Demain est un autre jour

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Comment dire ? C'est toujours difficile d'écrire, quelques fois pénible, très pénible même. D'autant qu'on ne refera plus le Voyage, pas plus qu'on ne refera Le monde selon Garp. Alors on  [+]

Lundi.
Avec Patrick on a pris la route de Paris vers 15H30 et il pleuvait.
Une heure trente plus tard, il a fallu qu'on s'arrête pour pisser, nous aussi, ça devenait intenable. Patrick avait des convulsions et de la mousse de canard poignait à la commissure de ses lèvres. On s’est soulagé prestement puis on est reparti, non sans avoir embarqué avec nous un auto-stoppeur (un type muet d’un mètre quatre vingt dix neuf. Comme quoi y a vraiment pas d'âge).
Et de nouveau nous cheminions.
A la hauteur de Roissy, quand l'autoroute passe sous les pistes de l'aéroport, et malgré les avertissements de mon GPS - "Dans, cinq, cent, mètres, vous allez, percuter, un, navion - on a bien failli se prendre un Airbus de Vodka Airlines qui atterrissait de traviole - une énorme roue du train d'atterrissage était sortie de la piste et faisait pencher l'avion dont l’aile droite menaçait désormais sérieusement les habitants de l'autoroute. Sauf qu’au dernier moment le pilote nous a fait un signe avec son bras à la portière pour nous dire de ne pas paniquer, qu’il gérait. J’ai ralenti et me suis légèrement déporté sur le côté selon ses instructions et il a pu redresser l’appareil. Je l’ai entendu klaxonner et nous faire un appel de warning en remerciement de notre compréhension. De nouveau Patrick convulsait.
Vu l'heure qu'il était et le retard que nous affichions, j'ai fait comme si je n'entendais pas le boum-boum de sa grosse tête heurtant frénétiquement la vitre passager, il nous restait à peine une heure pour arriver et les premiers ralentissements du périphérique aux abords de la porte de Bagnolet commençaient maintenant à se faire sentir.
Nous roulions à deux, trois à l’heure et Patrick a profité qu’il ne convulsait plus pour taper la discute avec l’auto-stoppeur confortablement installé sur la banquette arrière.
-« Alors enculé, on a pas de sous pour prendre le train ou pour s’acheter une voiture et on compte sur la charité des gens qui se saignent déjà aux quatre veines pour payer leurs factures et élever leurs enfants pour voyager ? C’est ça hein ? Ordure !»
-« Patrick calme-toi s’il te plaît, pense à ton diabète. De plus si je puis me permettre, tes propos ne sont pas très clairs, et Monsieur est en droit de se demander à quoi se rapporte le « pour voyager » de la fin de ta phrase. A « leurs enfants » ou bien, et il devient alors difficile de s’y retrouver, à « la charité des gens » du milieu de la susdite phrase ? »
Sa grosse tête toute colorée d’hématomes s’est tournée vers moi et il s’est remis à convulser. Cette fois il tâchait la moquette de mon automobile de course de sa bile versée, mais au moins notre autostoppeur était-il sauf. Jusqu’à ce qu’il cesse de rendre. Je veux dire jusqu’à ce que Patrick cesse de rendre, pas l’autostoppeur. Lui ne rendait rien, à peine saignait-il un peu d’une narine dans laquelle Patrick avait introduit son gros pouce durant l’échange verbal.
Maintenant la pluie a cessé, le soir est tombé et nous avons déposé notre jeune ami muet d’un mètre quatre vingt dix neuf Porte des Lilas. Patrick l’a poursuivi sur une dizaine de mètres en le menaçant de sa machette mais sans réelle conviction, il semblait que les convulsions du voyage l’avait quelque peu amoindrit- je me souviens pourtant d’un voyage où j’avais dû arrêter in petto l’automobile sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute du Sud tant Patrick s’était d’un seul coup surexcité à la vue d’une jeune biche immobile à l’orée d’un bois de charmes ; il l’avait alors coursée une heure durant à travers bois et marais. Il avait fini par revenir, puant et ensanglanté, l’œil gauche crevé mais heureux et apaisé, son immense poignard mongol à la ceinture et portant la tête de la biche à bout de bras comme un trophée, hurlant sa joie et dansant une sorte d’ode à la vie sauvage. Ému devant cette si belle scène de l’Homme dans la Nature, je me souviens avoir pensé alors que Patrick aurait tout à gagner à lire Thoreau. Et puis tout de suite après je me souviens aussi m’être souvenu que Patrick ne savait pas lire et préférait la viande.
Il est dix neuf heures et nous voilà garés rue de Ménilmontant. Pile à l’heure. Le concert a lieu à la Maroquinerie, à quelques mètres de là. Sur le trottoir, après l’avoir convaincu d’en porter un minimum, j’aide Patrick à enfiler ses vêtements. Une vieille dame toute courbée par les années et qui promène son chien aperçoit les splendides parties génitales de Patrick et se met à uriner autour de lui en se léchant le dos de la main. Puis nous commençons à nous mettre en chemin pour nous rendre à la salle de concert de concert. Patrick a faim. Il convulse. J’en ai marre. Je me renseigne à l’entrée.
-« Bonjour, c’est bien ici le concert de The Heavy ? »
-« Bonjour, oui c’est ici. A partir de vingt heures pour la première partie, Pepper Island, et disons vers vingt et une heure pour The Heavy. »
-« OK merci. Et sinon mon ami et moi avons fait la route pour venir jusqu’ici et nous avons faim, enfin surtout mon ami, vous pensez qu’il serait possible de grignoter un petit quelque chose avant le concert ? »
-« Ah oui bien sûr c’est demain. »
-« Comment ça « Ah oui bien sûr c’est demain » ? Elle ne veut rien dire votre phrase, je vous demande si on peut manger et vous me répondez c’est demain. C’est comme si je vous demandais l’heure et que vous me répondiez Ah oui bien sûr c’est mon slip. Admettez. »
-« Ha Ha d’accord ! Je comprends. Non pas du tout, en fait je vous explique, le « Ah oui bien sûr » fait référence au fait que vous avez largement le temps pour vous restaurer votre ami et vous vu que le « c’est demain » fait référence à la date du concert, c’est à dire demain, mardi 2 février 2010, et que nous sommes lundi. Vous comprenez ? »
Je comprenais. J’ai demandé au type s’il avait une safety room à proximité ou s’il courait le 400 mètres en moins d’une minute. Il a sourit bêtement et a semblé ne pas comprendre. Après ça je suis allé annoncer la bonne nouvelle à Patrick. Il n’a pas compris non plus, mais au moins n’a-t-il pas convulsé dans l’automobile sur le chemin du retour, rassasié qu’il était d’avoir arraché le type de l’entrée.
Voilà. Maintenant on est rentrés chez nous, Patrick a arraché tous ses vêtements avant d’en manger une partie et dort nu comme un bébé sur le toit de l’immeuble.
Je vous laisse, je vais lui préparer une cinquantaine de sandwiches pour demain.
Le concert c’est demain.
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