune homme d’une trentaine d’années se présente. Jimmy Land exerce depuis deux ans le métier d’inspecteur. Il avait une très bonne réputation pour résoudre les énigmes les plus coriaces sur lesquelles ses collègues bloquaient.
Le médecin légiste et son équipe avait commencé à travailler. Quand Jimmy Land arrive près du corps les premières conclusions tombent. « À mon avis, la mort remonte à plus de douze heures. Le bol alimentaire nous en dira plus. La victime s’appelle Natasha Frelle, 35 ans. Cela faisait cinq années qu’elle travaillait ici, aux dires de cet homme. » Le médecin désigne de la tête Georges. Il se retourne vers le corps et invite Jimmy Land à inspecter le corps du regard.
« Voyez le haut de son crâne. Elle a été frappée par un objet lourd mais pas tranchant. Vu le lieu, j’opterais bien pour un rouleau de tissu. Mais ce qui est curieux c’est que le coupable n’a pas cherché à transporter la victime ailleurs. Voyez la légère poussière qui entoure le corps. Elle est due au souffle que le corps a provoqué en tombant. Elle a donc bien été tuée ici.
- Le coupable a sans doute été sa propre victime à travers ce crime. Avez-vous inspectez les poches de la victime ?
- Nous n’avons pas encore eu le temps. Je vous en laisse le soin de le faire. Voici une paire de gants.
- Merci. »
Jimmy Land s’accroupit près du corps de Natasha. Il fouilla ses poches et y trouve une carte. « Tiens, tiens. Ceci n’est pas banal. » Un dessin ornait le carton. Une équerre et un compas entrelacés. Jimmy Land s’étonne de voir un tel symbole en pleine campagne. La franc-maçonnerie se trouve plutôt dans les grandes villes. Ce n’est pas dans un village que nous trouverons une loge. « Si la franc-maçonnerie a un lien avec ce meurtre, l’affaire va prendre un peu plus de temps. Avec leur manie de garder tout secret. »
L’inspecteur ayant fini avec le corps, le médecin légiste et son équipe l’emmène. Dans l’attente d’un rapport, Jimmy Land va commencer son enquête auprès des ouvriers. Il apprend l’évènement de veille. Sa première piste : la vengeance d’un proche de la première victime. Il semble difficile au jeune homme qu’il s’agisse d’une personne extérieure à l’entreprise surtout si le meurtre a eu lieu après la fin de l’activité quotidienne. Toutes les ouvertures possibles sont formées avant la sonnerie du soir. Cela ne peut donc être qu’une personne travaillant dans l’entreprise. Jimmy Land en est convaincu.
L’inspecteur prit la salle de réunion de l’entreprise afin de la transformer en salle d’interrogatoire. Son premier suspect ou plutôt sa première suspecte est Évelyne, la collègue proche de Fabienne. À son avis, elle est susceptible d’être coupable mais il y a cette carte trouvée dans la poche de Natasha qui le rend dubitatif. Cette carte était-elle celle de la victime ou celle du tueur l’ayant glissé dans sa poche ? Et pourquoi ce geste qui permettrait de l’identifier ? Et le rouleau de tissu n’était-il pas trop lourd pour une femme ?
« Évelyne Torturier, quel est votre lien avec Fabienne Ridon ?
- C’est une collègue de travail avec qui je suis proche du simple fait que nous nous trouvons sur le même poste. Il nous arrive de parler de choses personnelles mais ceci est rare.
- N’avez-pas eu envie de venger votre collègue ? De tuer Natasha Frelle ou tout du moins lui faire payer son geste ? Seulement les choses ont mal tournées et vous l’avez tuée !
- Non, jamais de la vie ! Je ne suis pas inconsciente ! Je n’ai pas compris ce qui s’est passé dans la tête de Natasha. Je trouve cela injuste ce qu’elle a fait mais au grand Dieu jamais je n’aurais fait un tel acte.
- Savez-vous par hasard s’il y a quelqu’un dans l’entreprise qui appartient à la franc-maçonnerie ?
- Tout le monde sait que monsieur Valentino, le styliste, est membre de cette organisation. D’ailleurs, c’est Natasha qui l’a découvert et depuis, tous nous sommes au courant. Il m’a paru que cela la dérangeait.
- Pourquoi cela la dérangeait selon vous ? Après tout, Karl Valentino est un de vos patrons. Et comment l’a-t-elle découverte ?
- Comment ? Je ne sais pas. Natasha était très discrète. Elle parlait très peu. Mais il m’a semblée qu’elle était très croyante, catholique. Je crois que c’est à cause de sa foi si elle avait tant de mal avec la franc-maçonnerie.
- Cette découverte a-t-elle produit un changement dans la relation établie entre Natasha Frelle et Karl Valentino ? Et comment cela s’est concrétisé ?
- Évidemment après cette découverte la relation ouvrière-employeur a pris une proportion qui ne devrait pas exister. De nombreuses disputes ont eu lieu depuis la révélation. Monsieur Valentino a dû affirmer le fait qu’il était franc-maçon devant tout le personnel. Suite à cela les disputes auraient dû cesser. Mais je ne serais pas dire ce qui pouvait mettre monsieur Valentino en colère. »
Jimmy Land ayant terminé l’interrogatoire avec Évelyne Torturier, le jeune inspecteur se mit à passer tous les ouvriers un à un à la question. Chacun lui confirmait les réponses reçues lors de son premier entretien. Natasha Frelle semblait être une fille discrète mais de fort caractère avec des valeurs traditionnelles. Quand à Karl Valentino, tous confirment qu’il est membre de la franc-maçonnerie. La carte retrouvée sur Natasha Frelle serait donc à Karl Valentino. Mais pourquoi l’avoir mis là alors que tous les ouvriers savent son appartenance ? Jimmy Land décide de reprendre l’interrogatoire le lendemain.
Le vendredi matin, l’inspecteur se mit au travail rapidement, dès l’ouverture de l’entreprise. À sept heures trente, il convoque Karl Valentino dans la salle de réunion pour l’interroger.
« Karl Valentino, j’ai eu les confirmations suivantes de la part de vos ouvriers. Vous êtes franc-maçon et vous avez eu plusieurs altercations avec la victime. Confirmez-vous cela ?
- Pour la franc-maçonnerie, je le confirme. Pour ce qui est des disputes avec Natasha Frelle il ne faut pas croire aux apparences. C’était une jeune fille pleine de ressources qui agissait souvent avec pulsions. Il est vrai que nous étions souvent en désaccord à cause de valeurs différentes ?
- Comme la franc-maçonnerie ?
- Par exemple. Natasha ne comprenait pas comment on pouvait intégrer ce type de fraternité. Elle avait un esprit aiguisé et curieux. Avant de venir à la confection, Natasha avait une formation de journaliste et avait travaillé pour un journal comme pigiste.
- Elle avait donc l’habitude des investigations. J’imagine que vous lui en avez voulu. Vous avez voulu vous venger ?
- Bien sûr que non ! Cela peut vous surprendre mais nous sommes devenus amis mais notre relation passée par de nombreuses disputes. C’était notre mode de communication. En plus, vu la relation professionnelle nous devions faire attention. Personne ne connaissait ce qui nous liait !
- Qu’elle était la nature exacte de votre relation ?
- Je viens de vous le dire. Nous étions amis.
- Juste amis ? N’avez-vous pas eu des relations intimes avec Natasha Frelle ?
- Bien-sûr que non. Pourquoi insistez-vous ?
- La victime a peut-être voulu le dire à votre femme et vous avez paniqué ?
- Je vous dis que non !!!
- Monsieur Valentino, y a-t-il d’autres francs-maçons dans votre entreprise ?
- Vous savez très bien que même s’il y en a, je n’ai pas droit de le révéler.
- Il y en a donc d’autres ?
- Je n’ai pas dit cela.
- Ce n’est pas vrai ! s’énerva le jeune inspecteur. Les francs-maçons et leur secret, ce n’est pas possible ! Vous prenez conscience que vous faîtes obstruction à l’enquête ? Je vais devoir vous mettre en garde à vue. »
Jimmy Land interpelle les gendarmes postés à la porte pour qu’ils emmènent Karl Valentino dans leur cellule. Le styliste sent son cœur s’emballait à cause de la peur. Lui qui avait sympathisé avec Natasha, cette jeune fille qui l’avait attiré intellectuellement, aujourd’hui on l’accuse de l’avoir tuée.
Le téléphone portable de l’inspecteur retentit. C’est son collègue Célestin qui revient vers lui avec des nouvelles. Après une recherche générale dans les dossiers de tous les membres de la confection et dans leur comptabilité. Il s’avère qu’une personne semblerait également appartenir à la franc-maçonnerie. Jimmy Land raccrocha et se dirigea vers les bureaux de la direction. Il invite Vincent Cadelro à le suivre dans la salle de réunion pour l’interroger. Le chef d’entreprise semble ne pas avoir dormi depuis deux jours. Il est sur le point de craquer.
« Vincent Cadelro, nous avons découvert que vous étiez franc-maçon. Et je suis prêt à parier que c’est vous qui avez mis la carte dans la poche de la victime.
- Je ne suis pas franc-maçon.
- Ne me mentez pas ! Nous avons trouvé dans vos relevés de comptes bancaires des versements mensuels à une loge. Comment l’expliquez-vous ?
- Je ne suis pas franc-maçon.
- Stop ! Vous niez l’évidence alors que les faits sont contre vous.
- Je ne suis pas franc-maçon. C’est ma femme. Nous avons un compte bancaire en commun.
- Vous vous fichez de moi ! Il n’y a jamais eu de femme dans les loges maçonniques.
- Nous sommes au XXIème siècle. Certaines loges se sont ouvertes à la gente féminine.
- OK... Passons à autre chose. Quelle relation entreteniez-vous avec la victime ?
- Celle d’un patron avec son ouvrière.
- N’a-t-elle pas fait pression sur vous ? N’a-t-elle pas trouvé quelque chose que vous ne vouliez pas que l’on découvre sur vous ?
- Non, rien de tout cela.
- Il semblerait que vous n’ayez pas dormi depuis les évènements de ces derniers temps ? Je comprends que cela puisse perturber mais j’ai l’impression que cela vous affecte beaucoup trop. Vous l’avez tuée ?!
- Non !
- Vous avez entrainé Natasha Frelle dans la réserve. Vous vous êtes énervé suite à l’incident du matin. Peut-être aviez-vous d’autres griefs contre elle. Cet incident en plus a été la goutte d’eau faisant déborder le vase. Vous n’avez pas su vous contrôler et les choses ont mal tournés. Et vous l’avez tué.
- Oui, c’est moi.
- Que s’est-il passé ?
- Après l’incident du matin, j’ai demandé à mademoiselle Frelle de venir me rejoindre pour que nous puissions en discuter. Je ne pouvais pas à me résoudre à perdre Natasha. Trouver quelqu’un pour la remplacer au coupe-fil, ce n’est pas un problème. Mais elle avait un potentiel qu’aucun autre de ses collègues n’a. Elle avait aussi le défaut de poser trop de questions. Je me suis demandé s’il n’y avait pas de l’espionnage industriel. Je suis devenu dingue.
- Venez-en aux faits !
- Tout en discutant je l’ai entrainée dans la réserve. Elle ne prêtait pas attention à mon humeur, à mes gestes. Quand elle fut retournée j’ai pris un rouleau neuf. Je l’ai soulevé et l’ai frappé avec. Un coup de folie. Je me suis aperçu qu’elle ne respirait plus. J’ai paniqué. J’ai mis une carte de la franc-maçonnerie qui trainait sur nos bureaux. Je pensais simplement détourner les soupçons de ma personne. Je n’ai jamais voulu tuer Natasha... Ce fût une folie. Après cela, j’ai pris l’emballage du rouleau. Je l’ai mis dans une poubelle municipale entre ici et chez moi. »
Jimmy Land fit incarcérer Vincent Cadelro à la prison de Saint-Maur et libérer Karl Valentino qui deviendra l’unique actionnaire de la petite confection berrichonne. L’affaire résolue, le jeune inspecteur rentra à la brigade de Bourges en attendant la prochaine enquête.
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