Demain, je parlerai

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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Je ne veux pas me retourner.
Apercevoir son visage émacié derrière les barreaux de la fenêtre, deviner sa silhouette noyée dans l’étoffe blanche, à moins qu’on ne l’empêche, une fois encore. Pour son bien, m’a-t-on expliqué. Les chocs émotionnels ne sont pas bons dans son état.
Je marche au pas saccadé d’un automate, sans âme, vers ma voiture. Je l’ai garée un peu plus loin, à l’ombre des grands chênes, pour faire durer le moment, la poignée de minutes qui me relient encore à elle. Monter lentement, démarrer en douceur, remonter l’allée, ne pas lever la tête, fuir l’indicible.
Demain je parlerai.

Six mois que je parcours le trajet quotidien pour assister à ce spectacle affligeant, quasi morbide. J’ignore pourquoi je viens tous les jours, par habitude, une sorte de rite ou de pulsion, le sens du devoir ou l’affection, ce lien unique, intemporel et universel. Tout cela à la fois.
Je ne pouvais pas faire autrement. Elle n’était plus capable d’habiter seule, au troisième étage sans ascenseur, et chez moi c’est si petit. Le médecin m’a dit « c’est la seule solution, vous faites le bon choix ». Ils savent toujours ce qui est bon pour nous.
Ce soir je vais penser à elle. Elle n’allait pas bien aujourd’hui. Je crois qu’elle ne m’a pas reconnue malgré son sourire avenant, elle a toujours eu cette mimique dont on ne sait ce qu’elle recèle vraiment, le contentement ou la bienséance d’une femme éduquée.
En fait elle ne va jamais bien depuis qu’elle est entrée aux Clairières, depuis que je l’ai placée – je n’aime pas ce terme – dans cet établissement gérontologique. Un mouroir qui cache bien son nom. À peine posé le pied sur la marche du perron, ça sent la mauvaise cuisine et cette odeur indéfinissable que promènent les vieux dans leur sillage, un mélange d’urine et de poussière. Comme s’ils se décomposaient déjà.
Demain je parlerai.

Elle n’a pas touché aux chocolats, ceux qu’elle aimait tant, avec des éclats d’amandes sur le dessus. La semaine passée, pas un regard pour les tulipes, des jaunes, autrefois ses préférées. Ses grands yeux verts ont maintenant la couleur de l’huître. Je me demande ce qu’elle voit à travers ce voile délavé.
Elle ne joue plus aux cartes, toute championne de tarot qu’elle était. Elle attend. J’ai l’impression d’agacer la surveillante à venir comme ça, chaque jour. Des visites réglées comme une horloge. Pourtant le règlement ne l’interdit pas. Je veille à ne pas les contrarier.
Elle attend, dans le vide abyssal de ses journées et de ses nuits, elle attend la fin. Ou pas, personne ne sait vraiment ce qui franchit les méandres de son cerveau embrouillé. À quoi on peut penser, quelles images subsistent, derrière quelles chimères on caracole quand on arrive au bout. La faculté a beau pontifier, personne ne comprend l’altération des neurones, les plus intelligents n’échappent pas à la funeste loterie. Je ne nomme jamais la maladie. Elle deviendrait trop vraie.
Ses mains tavelées de rouille tremblotent au rythme de sa tête qui dodeline. Aujourd’hui un filet de bave s’écoulait le long de son menton scarifié. Je l’ai essuyé avec un mouchoir fin, elle a geint comme un animal blessé, pris au piège de ses démons, emmêlé dans les rets de fantasmes antédiluviens. Elle était si coquette avant, maquillée avec soin, vêtue d’une sobre élégance, les hommes, parfois les femmes, se retournaient sur son passage. Plus personne ne la voit désormais.
En remontant ses oreillers, j’ai soulevé par inadvertance la manche de sa robe. Elle n’accepte que cette robe blanche, pour éviter les cris, le personnel l’habille ainsi chaque matin. J’ai dû en acheter deux autres, pour le change. On dirait une chemise de nuit, un linceul avant l’heure.
Sur son bras décharné, j’ai remarqué des traces bleutées, de larges auréoles roses cernées de violine. La circulation du sang sans doute, plus rien ne fonctionne correctement. Elle porte des couches nuit et jour maintenant. C’est plus simple pour les aides-soignantes, elles ne font pas un métier facile.
Demain je parlerai.

Je me demande si elle mange à sa faim. Si seulement elle a faim. Bien sûr elle a refusé les friandises mais je la trouve très amaigrie. Elle se jette sur le verre d’eau que je lui tends dès mon arrivée et alors son regard est différent. Je veux y lire de la gratitude. Un lien, quel qu’il soit. J’ai essayé d’évoquer le sujet avec la direction. On m’a assuré que les pensionnaires, je n’aime pas ce terme non plus, se désaltéraient avec régularité. Ils ont une pièce climatisée quand il fait chaud. Je n’ai rien répondu, je crois que j’ai baissé la tête. Elle est mieux ici que dans son appartement surchauffé, une fournaise en plein été. J’ai fait ce que j’ai cru devoir faire, j’ai fait de mon mieux.
Un autre établissement serait encore plus éloigné de mon domicile. Cinquante kilomètres, aller et retour, c’est déjà beaucoup. Et il ne faut pas ôter les repères des personnes âgées, le docteur me l’a dit « pas de changement, vous finiriez par la tuer ».
Je me fais peut-être des idées. Elle est bien ici, avec ce grand parc. Elle ne sort pas beaucoup mais il faut comprendre, les infirmières ne sont pas nombreuses et elles ont tant à faire. Elle aimait la nature et le plein-air, prendre le thé sur son balcon, jardiner ses plantes vertes, regarder déambuler les passants.
Ils font ce qu’ils peuvent. Lorsque je propose une promenade, ce n’est jamais la bonne heure et ça donnerait des idées aux autres. Alors on reste enfermées tout l’après-midi entre les quatre murs de sa chambre. Quatre murs d’un blanc cassé qui lui donnent un teint blême.
Demain je parlerai.

Pour Noël, ils ont organisé une petite fête. Elle n’a pas voulu descendre dans la salle à manger, elle avait peur des clowns. Comme s’ils avaient l’âge. Et cette façon de l’appeler Mamie, elle a un nom tout de même. Je ne sais pas pourquoi on les considère comme des enfants. Je pense qu’on respecte davantage les petits.
On ne peut pas parler de maltraitance sans preuve. C’est une accusation trop grave. Elle n’est pas battue, enfin je ne pense pas. Elle manque de soins et d’attentions. Les vieux sont difficiles aussi. C’est un sacerdoce de travailler ici. Et puis, qu’est-ce-que je deviendrais s’ils me la rendaient.

Hier je suis venue aux Clairières. Plus tôt que d’habitude, ils m’ont appelée en urgence. Quand je suis arrivée Maman était morte.
J’aurais dû parler, quand il était temps.

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Sylvie Sperandio · il y a
Triste réalité, hélas :-(

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