Démasquer le traître

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J'ai 72 ans mais ne le dites à personne. En fait je suis de l'école d'Henri-Pierre Roché, d'abord m'adonner à fond à ma vie professionnelle (j'étais prof d'anglais pendant 40 ans, et ça m'a  [+]

A Jean Tulard

 

- Accusé Eric Derobert, levez-vous, avez-vous une déclaration à faire avant le prononcé du jugement ?

Le prévenu obtempéra, mais avec difficulté, comme si ses jambes avaient du mal à lui obéir. La plus grande hésitation se lisait sur son visage.
Il y eut un moment de flottement.
Une nappe de silence s'insinuait dans la salle d'audience, d'où n'émergeaient que deux ou trois toussotements gênés.
Brusquement, le visage pâle du jeune homme s'éclaira, son regard s'embrasa. Alors, portés par une voix étonnamment ferme et sonore, les mots se mirent à cascader
 :

- Tout ce qu'a déclaré mon avocat à mon propos est faux, archi-faux. Je ne veux plus plaider non coupable. Tout simplement parce que coupable, je le suis - et je le revendique.

Un oh ! de surprise balaya l'assistance.

- Je vais donc, Messieurs les juges et Messieurs les citoyens-assesseurs, vous dire maintenant « la vérité, toute la vérité, rien que la vérité », pour reprendre les termes exacts du serment qu'on prête devant la cour des tribunaux de mon pays.

A ces mots, Maître Weiss avait sursauté, puis froncé les sourcils ; il levait à présent les bras en signe de réprobation.

- Si je ne l'ai pas fait plus tôt, c'est en accord avec mon avocat, que je remercie au passage de tous les efforts qu'il a déployés pour me défendre. Il entendait obtenir, via la stratégie qu'il a échafaudée (et à laquelle j'ai eu le tort d'adhérer), la plus légère des peines possible. C'était astucieux et ça aurait pu fonctionner, sauf qu'il ne s'agit là que d'une fiction, oui, d'une pure fiction. La vérité c'est je n'ai pas tué sans intention de donner la mort. Au contraire, je la désirais ardemment, cette mort... La rixe dans le Bierstub, c'est moi qui l'avais provoquée dans le seul b...

- Messieurs de la cour, je proteste, mon client...

- Je vous en prie, Maître, laissez-le parler, votre client, s'interposa l'un des trois juges. Vous voyez bien qu'il est prêt à faire la lumière sur cette affaire. Il n'est pas dans vos intentions, je suppose, de faire obstruction à la justice !

- Non bien sûr, je voulais juste..., fit Maître Weiss en se rasseyant, penaud.

Derobert reprit la parole :

- Oui, comme je vous disais, tout était prémédité, y compris cette rixe que j'ai moi-même suscitée sous un prétexte futile. Voyez-vous, il fallait bien que quelqu'un paye. Hitler, ce n'était plus possible, suicidé en 1945. Blaskowitz non plus, pour les mêmes raisons, suicidé à Nuremberg en 1948.

- Blaskowitz, s'étonna le juge. Vous voulez dire le général Blaskowitz ?

- Celui-là même, Monsieur le juge, le général Johannes Blaskowitz. On m'objectera qu'il ne faisait qu'appliquer les ordres d'Hitler. Mais exécuter la volonté d'un criminel, n'est-ce pas déjà un crime en soi ?

- Expliquez-vous, Derobert, je ne crois pas trahir mes confrères en vous disant que je ne vois pas très bien où vous voulez en venir, n'est-ce pas Messieurs ?

Les autres juges et les deux assesseurs opinèrent.

- J'y viens. Vous vous souvenez sans doute que le 11 novembre 1942, les troupes de la Wehrmacht et des Waffen-SS ont envahi la Zone Libre, soit disant pour protéger les Français d'une invasion des forces anglo-américaines par les côtes méditerranéennes.

- Oui, c'est un fait historique connu... mais quel rapport ?

- Oh ! il y en a un. Rassurez-vous, je ne suis pas en train de délirer ; j'ai été déclaré sain d'esprit par l'expert psychiatre, je vous le rappelle, alors je vous demande de me faire confiance, il me faut simplement un peu de temps pour tout vous expliquer... L'« Opération Attila » est, comme vous l'avez dit vous-même, un événement historique... et il a été lourd de conséquences. Pour mon pays d'abord, qui s'est retrouvé du jour au lendemain entièrement sous la coupe des Nazis. D'autant qu'Adolf, le pervers, avait soigneusement choisi pour ce forfait la date anniversaire de l'Armistice de 1918 pour mieux nous humilier, déjà qu'à Rethondes...

- Pourriez-vous abréger, Herr Derobert, il me semble que vous vous perdez dans les détails, le coupa le deuxième juge.

- Me perdre dans les détails ? Je n'en ai pas vraiment l'impression, mais je vais m'efforcer d'être aussi bref que possible.

- La cour vous en saura gré.

- Il y eut donc un pays occupé dans sa totalité. Et dans cette partie de la France à laquelle on déniait le peu de liberté qui lui restait, un gamin de huit ans se retrouva les jambes coupées.

- Les jambes coupées ?

- Oui, enfin, c'est une image. Ce que je veux dire, c'est que j'ai été anéanti, détruit de l'intérieur. Pour une raison bien particulière. Mais s'il vous plaît, laissez-moi continuer, je vous l'ai dit, vous comprendrez tout en temps voulu. Ce qui est sûr, c'est que suite à cette agression, l'esprit de vengeance s'est emparé de mon cœur de gosse, et s'est amplifié chaque jour davantage. Je ne pouvais naturellement, à mon âge, rejoindre les rangs de la Résistance, mais je me jurai qu'un jour ou l'autre quelqu'un payerait pour cette infamie. Voilà, aujourd'hui, c'est chose faite !

- Comment ! Vous auriez tué Wolfgang Hartmann en 1959 au seul motif que l'armée allemande a occupé l'endroit où vous habitiez dix-huit ans plus tôt. Je ne saisis pas bien votre logique ; expliquez-vous Derobert.

- C'est bien ce que je suis en train de faire, Monsieur le juge. Simplement, vous ne me laissez pas le temps de développer ma pensée. Si je puis me permettre, voyez ce que ça donne de trop résumer ! Encore une fois, laissez-moi poursuivre. Bien. Donc..., pour ma vengeance, il fallait bien que je ronge mon frein. Après tout, je n'étais encore à l'époque qu'en culotte courte. Imaginez-vous, quand Adolf a pris son ticket pour le Valhalla, je n'avais que dix ans. Et seulement treize lorsque, comme je l'ai dit précédemment, Blasowitz a sauté d'une fenêtre lors du procès de Nuremberg - chose que je n'ai apprise que bien plus tard en me livrant à des recherches.
C'est de toute évidence Hitler qui aurait dû payer en premier mais... il avait fait le travail à ma place ! Mon deuxième choix aurait été Blasowitz, chef des armées et commandant-en-chef des forces d'invasion, mais le disciple avait imité le maître. J'étais donc sommé par le destin de trouver une nouvelle cible. Alors, j'ai cherché, cherché, jusqu'au jour où (j'avais alors 15 ans), eurêka ! j'ai trouvé : ce serait l'aide de camp du général, numéro trois dans la chaîne des responsabilités, à condition évidemment qu'il soit toujours de ce monde.
Et si jamais je n'étais pas en capacité d'éliminer cet individu en particulier, je pouvais toujours me rabattre sur le numéro quatre ou cinq de la liste, peu importe pourvu que quelqu'un paye l'addition. Une fois sûr de mon fait, j'orientai ma vie en direction de cet unique objectif. Par exemple, je fis des pieds et des mains pour étudier l'allemand au lycée ; et je passai des heures et des heures en bibliothèque, lisant des milliers et des milliers de pages sur la Seconde Guerre Mondiale. Je décidai également d'arrêter mes études après le premier bac pour m'engager dans les paras, avec l'espoir d'y apprendre des choses... utiles à la réalisation de mon dessein. Une fois démobilisé, fort de ma maîtrise de la langue de Goethe, je gagnai la RFA où je décrochai un emploi de traducteur, positionnement qui me servit de base pour le stade ultime de ma traque. Retrouver la trace de Hartmann ne fut pas évident mais à force de questionnements directs ou indirects, de ruses diverses et variées, j'appris trois choses essentielles 1) il était vivant 2) il habitait Munich 3) il fréquentait quotidiennement la Hofbräuhaus, dont il était même l'un des 616 clients privilégiés, de ceux qui ont droit à une chope personnelle rangée dans un petit coffre-fort dont eux seuls possèdent la clé. Le fait que cette brasserie est celle où le Führer énonça lors d'un meeting le programme du futur parti nazi, ne fit que renforcer ma détermination : cet individu ne reniait rien de son passé.

Le premier juge interrompit à nouveau le jeune homme. Il griffonna quelques mots sur un carré de papier, qu'il fit passer à ses adjoints. Les cinq hommes échangèrent quelques mots à voix basse avant que le magistrat ne reprenne la parole.

- Le chiffre 616 ne vous pose-t-il pas question ? A moins que vous n'insinuiez que les 616 casiers soient loués par 616 anciens membres du parti nazi non repentis ?

- Vous me faites dire ce que je n'ai pas dit, Monsieur le juge. Je parle d'un homme en particulier et ce rapprochement, je ne le fais que pour lui. Franchement, comment, s'agissant d'un tel homme, pourrait-il être innocent, lui qui a exécuté les ordres d'Hitler sans s'y opposer ?

- Ach, Mein gnädiger Herr, le coupa le second assesseur, vous en connaissez beaucoup, vous, des officiers qui désobéissent aux ordres de leurs supérieurs ? Cela en fait-il pour autant des criminels à abattre ?

- Oui, j'en connais. Par exemple, le colonel von Stauffenberg, et je regrette que son attentat ait échoué. Cet homme courageux m'aurait ainsi délivré de ma mission en tuant le tyran. Pour moi, dans une dictature, toute autre attitude est coupable.

Deux des juges furent pris d'une crise de toux, qui eut du mal à passer. Dès que ce fut possible, le premier assesseur demanda la parole et l'obtint.

- Vos accusations sont insultantes, Derobert. Et vous, que faisiez-vous chez les parachutistes français si vous réprouvez aussi catégoriquement ceux qui envahissent le territoire des autres ?

- Ah, les paras, oui... Je reconnais que ça peut paraître contradictoire. C'est vrai, j'ai participé à des combats contre les Indochinois et les Algériens, qui sont ou étaient effectivement des peuples occupés par la France. Je n'en suis pas fier mais je considère cette étape sur la route de la justice comme, comment dirais-je..., comme un mal nécessaire. Il me fallait en passer par là si je voulais m'endurcir et surtout pour apprendre à donner la mort sans frémir. Les séances de close combat et sa pratique sur le terrain ont parfaitement rempli cet office.

- Je vois, dit l'assesseur, avec un sourire qui en disait long.

Quant à Maître Weiss, toujours réduit au silence, il était maintenant affalé sur sa table, la tête entre ses mains.

- Pour passer à l'action, je choisis moi aussi un 11 novembre, il n'y a pas de raison ! Descendu le 25 octobre 1959 à l'Hôtel Haimer Hof de Munich, cela me donnait une quinzaine pour repérer Hartmann, surveiller ses habitudes et mettre au point l'« Opération Justice est Faite ». Je disposais d'une photo découpée dans la revue Signal où on le voit en compagnie de Blasowitz, un homme plutôt petit, légèrement enveloppé, engoncé sans élégance dans son uniforme vert-de-gris ; le cheveu est brun (autant que je puisse en juger d'après un cliché en noir et blanc) et ondulé, le visage rond et qui pourrait être avenant n'était la rigueur militaire. Il a dû changer en 17 ans d'autant que le redoutable guerrier s'est mué dans l'intervalle en producteur de films rose bonbon avec pour vedettes deux ou trois clones de Romy Schneider. Je connaissais l'adresse de sa maison de production, la Neu Globus mais je préférais lui ôter la vie dans un lieu plus symbolique, la Hofbräuhaus. On m'avait dit qu'il s'y rendait tous les soirs après sa journée de travail. Dès le premier soir, je le repérai. Il était 18h 35 quand, attablé devant un Mass et une bretzel, je le vis rejoindre une table, d'habitués manifestement, qui lui avaient gardé une chaise. Le chapeau tyrolien qu'il retira de dessus son crane me révéla un cuir chevelu luisant : il avait perdu tous ses cheveux. Le loden qu'il retira me fit comprendre que Herr Hartmann avait bien profité de la vie, un véritable tonneau ! Et son visage, rouge couperose ! ça me sautait aux yeux de là où je me trouvais, à vingt mètres de distance, et me faisait haïr encore plus cet assassin qui s'était empiffré sans vergogne toutes ces années.
Soir après soir, il fut d'une régularité de métronome. Il paraissait à 18h30, se dirigeait vers le recoin aux coffres-forts, ouvrait le casier N°615, en sortait sa chope personnelle, le refermait et allait rejoindre ses amis dans la grande salle. Voilà qui se présentait bien pour moi mais comment allais-je procéder ? Je comptais le provoquer, susciter sa colère, le pousser à me frapper pour ensuite, au cas où je n'aurais pas le courage d'affronter une longue peine, faire passer sa mort pour un homicide involontaire. Je n'avais guère envie de jouer ma petite scène du côté de la table des habitués, ses amis auraient pu s'interposer et prévenir le geste que je voulais fatal. Je décidai donc d'agir dans le local aux coffres-forts, lieu plus discret puisque fréquenté seulement épisodiquement par les détenteurs de clés. Le 11 novembre 1959, j'étais là tapi dans une semi-obscurité. Le traître allait payer pour ses forfaits.
Herr Produzent Hartmann, se dirigea de son pas sûr de client privilégié, enfonça sa clé dans la serrure du 615. Me présentant son dos, j'obtins qu'il se retourne en lui tapotant sur l'épaule. Ne reconnaissant pas l'individu qui le traitait si cavalièrement, il roula deux yeux injectés de sang sans que pour autant la lumière se fasse dans son esprit. Je lui tins alors le petit discours bien agressif que j'avais préparé à son intention, lequel ne lui plut pas et il se mit à hausser le ton. Quand je lui appris que j'allais le tuer et pourquoi, il poussa un beuglement et se rua vers moi, exactement comme je l'avais prévu. Il ne m'atteignit pas. Moi si. D'un seul coup de poing que je savais létal, je lui écrasai la pomme d'Adam, justice était rendue.
Les vociférations de Hartmann avaient été entendues de la salle. On vint voir ce qui se passait. Je prétendis comme je l'avais prévu qu'Hartmann m'avait bousculé par inadvertance, que j'avais mal pris la chose, que nous nous étions mis à nous disputer, que le désaccord s'était envenimé et que nous en étions venus aux mains. C'est en pleine bagarre que mon poing était parti et avait malencontreusement frappé mon adversaire à un endroit sensible,. La police a débarqué cinq minutes plus tard et vous connaissez la suite.

- Nous avons bien compris, accusé Derobert, que vous revendiquez désormais l'entière responsabilité du meurtre, donc la préméditation. Confirmez-vous votre décision de plaider coupable ?

- Tout à fait, Monsieur le Juge. Vous pouvez faire passer votre justice comme bon vous semble. La mienne est rendue.

Sur requête de la cour, Eric Derobert rejoignit le banc des accusés. Le temps de la délibération parut à tous très bref, un quart d'heure plus tard les magistrats étaient de retour, ainsi que l'accusé dans le box. Ce fut à nouveau le premier juge qui prit la parole :

Le procès Derobert est ajourné pour complément d'enquête. L'affaire sera jugée par un nouveau tribunal, celui-ci se déclarant incompétent en l'état. Toutefois, avant de clôturer la présente audience, la cour désirerait un éclairage complémentaire. Derobert, nous avons compris dans leurs grandes lignes les faits tels que vous les rapportez. Cependant, une chose nous échappe encore malgré toutes vos explications : comment un enfant de huit ans a-t-il pu se sentir meurtri par la suppression de la Ligne de démarcation à un point tel qu'il se sente obligé une fois adulte d'assassiner l'un des exécutants de l'opération ?

Le jeune homme se fendit d'un sourire :

- Vous n'avez pas tort, Monsieur le juge, c'est qu'en réalité, il manque à ma déclaration un élément clé. Oui, bien sûr, j'ai agi en vertu des grands principes mais j'ai été aussi – et surtout, je peux l'avouer maintenant - poussé par un motif peut-être moins élevé, en tout cas beaucoup plus personnel, plus intime. Il concerne le petit garçon que j'étais en 1942, victime à la fin de cette année-là d'un traumatisme qui a orienté le reste sa vie, jusqu'à ce jour où, devenu grand, il comparaît ici, sous votre regard..
A l'époque, je suis un gamin un peu espiègle et insouciant – voire heureux. Bien sûr mes parents, qui ont rallié Londres au début de l'année, ne sont plus là pour moi. Mais ils ont eu la bonne idée de me confier à mes oncle et tante, Roger et Denise, qui vivent à Albi. Des gens sympathiques et affectueux, un couple resté stérile qui reporte sur moi l'amour qu'ils n'ont pu donner à la progéniture dont ils rêvaient. Roger est bon comme le pain : il me raconte des histoires, fabrique des jouets spécialement pour moi, m'emmène à la pêche. Tante Denise est un peu plus à cheval sur les principes, un peu plus sévère (il y a un martinet suspendu à un crochet dans la cuisine mais dont elle ne se sert jamais) ; dans le fond, très gentille et même quand elle me réprimande, elle ne me prive jamais de friandises ni de bons petits plats. Si bien que, sans pour autant oublier mes parents, leur absence ne me pèse pas trop. Ma tante, qui est institutrice, est également très pieuse ; le dimanche, il y a la messe, mais aussi les vêpres, dans la cathédrale d'Albi, avec des vocalises de Monseigneur Moussaron. Des bondieuseries pas spécialement du goût d'un gamin de huit ans ! Mais... pour aller à la cathédrale, il faut passer par la place du Vigan et là, il y a des cinémas. Vous le savez, jusqu'en novembre 1942, en Zone Libre on peut encore voir des films américains, dont les affiches bariolées aguichent mon regard. Et miracle, voilà que dans sa grande bienveillance tante Denise m'emmène voir un film. Et ça se renouvelle ; un dimanche sur quatre seulement, mais quand même. Vous vous rendez compte, une pratiquante acharnée comme elle, sacrifier les vêpres sur l'autel du cinéma ! Et c'est ainsi qu'un dimanche, nous allons voir un western dont j'ai toujours retenu le titre, Le Traître masqué.

- Un western ?

- Exactement. Je sais, ça surprend mais vous allez bientôt voir qu'il y a un rapport entre ce film de cow-boys et la mort de Hartmann !
Dans le scénario, il n'y a pas un mais deux hommes masqués, ennemis jurés, le Lone Ranger d'un côté et un méchant tout en noir de l'autre. Masqués, tous les deux, comme je vous le dis, et dont on ne connaît l'identité ni de l'un ni de l'autre.
A la fin du film, après de nombreuses aventures trépidantes, le justicier tombe entre les mains du renégat, qui lui jette au visage avec un ricanement sinistre : « Je vais enfin savoir qui tu es ». Moi, je me mords les lèvres, je crispe les poings, je trépigne dans mon siège. « Non ! » que je hurle en direction de l'écran !
Et soudain, choc inimaginable, apparaît le mot... Fin !
J'en suis tout retourné ; comment le film s'arrête là, au moment où le héros, devenu dans l'intervalle mon héros, est en danger extrême et on l'abandonne là, comme ça ! Qu'est-ce qu'il va lui arriver ? Personne ne va venir à sa rescousse ?
Éperdu, je tourne un regard de naufragé vers ma tante qui, elle, a l'air de très bien supporter la chose : « Ne t'inquiète pas, me rassure-telle, le film n'est pas vraiment fini, nous irons voir la suite dimanche prochain. »
La suite ? En fait, je viens de voir ce qui n'est qu'un épisode d'un genre que je ne connaissais pas encore, le serial.
Pour pallier ma frustration, tante Denise— et peut-être après tout veut-elle aussi savoir qui est le Lone Ranger —, me ramène donc le dimanche suivant. Et c'est cette fois Tonto, le compagnon indien du justicier, qui est en fâcheuse posture ! Et ainsi de suite durant encore trois semaines. Je pense non sans ironie à ce pauvre Monseigneur Moussaron et à toutes ses vocalises qui n' atteignent plus nos oreilles !
Arrivé au cinquième et avant-dernier épisode, je ne suis plus choqué par l'apparition du mot fin à un moment clé de l'action. Je dirais même que j'y prends un certain plaisir. Cette fois il arrive juste après que le Lone Ranger se soit dressé devant le scélérat, préalablement attaché à un tronc d'arbre par Tonto et qu'il retire lentement son masque en prononçant ces mots dont je me souviens encore comme si c'était hier : « Contemple, ignoble traître, le visage de celui qui va te livrer à la justice des hommes et de Dieu. Et apprends mon nom, oui, je suis John Reid, que tout le monde, et toi aussi, croit mort et enterré. A toi maintenant, de nous montrer ta face de rat. Tonto, arrache-lui ce masque ! »
La main de son fidèle compagnon s'avance et... la suite la semaine prochaine !
Frustrant mais pas grave, je saurais bientôt qui est le massacreur des 141 Texas Rangers. Un peu de patience, voilà tout !

* * * * * * * * * * * * * * *

Ce que nous ne pouvions pas savoir, ma tante et et moi, c'est que nous étions le 8 novembre 1942 et qu'entre cette date et le 15, il y aurait ce 11 novembre fatidique. Eh oui ! Le dimanche suivant, plus de films américains à l'affiche.
Le traumatisme fut inimaginable. Rien à voir avec le choc que j'avais éprouvé à la fin du premier épisode ; il avait été réel mais apprendre que je connaîtrais bientôt la suite avait vite cautérisé la plaie. Cette fois, c'était différent. Cette fois, c'était inacceptable. Jamais, je ne saurais qui était le traître dont le Lone Ranger allait nous révéler l'identité. Peut-être que si le film était repassé quelque part après la Libération, j'aurais pu me guérir de cette blessure profonde mais ça n'a pas été le cas. Jamais il n'a été reprogrammé. Jamais je ne m'en remettrais... sauf si je faisais rendre gorge au rascal responsable de cette abjection., ou faute de mieux à l'un de ses acolytes. Je n'avais pas neuf ans que ma décision était prise, justice serait faite.
Mais pour commencer à mon tour de traquer et de démasquer le traître !

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