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Demain, c'est la rentrée

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Isa

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« Demain, c’est la rentrée. »
18h45.
Pierre-Antoine, les yeux rivés sur les chiffres rouges du radio réveil qui trônait sur sa table de chevet, était allongé sur son petit lit aux draps bleus. Désormais, les pieds dépassaient un peu du cadre.
Sa mère lui avait gentiment proposé de modifier la décoration de sa chambre, pour lui changer les idées avant la rentrée, quelque chose de plus en accord avec son âge. Acheter un lit plus grand, changer la tapisserie bleu nuit faite de mille étoiles légèrement phosphorescentes, ranger dans une boîte les figurines japonaises que, petit, il collectionnait et affectionnait tant. Mais il avait refusé. Il l’aimait telle qu’elle était, sa chambre, et ne l’imaginait pas autrement.

« Demain, c’est la rentrée. »
Pierre-Antoine s’était répété mille fois cette phrase dans sa tête depuis ce matin.
Et chaque «  Demain, c’est la rentrée » qui résonnait dans sa tête s’accompagnait des mêmes phénomènes physiques simultanément ressentis : accélération du rythme cardiaque, difficultés à respirer, moiteur des mains, suée le long de la colonne vertébrale et une sorte d’étrange décharge électrique au niveau du plexus.
Il s’efforçait de nouveau de mettre en application les bons conseils du docteur Huang, le médecin de famille, chez qui sa mère l’avait emmené en consultation la semaine dernière : contrôler sa respiration, inspirer et expirer profondément trois fois, puis prendre trois granules homéopathiques.

« Vous savez, c’est la rentrée bientôt, et mon fils est un peu anxieux, docteur... lui avait-elle soufflé. »
Le médecin, qui suivait la famille depuis des lustres et connaissait Pierre-Antoine depuis sa naissance, avait ri de son bon rire.
C’était la rentrée pour tout le monde, les vacances devaient bien avoir une fin ! On n’apprécierait plus autant les vacances s’il n’y avait pas les rentrées ! Il fallait voir le bon côté des choses : il allait retrouver ses amis, connaître une vie sociale intéressante. C’étaient des petits tracas qu’il fallait surmonter, ne pas s’en faire pour si peu, il en verrait d’autres ! Ce n’était pas comme si c’était sa toute première rentrée au collège, n’est-ce pas ? Il avait déjà fait sa rentrée au collège l’an dernier, ce n’était pas l’inconnu, il savait à quoi s’attendre !
Il avait même terminé son discours en se demandant qui était le plus stressé des deux, de la mère ou du fils, et il avait donné une petite tape virile sur l’épaule de Pierre-Antoine, genre complices. « C’est un grand garçon maintenant !» asséna-t-il tout sourire, ravi de son mot, au moment de prendre congé.


Ses phrases pleines de bon sens lui avaient fait beaucoup de bien.
Il était sorti du cabinet tout ragaillardi, prêt à affronter une arène de gladiateurs.


Mais, là, on était le 2 septembre, il était 18h50, la rentrée, c’était demain, et les gladiateurs, il ne se sentait plus du tout de les affronter.
Tout son corps semblait refuser l’échéance, tendu comme un arc. Mélange d’appréhension et d’effroi, avec une légère pointe d’excitation et de curiosité quand même, il devait bien l’avouer.
Qui allait être encore dans sa classe ? Le gros Joseph et ses ignobles concours de crachats en cours? Sullivan le cogneur de la récré ? Les petites pestes de la bande de Clara qui n’arrêtaient pas de se moquer de lui et de l’imiter dans son dos ? Si elles croyaient qu’il ne les voyait pas !

Pierre-Antoine se secoua, décida de refuser à se perdre en conjectures. Il verrait bien demain qui il y aurait. De toute façon, eux ou d’autres, ce serait pareil. Il se leva précipitamment de son lit, et se dirigea pour la millième fois de la journée vers son cartable flambant neuf, le vida sur le bureau, et entreprit d’en faire l’inventaire. Il savait que cette vérification était inutile et stupide, puisqu’il avait déjà tout sorti et tout remis en place vingt fois entre hier et ce matin, mais peu importe. Il fallait qu’il recommence.

Cahiers 24/32, classeurs souples, feuilles simples et doubles perforées grand carreaux.
Trousse : gomme, stylo quatre couleurs, crayon HB, stylo plume, effaceur.
Equerre, règle graduée plate 30 centimètres, rapporteur, compas.
Bon. Tout y était. Ah non... ! Il avait oublié...

« Pierre-Antoine ! entendit-il crier de derrière la porte de sa chambre fermée à clé, Pierre-Antoine ! C’est l’heure de dîner ! »
19 heures tapantes sur le radio réveil.
Parfois, la ponctualité de sa mère lui tapait sur les nerfs. Il se surprit à esquisser un mouvement d’humeur, même s’il savait que c’était injuste. Ce n’était pas sa faute à elle si, demain, c’était la rentrée. Mais son appel lui avait fait perdre le fil de ses idées, il avait oublié de mettre quelque chose dans son cartable et il ne savait plus quoi, maintenant ! Il en était profondément irrité.
Ah si... ! Il se rappelait !

« Pierre-Antoine, allez, ça va être froid ! » La voix de sa mère était toute proche, juste derrière la porte de sa chambre. Pierre-Antoine l’entendit qui actionnait plusieurs fois la poignée, de plus en plus brutalement, et il sentit monter la colère en lui : il détestait quand elle voulait faire intrusion dans son univers, comme ça, sans prévenir. Que croyait-elle ? Qu’il avait encore cinq ans ?
Mais en même temps, il savait que sa mère n’avait plus que lui dans la vie. Ils étaient seuls au monde, seuls, depuis le départ du père cinq ans auparavant.
« Pierre-Antoine, allez, sors de cette chambre! Pourquoi t’enfermes-tu à clé, c’est quoi cette nouvelle lubie ? Ouvre !
-Non, tu n’entreras pas, marmonna-t-il entre ses dents serrés, sans pour autant oser le lui crier, alors qu’il en mourait d’envie. »
Il se boucha les oreilles et n’entendit plus les paroles de sa mère, mais au bout d’un moment, il comprit qu’elle était retournée dans la cuisine.
Il sortit enfin et s’assit à table à sa place habituelle, même s’il n’avait pas faim, l’estomac noué, décidé à faire un effort de bonne humeur pour elle. Pourtant en jetant un coup d’œil à l’assiette, il savait ce qu’elle allait dire et cela l’agaça d’avance...Pas manqué !
« Regarde, Pierre-Antoine, je t’ai fait ton plat préféré : un osso bucco ! »

Rien qu’à l’idée de planter sa fourchette dans le muscle mou et orange, dégoulinant de tomates, son cœur se révulsa. Il n’avait jamais aimé l’osso bucco. C’était son père qui aimait l’osso bucco. Parfois, maman mélangeait un peu, ce qui n’était pas bien grave, mais elle mélangeait un peu. Il se prit cruellement à penser qu’en cet instant, ce n’était sûrement pas un osso bucco que devait manger son père avec sa nouvelle copine. Son imagination l’emmena alors à visualiser son père attablé avec sa jeune amie devant un repas chic et raffiné. Mais il s’égarait.

Demain, c’était la rentrée.

« Tu te rends compte, lança-t-il en attaquant la viande avec un entrain qui sonnait moyennement juste, j’avais oublié de mettre ma calculatrice « Collège Junior +» dans la poche intérieure de mon cartable!
-Ah bon ? s’exclama sa mère, faussement enjouée aussi, alors ça, ça aurait été un comble pour le premier jour, non ? »
Elle rit d’un rire haut perché, comme soulagée de sentir les tensions entre eux s’apaiser et d’entendre son fils plaisanter en cette veille de rentrée qu’elle savait si redoutée.
Peut-être les granules homéopathiques du docteur Huang fonctionnaient-elles, après tout ?

Elle rajouta :
« C’est vrai que ça fait un peu désordre, oublier sa calculatrice, le premier jour, pour un professeur de mathématiques... »

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Image de Abi Allano
Abi Allano · il y a
J'ai d'abord pensé à un début de phobie scolaire....la chute est géniale. Vraiment amusant, bravo.
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Isa · il y a
Oui, c'était le but!! Ravi que ça ait fait mouche! Merci infiniment.
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Kaori · il y a
Amusant et surprenant! Très bonne nouvelle à chute
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