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Demain

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Héloïse Faunia

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Qu’est ce que tu veux faire plus tard ?
Toujours cette même question.
Je regarde ma fiche d’orientation. Vide.
Je n’ai pas su quoi écrire. Comme d’habitude.
Et puis d’ailleurs à quoi bon écrire quelque chose maintenant ?
Si ça tombe je ne l’aurais pas ce fichu diplôme.
Si ça tombe dans un an je serais toujours dans ce lycée.

Je déteste cette situation. Cette transition. Cet entre-deux. Je tiens en équilibre.
D’un côté il y a ce rochers que j’ai toujours connu. Je me suis lassé de ses reliefs, c’est vrai. Si je saute, il y a certaines choses que je ne regretterais pas. Pourtant, ce récif à quelque chose de rassurant, je le connais, je sais comment l’escalader, il n’a pas de secret pour moi. Même si parfois il m’ennuie je ne peux pas dire qu’il me rende véritablement malheureux. Je suis bien dessus, je ne veux pas en descendre.

Seulement il y a ce vent. Un vent puissant et continu : le temps.
Cela fait des années qu’il me pousse vers le bords. J’ai beau lutter, il gagne toujours. Et, centimètres par centimètres, il m’a rapproché du vide.
Maintenant je suis en équilibre, sur le rebord de cette falaise.

Sous mes pieds, de l’autre côté, il y a un épais brouillard. L’inconnu. Paradis ou enfer ? Personne ne le sait. Chacun y distingue ce qu’il veut. Tout ce qu’on sait c’est qu’une fois qu’on aura quitté cette vieille falaise les choses vont changer.
Pour sauter il faut un parachute. Le parachute c’est ce fameux diplôme qu’on obtient si on réussi les examens de fin d’année.

C’est plutôt amusant de voir comment chaque élève de terminal réagit face à cette situation. Certains la trouvent agréable, aiment sentir le vent passer, l’adrénaline, l’incertitude, tout cela les stimule et les pousse à se donner à fond. Ils ont conscience d’être à une étape décisive de leur vie. Ils ont hâte mais ils ont peur aussi. Ils pensent à tout ce qu’ils vont devoir laisser derrière eux.

Certains au contraire ne se rendent pas vraiment compte de ce qu’il se passe. Il restent dans l’insouciance. Ils laissent le vent les pousser là où ça lui chante.

D’autres sont en panique totale. Ils ne veulent pas sauter, font tout pour ne pas regarder en bas et rester sur la falaise. L’équilibre actuel les insupporte. Ils ont peur de tomber.

Enfin, il y a ceux qui veulent tellement sauter qu’ils ont tout prévu, carte, itinéraire, plan du nouveau monde, tout y passe. Ils sauterons avec un but précis et mettront tout en œuvre pour l’atteindre.

Un but... voilà ce que j’aimerais avoir. Quelque chose qui me motiverait à partir, à laisser derrière moi tout ce que j’ai toujours connu.
Tout va trop vite, je ne me sens pas prêt pour tout ça, il y a tant de chose que je voudrais faire sur ma falaise. Tant de chose que je voudrais voir durer. Tant de personne que je ne veux pas quitter.

« Tu ne marques rien ? » demanda Alice tout en passant devant ma table.

Je soupirais :
- Tu as marqué quoi toi ?
- Ingénieur acoustique.
- Tu ne voulais pas être chanteuse?

Alice m’offrit un sourire amusé :
- C’était il y a longtemps ça... Mais l’un n’empêche pas l’autre !
- Tu penses que je devrais marquer quoi ?
- Quelque chose qui te plaît... Je ne sais pas moi... Prof d’Anglais ? Tu as toujours des bonnes notes dans cette matière.
- Je n’ai pas toujours des bonnes notes.
- Tu es trop modeste. Bien, admettons. Mais tu aimes l’anglais, non ?
- Disons que ça ne me révulse pas...
- Alors mets ça.
- Mais je ne sais pas si...
- Tu as une meilleure idée ?
- Pas vraiment... Tu as raison, je vais mettre ça.

Tout en remplissant ma feuille d’orientation je me dis qu’Alice me connaissais vraiment bien. En vérité j’adore l’anglais et j’avais déjà pensé à plusieurs reprises au métier qu’elle m’avait conseillé. Ce qui m’empêchait de le noter ? Noter un métier c’est accepter le fait de sauter de la falaise. Quand on marque un métier on se projette, on s’imagine déjà atterrir. Ça fait peur.

Je rends ma feuille au prof et sors de la salle. Il y a quelque chose que je dois faire avant que tout cela prenne fin. Quelque chose que je dois faire avant de partir.
Parce que oui je vais sauter. Oui je vais laisser bien des choses derrière moi. A la fin de l’année, comme la plupart des terminales je partirais.

Mais avant ça...

Je ne veux pas regretter, me dire que j’aurais du le faire tant qu’il en était encore temps.

...avant ça je voudrais...

Juste aujourd’hui, laisser mes peurs de côté et foncer.
Tant pis si j’ai l’air idiot. Je préfère me sentir idiot 5 minutes de l’avoir fait plutôt que de me sentir idiot toute ma vie de ne pas avoir essayé.

... je voudrais lui dire.


Le couloir s’étend devant moi, Alice est déjà loin. Je tente de la rattraper. Mon cœur bat plus vite, j’ai chaud, je m’essouffle. Et pourtant je marche, je ne cours pas.

Je dois le faire. Si je n’y arrive pas cette fois je n’y arriverais probablement jamais. Je ne peux plus remettre ça à l’an prochain comme je le faisais chaque année. Car il n’y aura pas d’année prochaine avec elle. L’an prochain tout s’arrête. Alors juste cette fois...

« Alice ! criais-je. Attends ! »

Alice s’arrête, elle est à quelques pas de la sortie. Elle se retourne vers moi. Le soleil traversant la porte vitré se reflète sur ses cheveux dorés. Elle pose ses yeux sur moi. Je frémis en percevant, malgré ma distance, la douce couleur noisette de ses iris.

« Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » demanda t-elle à la fois inquiète et amusée.

Je marchais vers elle.

« Il faut que je te dise... quelque chose. Quelque chose d’important pour moi. »

Je m’arrête, un peu moins d’un mètre nous sépare.

« Maintenant ? » demanda Alice, surprise.

« Oui, maintenant. » répondis-je.

«... Tu m’inquiètes... Je... je t’écoute »

« Il n’y a pas de quoi s’inquiéter, je t’assure. Alice... Je... Je ne sais pas vraiment par où commencer...
En fait, je ne sais pas de quoi demain sera fait.
Je sais qu’aujourd’hui n’est pas sans fin.
Tu ne seras pas toujours à mes côtés, même si tu l’as été des années durant et que tu l’es encore aujourd’hui...
même si je voudrais que cela continue à jamais.
C’est pour ça que aujourd’hui, ou plutôt que maintenant, je voudrais te dire merci.
Merci d’être rentrée dans ma vie.
Merci pour tous ces instants, ces souvenirs.
Merci de m’avoir rendu heureux et aussi triste parfois.
Merci de m’avoir fait grandir.
C’est bête, c’est seulement maintenant que je me rends compte que notre relation touche bientôt à son terme.
Je pensais avoir plus de temps.
Alors avant qu’il ne soit trop tard, je tenais à te dire tout ça. Et aussi... »

Je marquais une pause, mon hésitation se faisait ressentir, je fini par tout de même me lancer :

«  Je tenais à te dire que je ne ressens pas uniquement de l’amitié à ton égard. Je t’aime !
... C’est plutôt inutile de t’avouer ça maintenant, mais je voulais que tu le saches. Désolé si tu trouves ça embarrassant... ! »

Alice fit vivement non de la tête :

« Je ne trouves pas ça embarrassant, c’est plutôt.. mignon et... inattendu. »

Elle sourit :

« Je n’oublierais pas les moments qu’on a passé ensemble c’est promis ! On va se séparer, c’est inévitable. Mais on se retrouvera, ça c’est sûr. J’ai foi en l’avenir. On est peut-être pas lié par le destin mais tu sais... tes sentiments sont réciproques alors... »

Elle déposa rapidement un baisser sur ma joue :

«...A demain ! »

M’adressant un dernier sourire, elle ouvrit la porte et sortit.
Disparue.

Le rayon de soleil que la porte vitrée laissait pénétrer se projeta tristement au sol.
Alice est partie.
Le soleil jouait dans ses cheveux il y a quelques minutes à peine...
Et maintenant plus rien, le vide, le sol.

Étrangement, je ressentais sur ma joue, une étrange chaleur...
D’où pouvait-elle bien provenir ?
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