Demandez-moi

il y a
3 min
4
lectures
0

écrire pour se vivre encore et encore, pour jouer avec ses miroirs et ses mémoires. Ecrire pour se voir dans l'autre, pour voir l'autre en soi  [+]

La Rochelle – 9.04.87 – Ser ! Y no estar !...

Demandez-moi ce que peut faire un célibataire dans une chambre d’hôtel, à part tourner en rond et hésiter entre dormir et veiller ? Je vais vous le dire : il écoute.
Il écoute les cloches dont l’écho se confond avec de vagues traînées de bruit que la nuit va emporter.
Il écoute les ruminations de ses lectures – saloperies de journaux achetés au hasard et vomissant le mépris de la race intellectuelle pour les sans-grades et les travailleurs.
Il écoute les chuchotements de sa pensée et les contradictions de ses envies. Vagues projets, vagues espérances, vagues trous de l’âme où s’entrechoquent quelques prénoms et quelques anciennes rencontres.
Tout ce qu’il écoute a un pied dans le passé. Ce n’est pas demain qu’il voit, c’est ce qu’il reste d’hier. Tout simplement parce qu’une chambre d’hôtel ne peut faire vivre aucune mémoire. Elle la stratifie, la déboutonne, l’ausculte, la pince et lui fait dire : « J’ai rêvé tout ça la nuit dernière ».
Dans ma chambre d’hôtel, j’écoute sans bruit la lumière de la ville qui s’éteint, je pense à elle – elle, oui, elle – et puis je l’oublie.
Dans ma chambre à quatre sous, j’écoute le gargouillis de mon estomac parce qu’encore une fois j’ai mal mangé ou je n’ai pas mangé.
J’ai horreur de ce lit qui m’attend, et pourtant il est ici la seule transition jusqu’à demain. C’est ce qui m’aide à le supporter.
J’ai bien envie d’écrire quelque chose à Géraldine, mais que puis-je lui dire ce soir qui ne serait pas un fausse-l’âme ?
J’ai bien envie ce soir de dire à Nicole et à Pascale que c’est fini. Juste comme ça, pour le plaisir. Car rompre, c’est encore renouer et la reprendre un peu. Rompre, c’est ne pas oublier. Une autre manière de dialoguer.
Elles partiront, comme les autres, sans qu’un véritable mot ait été échangé, sans qu’un accroc même ait été amorcé. Elles partiront sans qu’un au-revoir ne fût échangé.
Il restera donc Géraldine qui n’a pas encore mis le pied dans mon monde et Aurore qui n’a rien compris à mon monde. Il ne reste de la place dans ma vie qu’à celles qui n’ont pu envelopper mon cœur. Elles occupent un espace dont je leur laisse l’usage faute de pouvoir l’occuper moi-même. Car je suis ailleurs. Je suis avec toutes les autres qui sont parties ou qui vont venir. Avec toutes celles qui volètent avec moi autour des choses inaccessibles et qui croient à l’impossible mirage, c'est-à-dire au possible virage. Le conditionnel a été inventé par ceux qui ont été dégoûtés par la grammaire quotidienne. Comme l’irréalisme, il est la soif de l’intelligence, il est le réalisme de tous les possibles devenirs. Il n’y a pas d’autre choix que devenir ou rester.
Dans cette chambre d’hôtel, parce qu’il y a l’obstacle majeur – le lit, et rien derrière -, comme dans toutes les expériences de la vie, le célibataire n’a pas d’autres choix que renverser l’obstacle ou l’ignorer – le combattre.
Un célibataire de mon genre ne prend pas délibérément le parti de faire au mieux entre se masturber ou prendre sa douche, manger au restau ou se coucher. Il arrive que ce soit un plaisir, un réel plaisir, il arrive aussi que ce soit une horreur, une triple horreur. On ne peut rien m’imposer et à ce titre-là je ne peux que réagir, qu’inventer d’autres formes de procès à mes sensations. Je n’ai pas le droit, au nom de la constance de mes besoins – ou de leurs variations – besoins qui ne sont pas les miens mais ceux que l’on m’a inculqués – d’attendre sans réinventer ma vie.
Ce sont des choses tellement difficiles à écrire ! Comment raconter cette putain d’ambiance dans laquelle je baigne ici, toujours nouvelle dans ses formes et dans ses contenus, pourtant toujours la même – là, ici, à La Rochelle, coincé entre le boulot et un week-end qui semble relever d’une autre planète.
Comment décrire ce qui pourrait être une sorte de sphère plutôt imparfaite, mêlée d’odeurs sans visages, ou un wagon-lit suintant la rouille et l’oubli, un voyage-voyeur capitonné d’éclats de voix, de bruits indiscrets, de siphons qui troublent mon sommeil, ce drôle de contact du matin où je suis le seul réveillé de tous les clients de l’hôtel, un théâtre de zombies avalant un petit déjeuner dont ils ne sentent ni la saveur ni même l’opportunité, la serveuse qui vient d’un film que j’ai dû voir dans mon enfance traumatisée, et tout le reste. Tout le reste ; pourquoi ma table est-elle éternellement abîmée au même endroit, pourquoi y a-t-il toujours une prise qui ne marche pas, pourquoi dois-je, en empruntant les toilettes, faire don de mes efforts et de mes bruits à tous les clients du premier étage, pourquoi suis-je là, en somme ?
Après quatre pages d’écriture, mon stylo ne s’essouffle toujours pas – je peux aller jusqu’à demain – et pourtant Géraldine n’est toujours pas là, je n’arrive pas à lui dire...
Sentez, comme moi, le piège où l’on enferme le célibataire. Devinez, comme moi, où l’on veut l’emmener et le réduire. Approuvez comme il se dégage et se reprend, après s’être investi et travesti. Le voyage de l’homme libre est ainsi, il vogue où il peut parce qu’il vogue où il veut. Le poète, le vrai poète, est un voyageur célibataire. Je vous le dis parce que vous avez envie de le croire et que vous n’avez pas envie de me contredire, le seul poète de cet endroit c’est un prospecteur-placier mobile de l’ANPE. Il est 21 heures, la chambre vaut 69 francs et ce semblant de petit-déjeuner 13,50 F. Il est 21 heures et quelques secondes, rectification, ce que vaut tout ça c’est trois ampoules de sargénor et je les ai déjà prises.
Que me reste t-il à faire, c’est cela, que me reste t-il à faire ce soir ? Mon écriture n’arrivera pas à faire le plein. Malgré tous les papiers noircis qui jonchent ma chambre – suite de mon roman, notes diverses – j’ai failli, ce soir. Ce n’est pas tous les jours ainsi, mais demain sera mieux précisément à cause de ça.
C’est mon petit doigt qui me l’a dit.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !