Avent 2016 - Déluminés - Chapitre 19 à 23

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Chapitre 19


L'hiver semblait avoir décidé de prendre la place qui lui revenait de droit ; ainsi, à l‘heure de la récréation, certains enfants bravaient le froid pour aller courir et jouer à chat tandis que la plupart étaient réunis autour du chauffage de leur classe.
Jean-Maurice et Emile, les mains gantées dans leurs poches, les écharpes serrées autour du cou, arpentaient la cour. Jean-Maurice parlait autant quand il avait froid que quand il avait peur. Il racontait la vie amoureuse de sa sœur qui avait perdu son Amandin mais qui ne désespérait pas de se mettre avec un Augustin. Il racontait le stress que lui procurait de garder la guirlande chez lui, nouveau lieu de cachette depuis l'indicent chez Emile. Mais, trop effrayé par l'idée que ses parents tombent dessus, Jean-Maurice n'arrêtait pas de la changer de place.
Le soir, en rentrant après l'étude, il imaginait encore à quel nouvel endroit il pourrait la cacher lorsqu'il passa près d'un vieux monsieur, assis sur un banc.
« Hé ! » appela-t-il, « Viens t'asseoir petit ! »
Jean-Maurice s'était arrêté une seconde, mais l'homme paraissait étrange. Il allait l'exprimer à voix haute mais se retint et continua son chemin.
« Petit ! Arrête-toi donc ! Je veux te parler ! »
Jean-Maurice accéléra le pas, mais il se leva et le rattrapa. « Petit ! T'enfuis pas ! Tu veux pas un cadeau ? » Le garçon s'arrêta.
« Ben tu vois ! Faut pas t'enfuir comme ça ! Viens t'asseoir sur le banc avec moi, tu vas voir, c'est un banc spécial. » Une odeur forte se dégageait de l'homme, une odeur acre qui dérangea le jeune garçon. Son visage usé était éclairé d'une étrange joie.
Cet homme était inquiétant, mais il avait parlé de cadeau. Jean-Maurice regarda autour de lui, le coin était assez calme et avec ce froid, les gens ne se risquaient pas longtemps dehors. Il se dit que le vieux avait l'air vieux et qu'il n'aurait pas de mal à le semer s'il fallait partir en courant. Il décida de le suivre et demanda :
« Vous êtes qui ? Pourquoi vous êtes là ? Et il est où le cadeau ? Parce qu'en fait, votre cadeau, j'espère qu'il est bien mais qu'il est pas trop lourd parce qu'après, moi, je rentre chez moi... »
L'homme partit d'un grand éclat de rire. Jean-Maurice se tut, surpris.
« Qu'est-ce que j'ai dis de drôle ? » Il fronçait les sourcils en le fixant.
- Rien, je t'assure, mais je te trouve marrant, je suis content d'être tombé sur toi !
- Enfin... tombé... c'est une façon de parler parce que si vous m'étiez vraiment tombé dessus, j'aurais eu sacrément mal ! Pas parce que vous avez l'air gros... non, non... mais quand même, vous n'êtes pas tout petit non plus... »
L'homme rit de nouveau, et porta la main à sa poche. Il en sortit une petite bouteille qu'il porta à sa bouche en aspirant bruyamment. La désagréable odeur se fit plus forte.
« T'es un malin Jean !
- Oh, je ne sais pas si on peut dire que je suis un m... » Il eut un mouvement de recul. « Comment vous savez que je m'appelle Jean ? »
Le vieil homme se fit rassurant : « Oh ! Je sais beaucoup de choses ! Je sais qui tu es, où tu vis, et je connais ton ami aussi !
- Vous connaissez Emile ?
- Oui, je connais son père aussi.
- Vous connaissez monsieur Chapel ? Vous travaillez ensemble ?
- Pas vraiment... ». L'homme eut un rictus mauvais.
« Mais vous n'avez pas parlé de cadeau ? Parce que pour le moment, vous parlez, vous parlez, mais je ne vois pas de cadeau moi. Alors si c'est un mensonge, ce n'est pas bien de mentir vous savez...
- Oh, tu crois que je vais être puni et que le Père Noël ne viendra pas me voir ?
Jean-Maurice le regarda avec étonnement : « vous êtes trop grand pour croire au Père Noël ! »
L'homme eut soudain le regard vide : « Oui, je suis beaucoup trop grand pour y croire ». Il prit une autre rasade.
« Et ce cadeau ? Pourquoi vous voulez me l'offrir à moi ? On se connait pas... Vous n'avez pas un enfant chez vous à qui vous pouvez l'offrir ?
- Et pourquoi pas ? De toute façon, personne n'en a rien à foutre ! » Il fouilla le revers de son gros manteau et en sortit une boite recouverte de petits bouts de papier cadeau mal collés. « Excuse la déco, d'habitude, c'est pas moi qui fait ça... »
Jean-Maurice le prit avec un mélange de respect et de méfiance. « C'est quoi ? » Il l'observait.
« Mais putain ! Dis pas merci surtout ! Et pourquoi çi et pourquoi mi ? Vous commencez à bien tous me faire chier ! T'en veux pas ? »
Les yeux plein de larmes devant cette brusque colère, Jean-Maurice acquiesça.
« Alors tu dis merci et tu souris, bordel ! »
« M... m... merci ! » Jean-Maurice essaya d'esquisser un sourire, mais il avait trop peur pour qu'il s'étende.
« Ben tu l'ouvres pas ?! »
Il sursauta et commença à ôter les bouts de papier avant de trouver l'ouverture de la boite. Il l'entrouvrit avant de la refermer aussitôt.
Il regarda le vieil homme avec des yeux ronds.
Ce dernier lui sourit, fier de son effet. Il prit une nouvelle rasade. Puis il renversa sa bouteille devant lui. Une goutte tomba à terre. Il la jeta derrière lui en rotant bruyamment. Puis, il disparut soudainement complètement.
Jean-Maurice fixa le banc vide à ses côtés. Serrant toujours le cadeau qu'il venait de recevoir, il ne trouva plus rien à dire.

Chapitre 20

« Mais c'était qui ce type ?
- J'en sais rien ! » répondit Jean-Maurice.
« Et comment il savait tout ça ?
- J'en sais rien je te dis ! Mais maintenant, on va pouvoir allumer la guirlande. »
Emile eut une moue dubitative. « Moui, alors le problème, c'est qu'un panneau solaire, ça travaille le jour et qu'une guirlande, c'est surtout la nuit que c'est utile ! »
« Ah... zut... » Il prit le petit panneau et l'observa avec attention en le tournant dans tous les sens. « Hey ! Regarde, y'a une trappe dessous. » Il la manipula et réussit à l'ouvrir. Ils trouvèrent un petit accumulateur.
« Oh ! Une pile ! » Jean-Maurice recula aussitôt ses mains. « Je veux pas la toucher ! »
Pendant ce temps-là, Emile avait trouvé une feuille dans la boite qui expliquait le fonctionnement. Il lut à voix haute : « Le panneau capte la lumière qu'il transforme en électricité. L'électricité est stockée dans l'accumulateur situé sous le panneau. Un câble électrique permet de relier le panneau à l'appareil électrique de votre choix. »
« D'accord, j'ai bien compris. Mais on le met où le panneau ? »
Emile réfléchit quelques instants avant de répondre : « Ben je sais pas. Le problème du panneau, c'est que ça se voit...
« On peut le mettre chez toi tu crois ? »
« Euh... ben mon père passe son temps à arrêter des gens qui ont des panneaux alors qu'ils devraient pas... Il va avoir les nerfs si il voit ça... Il est long le fil ? » Jean prit l'extrémité du fil électrique et s'éloigna de son ami. Il arriva à la porte de sa chambre, l'ouvrit et continua dans le couloir. Là, il croisa Nadine accompagnée d'un garçon inconnu. « Bonjour » dit le jeune homme qui portait un carton de taille moyenne. Il avait les cheveux courts et souriait un peu niaisement.
« Bonjour ! Moi, c'est Jean-Maurice, mais on m'appelle plutôt Jean. Parce qu'en fait Jean-Maurice c'est un peu long. Mais même mes parents m'appellent Jean, alors je me demande pourquoi ils m'ont appelé Jean-Maurice si c'est pour jamais dire Maurice, c'est étrange tout de même... Bon ils m'appellent quand même Jean-Maurice, mais c'est pas bon signe alo...
- Jean ! Ferme-là ! » coupa sa grande sœur. « Tu parles de plus en plus tout le temps. Tu voudrais pas essayer de parler genre pas du tout sinon ? » Elle se tourna vers son copain : « mon frère est bizarre et, comme tu le vois avec un fil dans le couloir, il fait des trucs bizarres aussi... tout le temps ! »
Le garçon regarda Jean-Maurice d'un air amusé alors qu'ils allaient s'enfermer dans la chambre de Nadine. Jean continua de dérouler son fil jusqu'au bout du couloir. Il se servit de la poignée de la porte d'entrée pour faire demi-tour et revint jusqu'à Emile.
« Ca y est ! Je suis au bout ! Ca va jusque là-bas et ça revient... C'est bien, non ? »
Emile avait le regard perdu dans le couloir. Il semblait énervé.
« Milo ! Milo ! T'es encore bizarre Milo ! »
Ce dernier secoua la tête et regarda son ami, la colère avait l'air de s'estomper.
« On va l'accrocher où chez toi Milo ?
- Ben il faut pas le voir, mais il faut que lui voit le soleil... pfffff ! C'est trop dur ! » Il mit sa tête dans ses mains. « C'est trop dur de fabriquer de l'électricité.»
Jean-Maurice rembobina le fil et vint s'asseoir à côté de son ami. « On fait quoi alors ? » demanda-t-il.
« Je sais pas. »
Alors que les garçons ruminaient leur déception, découragés, des rires s'élevèrent de la chambre voisine. Puis, ils entendirent de la musique. Les deux amis se tournèrent l'un vers l'autre, l'air incrédule.
« Comment elle a fait pour débloquer sa prise ? Et comment elle a fait pour avoir de la musique ? » demanda à voix haute Jean-Maurice.
« Elle va pas avoir de problème avec tes parents ? » répondit Emile.
Ils se levèrent et s'approchèrent du mur pour entendre ce qui se passait à côté. Emile eut une idée et tira sur le bras de Jean-Maurice pour qu'il le suive. Ils se dirigèrent vers le tableau électrique. Il y avait une carte dans l'emplacement de gauche et une carte posée devant.
« T'as combien de bons chez toi normalement Jean ?
- Ben y'a la carte des quinze premiers jours et la carte des quinze derniers jours. Ca fait deux cartes, mais papa ne les met jamais en même temps. Il veut être sûr que la première est complètement vide pour mettre la suivante. Ca fait râler maman, parce que quand ça coupe quand on est pas là, ben après, le soir, il fait froid... Quand un bon est vide, il le met dans une boite sur son bureau.
- Donc là, y'a un bon de trop non ? » dit-il en montrant les deux cartes.
« Mais d'où il vient ? Ma sœur avait déjà vidé les deux d'Amandin.
- Ta sœur ! Son copain ! Il a dû lui donner un nouveau bon ! »
Jean-Maurice eut un geste de dépit : « Dès qu'on lui parle d'électricité, elle devient folle ! Son rêve, c'est d'avoir tellement de watts qu'elle pourrait avoir un sèche-cheveux et un fer à lisser ! »
Il regarda le tableau sans rien dire. Emile sourit : « Jean !
- Milo ?
- On est d'accord que là, c'est plus le bon de tes parents qui donne l'électricité...
- Oui, on est d'accord.
- Alors... on pourrait peut-être...
- Rho ! » s'exclama Jean-Maurice.
Ils se précipitèrent dans la chambre de Jean-Maurice où celui-ci sortit la guirlande d'un tas d'affaires mal rangées. Ils essayèrent de forcer le bloqueur de prise de la chambre, mais n'y parvinrent pas. Avec fébrilité, ils descendirent vers le salon où ils trouvèrent une prise débloquée. Ils branchèrent la guirlande.
Ils retinrent leurs respirations.
Rien.
Il ne se passa rien du tout.
Les deux garçons restèrent muets de déception. La guirlande était sans doute cassée. Soudain, Jean-Maurice s'exclama : « Le boitier ! » Il avait remarqué un petit boitier déporté avec un bouton dessus. Il le pressa et la guirlande s'illumina. Les garçons s'ébahirent une seconde juste avant qu'elle ne s'éteigne. La musique dans la chambre de Nadine s'était aussi éteinte. Tout s'était éteint.
La voix de l'adolescente s'éleva de sa chambre. Elle était très contrariée. « Merde ! C'était une combien ta carte ? »
Elle passa en trombe devant les garçons et se plaça devant le tableau électrique. Elle manipula les bons et réenclencha le courant. Elle s'écria : « 200 watts ?! » Augustin arriva dans le salon l'air gêné.
Elle revint et se planta devant lui. « Mais comment tu veux qu'on remplace les cartes de mes parents avec un petit bon de 200 watts ?! »
Il haussa les épaules : « Mais je sais pas moi ! J'en sais rien combien ils font ! J'ai des bons, j'en ai pris un !
« Ben regarde ce qu'est écrit dessus la prochaine fois tu veux ! »
C'est à cet instant que Claudine, la mère de Jean-Maurice et Nadine, passa la porte. Elle s'immobilisa en voyant la guirlande au sol et Nadine avec un nouveau garçon.
« Tous les quatre ! Sur le canapé ! MAINTENANT ! »

Chapitre 21

Assis les uns à côté des autres sur le canapé, les quatre jeunes n'en menaient pas large. Claudine, la mère de Nadine et Jean-Maurice, avait rangé la guirlande dans le sac et tenait le bon de 200 watts.
« Qu'est-ce qui vous a pris ?! » Elle avait crié, c'était sorti tout seul. Son visage avait rougi.
Chacun regardait le sol, le plafond, ses doigts ou la fenêtre. Face à ce silence si bien coordonné, elle n'attendit pas de réponse pour continuer :
« Il vient d'où ce bon ? Elle vient d'où cette guirlande ? Mais enfin ! Emile ! » Elle se pencha vers lui : « EMILE ! Tu devrais le savoir toi qu'on peut pas faire n'importe quoi avec l'électricité ! »
Elle se mit à arpenter le salon de long en large, la respiration sifflante et bruyante. Elle était dans un tel état de nerf. Avec les températures extérieures, à quelques jours de la fin du mois, ils n'avaient pas besoin de ça. Soudain, elle se tourna vers Augustin :
« Et tu es qui toi ?! »
L'adolescent sursauta. Il balbutia : « J.. Je m'appelle Augustin Cathane ».
Le regard de la mère passa vers sa fille : « C'est lui qui remplace Amandin ? »
« Maman ! » s'énerva Nadine.
« Nadine ! » soupira-t-elle. Puis regardant les autres : « Il faut faire attention les enfants ! Très attention ! D'autant plus que... »
Elle se tut, alors que ses yeux se posaient sur Emile. Sa colère était tempérée par sa crainte que Marius soit au courant de cet incident. Elle reprit sa marche nerveuse avant de s'arrêter de nouveau. Elle murmura pour elle-même : « On les cumule là ! Une guirlande électrique alors qu'on n'a pas assez de watts, l'utilisation d'un bon qui ne nous est pas adressé... Il faut rester calme, il ne faut pas paniquer...». Elle reprit brusquement :
« Emile ! » Elle essaya de sourire, mais ne parvint qu'à esquisser une grimace maladroite : « Emile ! Tu ne vas rien dire à tes parents, n'est-ce pas ? Je peux compter sur toi ? On a toujours été gentils avec toi. Tu fais presque partie de la famille... Hein ? Tu ne vas pas trahir ta famille Emile ? »
Le garçon secoua la tête rapidement, les lèvres serrées. Il trouvait étrange la réaction de la mère de Jean-Maurice : elle avait l'air d'avoir tellement peur de lui, alors que lui-même était terrifié qu'elle ne parle à ses parents.
« Ton père ne saura rien de tout cela, on est d'accord ? ».
Il approuva en petits mouvements de tête saccadés en ajoutant : « Oui madame. »
« Bien. » Elle semblait réfléchir intensément. Elle s'humecta les lèvres avant de reprendre. « Bien. Alors vous allez retourner jouer vous tous et puis surtout, vous n'allez rien brancher, n'est-ce pas ? Il y a eu suffisamment de bêtises de faites aujourd'hui, hein ? »
Elle regarda ses mains alors qu'ils se levaient : « Mais... » commença-t-elle. « Attendez ! Assis ! » Ils se rassirent immédiatement d'un seul mouvement. « Ce bon, il est à toi Augustin ? »
L'adolescent acquiesça. « Mais cette guirlande, elle est à qui ? »
Mutisme chez les enfants.
« ELLE VIENT D'OÙ CETTE GUIRLANDE ? » Elle rougissait de colère et regardait chacun successivement. Augustin et Nadine agitaient leurs têtes avec intensité. Emile leur emboita le pas. Jean-Maurice essaya de les imiter, mais l'aplomb dont il avait fait preuve face au vieux du Tertre Blanc lui manquait face à sa mère. Il avait beau remuer sa tête de gauche à droite, son expression trahissait sa culpabilité.
« Jean ! D'où vient cette guirlande ? »
Le garçon serrait les lèvres.
« Jean ! »
Il tourna la tête, désespéré, vers son ami qui cherchait au moyen de les sortir de ce mauvais pas.
« Elle vient de chez moi ! »
Tous se tournèrent avec stupeur vers Augustin, incrédules. Alors que la mère n'osait y croire, l'adolescent continua :
« Je l'ai apportée pour la donner à Jean. Chez nous, ce n'est pas grave d'avoir une guirlande, je ne pensais pas que ça lui créerait des ennuis. Veuillez m'excuser. »
La tension qui raidissait les garçons s'évanouit en un instant, les laissant tout de même un peu groguis. La maman de Jean-Maurice leur faisait face, ébahie. Elle déglutit, se calma, avant de conclure :
« Et bien sache, Augustin, que chez les non-branchés, et bien, chaque watt est compté et que nous ne pouvons pas nous permettre de telles excentricités. Avant, il y a longtemps, c'était possible... » Son regard se perdit, et elle se revit, petite, devant un sapin éclairé de mille feux. Elle ignorait combien de Noël illuminés elle avait vécu, mais il n'y en avait qu'un qui était resté gravé dans sa mémoire. Elle répéta : « avant... c'était possible... »

Chapitre 22

« Bonjour Jean-Jacques.
- Bonjour Suzanne ! »
Marius se tenait dans l'embrasure de la porte. Il avait contacté la responsable du groupe local pour avoir un peu plus de renseignements sur l'organisation. Il ne restait que peu de jours avant Noël – avant que, sans aucune explication, des milliers de moyens de productions d'électricité alternatifs n'apparaissent un peu partout.
Elle le fit entrer. Ils s'installèrent autour de la table, elle lui proposa un jus de fruit. Une musique de Noël s'élevait d'une petite boite à musique mécanique.
« Suzanne, je voudrais savoir comment je peux me rendre utile. »
Elle lui adressa un grand sourire. « Oh ! Pour le moment, il n'y a pas grand-chose que nous puissions faire. Il faut patienter jusqu'à Noël et espérer que d'ici-là, personne d'autre ne se fasse prendre. Il nous reste encore quelques rares moyens de productions alternatifs que la BICRE n'a pas trouvés. Ca serait bien que ça reste ainsi. »
Il but une gorgée avant de résumer. « Donc on attend ?
- C'est ça. Après, il faudra activer les réseaux, être à l'affut de la moindre info. Il faudra être curieux et s'intéresser aux lumières qu'on ne voyait pas avant. Imagine ce que tu ferais si tu avais soudain les moyens de produire toi-même ton électricité... tu aurais envie de te faire plaisir...
- J'aurais surtout envie de ne pas me faire arrêter !
- Les gens ne sont pas tous aussi précautionneux.
- Donc en fait, après Noël, on doit travailler plus vite que la BICRE ?
- C'est exactement ça, mais plus discrètement. » Ils laissèrent un silence : « C'est tellement dommage que le gouvernement n'accepte pas ces cadeaux. Ils restent soumis aux des lobbyistes de l'énergie qui veulent garder leur monopole ! » grogna-t-elle.
Elle se leva et changea le disque de sa boite à musique. Elle remonta le mécanisme et sur un air de « Vive le vent », une voix familière s'éleva :
« Une p'tite garce, une grosse garce, Suzanne c'est qu'une garce ! Pour Noël, cette année, elle n'aura rien du tout ! You ! » Passé le moment de stupeur, Suzanne arrêta le petit disque, l'ôta du mécanisme et l'observa en soupirant :
« Clarabelle... »
Elle jeta un œil amusé à Marius : « Cette femme est pleine de surprises ! »
Suzanne fouilla dans sa boite à disques et en sortit un autre : « Clarabelle fait preuve d'une inventivité sans limite dès qu'il s'agit de trouver les moyens les plus extraordinaires de m'insulter... » Elle installa un autre disque et mit en route le mécanisme. « Mais elle est loyale à notre cause. Et elle adore l'idée du le Père Noël qui viendrait pour nous aider. »
Ils sourirent en silence.
« Tu as vécu un peu avant les grands changements ? Moi, je suis né en 2043.
- Oui, je suis née en 2040... » Elle regarda au loin. « C'était tellement différent. On avait tout, on gâchait tellement de watts ! Surtout à Noël ! Tu te souviens des illuminations partout, dans tous les villages ? C'était beau, mais c'était tellement absurde... Tant de lumières pour rien...
- Les branchés font encore ça...
- Oui ! » Son ton sec trahissait un énervement soudain qui se transforma en tristesse : « C'est injuste »
Ils restèrent muets un moment. Marius reprit :
« Est-ce que les faux bons arrivent de la même façon ?
- Non, pour les bons, on sait d'où ça vient ! On a des ateliers de productions cachés à plusieurs endroits et on fait circuler les contrefaçons par le biais de voyageurs membres de notre réseau. On vient justement d'en recevoir un lot. » Elle se leva et sortit un petit paquet. Elle l'ouvrit devant lui et sortit une cinquantaine de bons, allant de cinq cent watts à deux kilowatts. « Nous les faisons passer ensuite à nos sympathisants. Nous avons aussi une méthode pour les faire parvenir anonymement à ceux qui sont dans le besoin. Généralement, ils les utilisent, mais il arrive aussi qu'ils aillent les redonner à la BICRE...
- On ne peut pas leur en vouloir... Ils risquent des poursuites s'ils les utilisent. »
Marius ne voulait pas poser trop de questions. Il ne voulait pas paraître suspect. Il lui manquait néanmoins encore une information.
« Vous avez une carte des panneaux et des éoliennes sauvages ?
- On a une carte de ceux et celles qu'on connait dans la région. On a aussi une carte collective sur Internet, mais avec le froid qu'il fait actuellement, personne n'a assez de watts pour la consulter ou la modifier. Chaque région fera ses mises à jour à la fin de l'hiver.
- Donc on attend ?
- Oui, on attend. On attend et on prie. On a pris l'habitude de mettre ça sur le dos du Père Noël, parce que ça n'arrive que le 25 décembre... » Elle eut un sourire désabusé. « Honnêtement, j'ai du mal à croire qu'un homme en rouge imaginaire soit derrière tout ça. Mais peu importe, qui que ce soit, avec ce gouvernement qui démonte tout ce qui est installé, je ne sais pas combien de temps ça va d... »
Elle fut coupée par l'apparition d'un homme au milieu du salon. Il avait un vieux costume rouge très sale et dégageait une odeur de crasse et d'alcool rance.
Ils se levèrent. Il eut un sourire malsain. Lui tira une chaise et s'assit avec nonchalance.
Il se tourna vers elle : « Suzanne ! Salut ! »
Il se tourna vers lui : « Marius ! Salut ! »
Marius eut un mouvement de recul et Suzanne lui jeta un regard interrogateur.
« Ah oui, c'est vrai ! T'es sous couverture ! » Il s'adressa à Suzanne : « Suzanne, je te présente Marius, il est enquêteur à la BICRE ! »
Devant son air catastrophé, le Père Noël partit d'un grand éclat de rire : « Ho ho ho ! Joyeux Noël ! »

Chapitre 23

« Je peux t'expliquer... »
Marius avait reculé de quelques pas vers la porte d'entrée. La grande brune le fixait avec colère et dégout. Le Père Noël était allé prendre un verre dans la cuisine et s'était installé à table. Il s'était servi une belle rasade d'alcool qu'il sirotait en sifflotant.
« Comment ça la BICRE ? Tu bosses pour la BICRE ? ». Sa voix était trébuchante et mal assurée.
« Oui... c'est vrai. Mais c'est très compliqué... » bredouilla Marius. Il aurait tellement voulu pouvoir être ailleurs.
« Et Eugène ! » Elle parlait de plus en plus fort. « Tu lui as fait quoi pour qu'il parle, hein ? TU LUI AS FAIT QUOI ?! »
Il hésita à dire la vérité.
« Ils ont échangé sa liberté contre des infos, c'est aussi simple que ça » révéla le Père Noël avant de lâcher un rot sonore.
Marius lui jeta un regard noir tandis que Suzanne se rapprochait de lui.
« Mais qu'est-ce que j'ai été conne ! César me l'avait bien dit ! Et dire que je t'ai fait confiance ! » Elle eut quelques respirations mal aisées avant de reprendre : « Et toi tu viens avec tes gros sabots me demander tous les détails de notre organisation... et le pire c'est que je t'ai tout dit ! J'ai tout déballé comme une grosse conne ! »
Elle ne voulait plus le voir, mais elle avait trop peur qu'une fois passé le pas de la porte, il ne courre à la BICRE la dénoncer et mettre en pièces tous leurs efforts. Si seulement elle pouvait atteindre son téléphone pour appeler César ou même Stanislas... ou quelqu'un...
« Je ne vais rien dire. Crois-moi ! Je te promets que je ne vais rien dire ! »
Le Père Noël rigola bruyamment. « Bien essayé Marius, mais comment veux-tu qu'on te croit ? Si on te le demandait, tu nous jurerais que ta mère est Rodolphe le renne ! Juste pour en réchapper ! »
Marius se tourna vers lui et se justifia : « Non, vraiment ! J'ai des doutes sur la BICRE et le système ! Je vois bien que certains ont trop, que d'autres n'ont pas assez et qu'on marche sur la tête en démontant les installations sauvages.»
Il eut un temps d'arrêt, puis demanda : « Vous êtes qui vous ? »
Suzanne essayait discrètement de se rapprocher du téléphone. A cette question, elle s'interrompit.
« A ton avis... qui je suis ? » Il se leva, pris la pose avant de lancer, l'air enjoué : « Ho ho ho ! » Il avait planté ses yeux dans ceux de l'enquêteur.
« Oui, j'ai bien vu l'accoutrement ridicule que vous portez ! Mais vous ne voulez pas me faire croire que vous êtes le Père Noël ! » dit-il en secouant la tête.
Il haussa les épaules en se rasseyant : « Mais oui, je sais, le Père Noël n'existe pas. C'est une invention de la société pour : petit un, avoir une carotte pour que les enfants se tiennent à carreaux et, petit deux, que les gens raquent à fond ! Mais oui, tu as raison ! » Il laissa un temps avant de demander : « Mais comment je suis arrivé là gros malin ? »
Marius ouvrit la bouche pour répondre, mais ne trouva rien à dire. Oui, il était arrivé de façon totalement inexpliquée, au milieu de ce salon. Comment avait-il fait ça ? Suzanne s'était lentement rapprochée du vieil homme : « Si vous êtes... » elle eut une hésitation : « LE Père Noël... vous n'en avez pas l'allure... enfin... je veux dire... »
Il la coupa : « tu t'imaginais pas le Père Noël comme un gros alcoolique qui pue ? » Il se lança dans un rire gras.
« Mais oui, je sais que je te déçois ! Je déçois les lutins ! Je déçois les Illuminés ! Je déçois les gouvernants ! Je déçois les branchés ! Merde alors, peut-être que si je me supprimais je rendrais service à tout le monde ! »
Il finit son verre d'une gorgée.
« Mais j'en ai tellement rien à foutre de ce que vous pensez ! Tellement ! Cette fête, c'est moi qui l'ait inventée ! Alors vous allez voir ! Je vais reprendre les choses en main : Noël cette année ne ressemblera à aucun autre Noël ! On va bien se marrer ! »
Il disparut aussi soudainement qu'il était apparu.
Marius se retrouva seul avec Suzanne. Elle attrapa la bouteille vide sur la table et courut se mettre entre lui et la porte.
« Je ne peux pas te laisser partir Jean... euh... peu importe ton prénom !
Marius eut un geste d'apaisement. « Je vais tout te raconter...
« J'y compte bien. » Elle leva la bouteille comme si c'était une batte et lui indiqua la table d'un geste du menton.
« Mais on ne va pas rester seuls, César va nous rejoindre. Tu ne bouges pas, je l'appelle. »
Elle s'approcha du téléphone, composa le numéro et resta quelques secondes muette et immobile, le regard toujours menaçant vers Marius.
« César ! C'est Suzanne. Viens vite chez moi ! Je t'expliquerai ! »
Elle raccrocha et le fit s'asseoir.
« Raconte ! Pour Eugène ? » cria-t-elle.
« Oui, j'ai arrêté Eugène !
- Et tu t'en vantes en plus.
- Non, je suis honnête.
- C'est ça. Tu vas encore me sortir des conneries.
- Non, je te le jurerais bien, mais j'ai l'impression que tu ne me croirais pas...
- T'as raison.
- On lui a proposé de vendre le groupe contre sa liberté. Il a beaucoup résisté, mais il a pensé à sa femme et ses enfants...
- Vous êtes des salauds, vous n'avez aucune morale.
- Oui. J'ai compris ça. J'ai compris que ce système est non seulement pourri jusqu'à l'os, mais qu'en plus, aucun dirigeant ne ferait jamais rien pour que ça change. Je veux m'engager auprès de vous. Je veux moi aussi devenir un Illuminé.
Elle changea le ton de sa voix et lui adressa un grand sourire : « Oh ! Et bien alors bienvenue Marius ! Je suis heureuse de t'accueillir dans notre groupe ! » puis ferma son visage. « Tu peux rêver ! » Elle laissa une seconde avant d'ajouter sèchement : « Raclure ! »
« Tiens ! » Il sortit de sa poche le bon de deux kilowatts qu'il n'avait toujours pas montré à sa femme. Elle l'observa, la bouteille toujours en l'air, puis se recula : « Qu'est-ce que tu veux que j'en fasse ? »
« Je voudrais te le donner pour le mettre avec vos bons. Je pense qu'on peut développer le don de bons. Il faut plus de justice, il ne faut plus que les gens aient des coupures sauvages. Il faut qu'ils puissent avoir tous accès à l'électricité, tout le temps... »
Elle renfrogna son expression : « Mais tu peux dire ce que tu veux Marius, y'a pas moyen que je crois que ce que tu dis, encore moins que je te fasse confiance ! »
Elle avait raison. Sa couverture était grillée et il n'y avait aucune chance pour qu'il puisse retrouver la confiance perdue. Ou alors, il faudrait plus que des mots...
S'il restait là jusqu'à l'arrivée de César, il pouvait être sûr de passer un mauvais quart d'heure. Etait-ce son ticket d'entrée ? Rester immobile, prendre quelques coups pour montrer sa détermination ? Marius avait envie de s'engager, mais pas jusque là. Il trouverait un autre moyen.
« Je suis désolé Suzanne ». Il s'élança brusquement vers elle. Elle tenta d'abattre la bouteille mais n'était pas aussi vigilante qu'elle le pensait et il eut le temps de bloquer son bras. Il lui arracha la bouteille des mains, rejoignit la porte et s'enfuit en courant. Au rez-de -chaussée, il croisa César qui arrivait en courant.
« Vite, César ! Monte ! C'est Suzanne, elle a besoin de ton aide. Moi, je vais chercher d'autres secours. Dépêche-toi ! »
Marius ne laissa pas le temps à l'homme de réfléchir et continua sa course vers l'entrée de l'immeuble en respirant bruyamment.

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