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Déménagement

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André Jalex Jr

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Aujourd’hui on déménage. Tout est au point. Il faut dire que l’opération a été méticuleusement préparée, comme il sied dans un groupe industriel important.

La Direction des Ressources Humaines a prévu une formation spéciale « Déménagement ». La première séance de la formation réunissait tous les salariés, par groupes d’une vingtaine, cadres compris (c’est dire son importance). Par la suite, la formation est réservée à des correspondants « Déménagement », presque toujours des secrétaires désignées par l’encadrement.

Comme tous les autres salariés (sauf les hors-classe tout de même), Machin a assisté à la première réunion avant de déléguer à sa secrétaire la responsabilité et le suivi de la suite des opérations. La réunion, informative, était également thématique. Le thème était bien sûr le déménagement. Le responsable de la formation était un érudit, incollable sur les problèmes de déménagement. Son élocution était bonne, le timbre de sa voix agréable et sa présentation très claire. Tout le monde a compris, même les non-cadres.

Déménager, a-t-il expliqué, c’est changer de lieu de travail (ou de résidence) avec toutes ses affaires : meubles, dossiers, outils informatiques, plantes vertes,.. Déménager est une chose importante, une action (du latin « agere » : agir) qu’il convient donc de préparer avec le plus grand soin. En fait la formation concernait la préparation au déménagement, notamment la préparation psychologique, et non le déménagement lui-même, qui est l’affaire de professionnels du déménagement, que l’on appelle « déménageurs ». La réussite d’un déménagement suppose la convergence et la simultanéité de deux éléments essentiels : la tête et les jambes. Les jambes, ce sont évidemment les déménageurs, si l’on peut s’exprimer ainsi s’agissant de gros bras. La tête, ce sont les « déménagés », c’est-à-dire les gens qui changent ou que l’on change d’endroit. Il n’y paraît pas, mais l’opération comporte des traquenards, des chausse-trappes et des subtilités auxquels il est préférable d’être bien préparé.

Un déménagement doit se faire dans l’ordre. Ainsi une partie délicate, qui incombe à la correspondante Déménagement désignée (sa secrétaire dans le cas de Machin) est le repérage horizontal et vertical du contenu des armoires et des bureaux (les meubles et non les pièces). Pour les armoires on conseille de procéder par étagère de gauche à droite et de haut en bas. Pour les tiroirs des bureaux c’est un peu différent. Une bonne référence est donnée par le tiroir à plumier, qui est en général le premier tiroir en haut et à droite du bureau. Dans les cas difficiles on peut utiliser le repérage par collage de rectangles numérotés de Post-it jaune (le plus aisément visible) ou le marquage au feutre effaçable.

La formation était intéressante et instructive. Machin a pris des notes. Il a relevé en particulier qu’il était hautement souhaitable que la préparation soit terminée la veille du déménagement pour éviter que le délai entre la fermeture des cartons et la prise de possession des nouveaux locaux soit exagérément long, afin de ne pas nuire au fonctionnement de l’entreprise.

Le déménagement est une période privilégiée au cours de laquelle, lorsqu’on est sollicité au téléphone, on ne peut que répondre avec regret que l’information souhaitée se trouve dans un dossier, lui-même enfoui dans un carton fermé soigneusement et de manière hermétique afin qu’aucune poussière ne vienne en polluer le contenu pendant le transport. Aucun interlocuteur n’aura la cruauté, ou la sottise, de demander que l’on détermine le dossier, le carton dans lequel risque de se trouver une éventuelle réponse à sa préoccupation, et qu’on l’ouvre. De toute façon il lui serait répondu qu’il n’est pas possible de chercher, on n’en a pas le temps. Aucune justification ne peut être demandée puisqu’on déménage, ce qui constitue un travail à temps complet. Tout le monde est plein de compassion pour le malheureux qui déménage. Le correspondant peut donc oublier la question qu’il posait, dont la réponse ne pouvait attendre mais dont on peut être sûr désormais que l’on n’entendra plus parler.

Un des grands intérêts des déménagements est de se débarrasser d’un grand nombre de sujets inutiles qui ont un instant germé dans des esprits désœuvrés, c’est-à-dire de la plus grande partie des communications téléphoniques reçues. Ils permettent aussi d’envoyer subrepticement à la benne un bon nombre d’affaires et de dossiers. Le problème principal est le tri, qui aboutit invariablement, quelle que soit la minutie que l’on y apporte (mais guère plus si on n’en apporte aucune), à jeter des documents indispensables en gardant de nombreux rossignols. Cela n’est d’ailleurs pas grave, puisqu’un déménagement permet pendant une longue période dont il n’est pas rare qu’elle se prolonge jusqu’au déménagement suivant, de répondre en le déplorant que le document demandé a «disparu » pendant le déménagement. Il n’a pas été perdu, ce qui pourrait impliquer la responsabilité de quelqu’un, il a seulement « disparu ». Cette formule a le mérite de mettre un point final à la requête, car il ne viendrait à personne l’idée de demander la recherche d’un document perdu pendant un déménagement. Il est perdu, voilà tout, on ne va pas en parler pendant cent sept ans...

Il y a donc des choses qui disparaissent dans un déménagement et tout le monde finit par s’en accommoder. Mais il y a aussi, et c’est plus étonnant puisqu’ils n’ont pas été préalablement mis en cartons, des gens qui disparaissent. De mauvais esprits vont jusqu’à prétendre que cette évaporation humaine est le but unique des nombreux déménagements opérés ces dernières années. On s’en accommode aussi, une fois la curiosité passée. Machin s’est aperçu, tout à fait par hasard, que quelques visages qu’il voyait de temps en temps dans les couloirs ou à la cantine n’apparaissent plus depuis le déménagement. Personne ne sait ce qu’ils sont devenus, pas même leurs chefs directs qui paraissent n’en plus avoir mémoire et que leur évocation semble surprendre ou mettre dans l’embarras (ce qui est une bonne raison pour poser de multiples questions à leur sujet, comme si l’on était très inquiets, chaque fois que s’en présente l’occasion).

Certains prétendent que d’autres profitent des déménagements pour se débarrasser des dossiers qui les embêtaient le plus, mais Machin a du mal à le croire. De toute façon, que cela soit vrai ou faux, le déménagement équivaut, sur bien des questions embarrassantes, à un dédouanement complet, une sorte d’amnistie totale et générale. D’ailleurs les correspondants se donnent vite le mot : inutile de les appeler ces temps-ci, ils déménagent.

Aujourd’hui donc on déménage. C’est la troisième fois de l’année que l’on déménage. Certaines langues de vipère prétendent qu’il aurait été subtil de ne pas déballer les cartons mais c’est faux : chaque fois il a été demandé au personnel de pratiquer un tri sélectif de manière à ne conserver que cinquante pour cent maximum des documents toutes catégories confondues, dont trente pour cent à diriger vers des locaux d’archives judicieusement situés à cinq cent kilomètres pour calmer le zèle des maniaques d’archives. Cela doit permettre en principe de soulager le plancher des nouveaux bureaux conformément à la normalisation des IGH (immeubles de grande hauteur) et d’augmenter encore la sécurité.

Du temps que la secrétaire s’affaire à déballer, Machin discute avec un nouveau voisin d’étage qu’il a rencontré au seuil de sa porte alors qu’il s’apprêtait à aller aux toilettes. Il apprend ainsi que Monsieur Drapot (c’est son nom) en est à son huitième déménagement en moins de deux ans. C’est un philosophe qui, sourire au coin des lèvres, brandit fièrement sa gomme et son crayon, seuls rescapés de la série. Désormais il peut déménager sans inconvénient, tous les jours s’il le faut. Machin n’a pas le temps de lui demander ce qu’il a fait de son appointe-crayon : Drapot est déjà au fond de son nouveau bureau en train de surfer sur Internet.

Machin n’est pas techniquement aussi avancé : il n’en est qu’à son troisième déménagement cette année et il y avait dans son bureau, quand il est arrivé ce matin, plusieurs tas de cartons dans un désordre qu’on aurait dit randomisé et sur lequel on apercevait les hiéroglyphes de la secrétaire. Il espère qu’elle s’y reconnaîtra. De toute façon il n’avait aucun rangement et ce ne pourra être pire qu’avant.

Malgré tout le téléphone sonne. Le personnel est prié d’assister dans une heure à une réunion pour faire le bilan du déménagement. Machin, qui a besoin d’un peu de calme, mandate sa secrétaire à laquelle il n’est pas mauvais de donner un peu de responsabilité, comme le font les autres cadres depuis que la DRH en a souligné l’intérêt.

Il appelle à son tour Dupont, son homologue à la filiale de Saint-André-de-Buèges, près de Brissac. Il tombe sur la secrétaire qui lui indique qu’ils sont aussi en plein déménagement. Dupont est en réunion et ne peut être dérangé. Il n’a pas plus de succès avec ses collègues des succursales de Mazingarbe, de Camprieu, de Saint-Nic et de Francfort. Inutile d’insister : tous déménagent.

La secrétaire est revenue. La réunion a été satisfaisante et tout le monde a confirmé que le déménagement s’était globalement bien passé, même si l’on avait par ci par là du mal à retrouver quelques caisses et quelques ordinateurs, imprimantes ou matériels informatiques divers.

Machin se sent un peu las et vaguement découragé. Il est gêné par le bruit, ainsi que par la poussière et les acariens que la secrétaire s’est remise à remuer avec ardeur. Il fait très beau, aussi choisit-il d’aller s’aérer sur le parvis de la Défense et de faire un petit tour à la FNAC. Il déjeunera dans un troquet qui le changera de la cantine.

A son retour son bureau est en ordre, comme il ne l’a jamais vu depuis le précédent déménagement. Une note de service vient juste d’arriver de la Direction des Ressources Humaines, informant le personnel que, du fait de contraintes budgétaires, la Direction Générale, qui a trouvé des locaux au loyer moins cher, a décidé de déplacer les bureaux d’une centaine de mètres, dans un nouvel immeuble. Le personnel est convoqué à une réunion d’information, dans une nouvelle et provisoire salle de réunions. Un séminaire Déménagement serait envisagé, qui déboucherait sur une formation permanente Déménagement. Mais il ne s’agit pour l’instant que de bruits de couloir...
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Joëlle Brethes · il y a
J'annonce ma disparition suicide lors du prochain déménagement : trop, c'est trop, et faudrait pas prendre sans cesse les enfants du bon dieu pour des canards... migrateurs !!!
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André Jalex Jr · il y a
Sans blague ?
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