Demain, l'aube

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Certains viennent au cinéma par la littérature. Je suis le chemin inverse. Chroniqueur ciné, critique, scénariste et enfin, auteur, de romans jeunesses (sous pseudo), de novellas, i tutti quanti  [+]

Image de Eté 2015
Il but le fond de son verre et se leva. Tout près de lui, un serveur retournait les chaises pour laver le sol. L'établissement fermait et il était temps de gagner la rue.
Dehors, le froid s'inséra dans ses poumons comme un filet glacé. Il ramena sur son torse les pans de sa veste de cuir, resserra le foulard sur sa gorge. L'air frais venait éclaircir ses pensées. Max quittait ainsi, instant après instant, la douce torpeur du bar.
Il lui sembla qu'il était sorti pour attendre quelqu'un. Rejoindre quelqu'un peut être ?

Il était sorti parce qu'il n'avait pas le choix.

Les clients s'éloignaient, la petite foule se dispersait. Ses connaissances disparaissaient à l'angle, d'un pas plus ou moins sûr. Il était heureux. Plus heureux qu'il ne lui était permis de l'être en plein jour. La nuit était son cache-misère, l'ivresse une rassurante alliée.

Sa nuit avait un prénom.

Une voix dans son dos lui fit perdre le fil de ses pensées. Un ami poursuivait une conversation entamée plus tôt.

« Merde, Max. C'est une saloperie, ce film. Une insulte, une injure, la pire chose qu'il m'ait été donné de voir sur un écran cette année. Et tu insistes pour y aller malgré tout ? À croire que tu t'en cognes de ce que je peux te dire. Mais bon, si t'as du temps à perdre. »

Luc aimait le cinéma. Luc allait au cinéma, encore et encore. Et ensuite, il dégueulait sur ce qu'il venait de voir. Plus rien ne semblait le contenter. Luc avait égaré tous ses autres amis au fil de ses diatribes. Mais Max, qui le considérait comme un personnage singulier et attachant, restait là à l'écouter, soir après soir, séance après séance.

« On se rejoint pour la séance de 18 heures, demain, Max ? T'auras fini d'écrire ? »

Max se rappela ainsi que sa journée allait être dévolue à l'écriture. Il se poserait devant son clavier, en fin de matinée, avec un café fumant, et tenterait de venir à bout d'un chapitre, d'un article, d'un essai. Il gagnait chichement sa vie avec sa prose. Il gagnait de quoi s'enivrer gentiment le soir venu. Et le jour suivant, une infime culpabilité le pousserait à regagner sa table de travail malgré la migraine lancinante, à composer, à construire, à aligner des mots sans valeur.
Max hocha la tête. La séance de 18 heures lui convenait. Et il leva les yeux sur Luc. La lumière du lampadaire semblait déformer les traits de son ami. Mais un halo lumineux pouvait-il aussi altérer la perception d'un corps ?
Parce que Luc, d'ordinaire massif, rond, solide, plein, apparaissait aux yeux de Max comme un spectre décharné. Il avait les joues creusées, les pommettes saillantes. Et quand il sourit à la perspective de retrouver son camarade devant le cinéma, il sembla à Max que ses dents étaient déchaussées, noires, donnant à sa bouche l'apparence d'un effrayant échiquier.
Jeu de lumières et perception nocturne, pensa Max.
Il s'éloigna, tourna à l'angle vers le boulevard, là où la lumière n'était pas un vague halo, là où il baignerait tout entier dans les teintes orangées, sous le bourdonnement électrique des lampadaires.
Qu'il aimait la nuit. Qu'il aimait alors arpenter le bitume, imaginer l'identité et le destin des rares promeneurs qu'il venait à croiser.
Il nourrissait son œuvre de la pénombre et du calme, de la lueur des néons, des chats, des rats qui filaient au détour d'un caniveau. Il n'était pas pressé de rentrer, il était maitre de cette heure.
Sa nuit avait un prénom. Cette idée rebondissait comme la bille d'un flipper sur les parois de sa conscience.
Quelle heure pouvait-il être ? Rapide calcul : le bar fermait aux alentours de quatre heures. Il avait tapé du pied sur le trottoir, avait dévisagé Luc, assez longuement. Et il marchait à présent, le long des vitrines, sous des arcades. Il devait être près de cinq heures.
Tenté de faire un détour sur le chemin qui le menait à son appartement, il suivit d'un pas léger les rails du tramway jusqu'au bord de l'eau. Le premier wagon passerait dans quelques minutes. Jusque-là, le parcours métallisé lui était dévolu, réservé.
L'auteur gagna ainsi le premier pont, assez étroit et orné de multiples ferronneries sur lesquelles les couples venaient attacher leurs cadenas. S'il trouvait la pratique ridicule, il ne pouvait s'empêcher de lire les noms, les mots inscrits sur ces petits blocs de métal dont la clé rouillait en contrebas, dans le fond vaseux de la rivière.
Il ne s'était ouvert à personne de cette vague habitude. Posté sur le premier pont, il gardait quelques minutes les yeux rivés à l'est, jusqu'à voir le soleil apparaitre au-dessus des sombres toits de maisons à colombages. Alors, chassé par l'aube, il rentrait chez lui pour sombrer dans le sommeil.

Il lui sembla que l'astre solaire tardait à apparaitre. Il s'était trouvé dans cette position, précisément, cinq jours plus tôt. Et la lumière était apparue avant six heures. Rien ne venait. Le ciel était dégagé, noir, parsemé d'étoiles qui brillaient comme au plus profond de la nuit.
Le dos de Max était parcouru de frissons, et il était de moins en moins sûr de devoir blâmer le froid pour cette désagréable sensation.

Quelqu'un se glissa comme une ombre dans son dos, d'un pas rapide et résolu. Et Max dut presque crier pour faire ralentir le fugace marcheur.
« Excusez-moi. L'heure ? »
La pénombre venait-elle de s'accentuer ? La forme venait de disparaitre sans un son.
Max était alors résolu à briser le rituel. Il ressentait au fond de son être un impérieux besoin de lumière. Il reprit le chemin des boulevards, remarqua, pas après pas, que les badauds étaient plus rares, bien plus rares qu'il ne l'espérait.
Et les mecs de la voirie ? Ceux qui balayaient la rue d'un jet d'eau, pataugeant de leurs grosses godasses dans les flaques ? Et les camions poubelles, les éboueurs qui braillaient leurs conversations comme si autour, plus personne ne dormait. Et les premiers travailleurs, blafards, tremblants dans leurs écharpes, les épaules voutés sous le poids du petit matin ?
Max était seul, seul au cœur de la ville, seul à braver l'obscurité.
Au centre du boulevard, sous les lampadaires, il ne pouvait pas voir les étoiles. Mais il pouvait rêver le jour naissant.
Une nouvelle ombre se glissa le long des vitrines. Il courut à sa suite, lui agrippa le bras.
L'homme se retourna, et son visage lui parut familier, comme celui d'une vague connaissance dont il n'aurait jamais retenu le nom.
« Qu'est ce qui se passe ? »
Le visage du marcheur était celui d'une statue de cire.
« Je veux dire, quelle heure est-il ? »
Et l'homme n'eut pas besoin de regarder sa montre.
« Un peu plus de sept heures, peut-être, concéda-t-il. »
Max leva les yeux, tenta de sonder le ciel par-delà les arcs de lumière artificielle. Son compagnon de pénombre s'esquiva sans un mot. Il faisait nuit. Il faisait toujours nuit. Il faisait tellement nuit. Max aurait dû rentrer chez lui, dormir derrière des volets clos. Mais comme s'il naviguait en plein cauchemar, cette logique élémentaire l'avait abandonné. Les pensées cohérentes évoluaient sur une ligne parallèle aux craintes formulées par son esprit malade, embrumé, égaré dans la fiction. Il savait une chose. Il savait que deux lignes parallèles ne se rejoignent jamais.
Et les frissons qui couraient le long de sa colonne vinrent envelopper tout son être.
Il se rua au centre de la chaussée, hurla, longuement.

« Venez ! Venez ! Sortez ! »

Un clochard était assis sur les rails du tramway. Il avait étalé ses cartons, disposé son barda.
Un vague miaulement vint répondre aux cris de l'écrivain. Il reprit.

« Il doit faire jour. Maintenant. »

Et peu à peu, sa voix s'éteignait.
Il marcha encore, lentement, péniblement, jusqu'à un banc à l'entrée d'un petit square. Il prit place et laissa son corps glisser doucement sur le bois humide, jusqu'à s'étendre, les yeux rivés sur les étoiles.
La pénombre l'absorbait alors. Le ciel venait se confondre avec l'horizon. Tout était noir, si noir, si dense. Quelle heure pouvait-il être ? Huit heures, neuf heures ?

Sa nuit avait un prénom. Il peinait encore à s'en souvenir.
Une lettre lui revenait. L. Oui. L.

Des heures plus tôt, Max s'était tenu à l'angle d'un café, droit, silencieux et souriant. Il suivait des silhouettes en mouvement. Il attendait l'objet de son affection.
Max était un noctambule avéré, un pilier discret. Il aimait observer, parce que c'est ce que font les auteurs. Ils observent, scrutent et parfois sont scrutés, par des créatures dociles et plus ou moins passionnantes.
Quelques semaines plus tôt, le médiocre scribouillard avait croisé une jeune femme aux mèches claires qui semblait s'en foutre de lui. Elle était tempétueuse, rieuse, charismatique.
Elle était venue ce soir encore. Et ils avaient été séparés par d'autres, par les amis, les proches, les soiffards, les habitués. Et ils étaient chacun occupés à leur propre conversation. Mais alors, leurs regards se croisaient. Et ils souriaient, l'un pour l'autre, l'un à l'autre, pour marquer un lien particulier et indéfinissable.
Max, vagabond nocturne, gratte-papier diurne, se foutait des conquêtes, des codes et des termes figés du relationnel contemporain. Qu'espérait-il obtenir de cette jeune femme ?
Il en était venu à penser que ce regard entendu, cet éclat de rire silencieux, était une communion qui valait bien des mots et des promesses idiotes.

Sa nuit, c'était L.
Elle portait une veste claire à capuche, et les gouttelettes de pluie perlaient sur ses cheveux au reflet d'un néon. Elle remontait fréquemment ses lunettes pour retenir quelques mèches, laissant ainsi deviner des yeux étourdissants de vie.

Ce soir encore, il n'avait presque rien dit. Rien que des choses très communes. Rien qui ne puisse révéler un sentiment. Max savait instinctivement qu'elle ne voulait pas en entendre plus, qu'elle abhorrerait les discours, qu'elle fustigerait cet auteur en le déclarant « amoureux de l'amour ». Et ils abusèrent ainsi des sourires entendus.
Quelques minutes avant la fermeture de l'établissement, il l'attira et commanda deux Sambuco con la mosca.
La liqueur flamba et ils regardèrent danser dans la pénombre les reflets bleutés. La mosca, la mouche, était représentée par trois grains de café disposés au fond du verre.
La superstition voulait qu'ils symbolisent la chance. La fertilité, peut-être. Le bonheur, sans doute. Max avait oublié les détails du folklore. Et il croqua les grains, l'un après l'autre.

Sa nuit, c'était L.

Et pour qu'une nuit compte, il faut qu'elle soit suivie d'un jour.
Un jour où il pourrait écrire et penser à elle. Sans nouveau jour, il n'y aurait pas de nouvelle nuit au cours de laquelle il la croiserait dans un jeu de faux hasards.

Max avait été assimilé à une nuit perpétuelle. Et derrière ce noir rideau, l'aube riait de sa mésaventure.

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