Avent 2016 - Déluminés - Chapitre 7 à 12

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Chapitre 7

Nadine le plaqua contre le mur et l'embrassa. Un peu surpris, il se laissa faire avant de lancer ses mains timidement à la découverte du corps de la jeune fille. Celle-ci se laissa faire et intensifia ses baisers.
Alors qu'ils reprenaient leur souffle, il parvint à s'exclamer : « Wow ! T'embrasses trop bien. »
Il était subjugué. Ca faisait quelques jours qu'une des plus belles filles du lycée lui tournait autour, et aujourd'hui, il la tenait contre lui.
Un sourire s'étala sur son visage tandis qu'il la contemplait. Dans ses yeux, il voyait de l'envie. Elle approcha son nez et frôla ses lèvres de sa langue. Ils jouèrent ainsi avec leurs bouches avant de s'embrasser de nouveau.
Quelques minutes plus tard, il proposa : « Tu viens ? On va dans un coin plus tranquille. »
Elle répondit d'un ton neutre : « Si tu veux ».
Il lui prit la main et ils s'éloignèrent du lycée.
« T'habites où ? » lui demanda-t-il.
« Du côté de la rue Nicolas Hulot.
- Dans le lotissement ? » Il y avait dans sa surprise une légère déception.
Elle répondit en justifiant :
« Oui, mais c'est pas parce que j'y vis que j'aime ça. Et toi, tu vis dans le centre ville ? »
Il s'arrêta et la regarda :
« Tu sais que je suis branché ?
- Oui.
- C'est pour ça que tu m'as embrassé ?
- En partie, oui. » Il retira sa main.
« D'accord... je vois... » Il secoua la tête, les lèvres pincées, vexé.
« Tu vois quoi ? » Elle ne semblait pas perturbée.
« Je vois qu'en fait, je te plais pas du tout. Tu veux juste mes bons ! »
Un large sourire s'étendit sur son visage. Elle s'approcha de lui et ses yeux se plantèrent dans ceux du garçon.
« Ecoute-moi Amandin. Je vais pas te mentir et te mener en bateau. Oui, j'aime les garçons branchés. Et toi, ben t'es branché. » Devant l'expression offensée du jeune homme, elle continua : « On en est tous au même point. Regarde, toi. T'aimes les filles bien foutues ? C'est pour ça que je te plais, non ? »
Décontenancé, le garçon ne sut quoi répondre. La jeune fille se cambra et fit un tour sur elle-même, lascive. « Il est à ton goût ce corps ? »
Il acquiesça, gêné. Elle se rapprocha de lui.
« Tu vois, on est tous les deux intéressés par quelque chose, il faut être réaliste. » Elle plaqua les mains sur ses fesses : « Mais t'inquiètes, je te trouve plutôt canon ! »
Il esquissa un sourire et déposa un baiser sur ses lèvres entrouvertes. Elle se recula et lui tendit une main qu'il prit avec timidité.
« Alors, t'habites où dans le centre ville ? » reprit-elle d'un ton naturel.
« Rue Rousseau.
- Ok, c'est cool. » Ils firent encore quelques pas avant qu'elle déclare : « J'en ai marre de parler. On s'embrasse ? » Il l'attira contre lui.

« T'aimes les lézards ? »
La question la surprit alors qu'elle déposait de petits baisers dans son cou. Elle s'arrêta, réfléchit quelques instants, puis botta en touche : « J'sais pas. »
Il se dégagea et lança, enthousiaste : « Faut que j'te montre ! »
Quinze minutes plus tard, ils étaient dans sa chambre, face à un terrarium où de grosses lampes à chaleur surplombaient trois lézards à l'air endormi. Nadine avait dû retirer son pull, elle n'était pas habituée à une telle température.
Elle s'assit sur le lit et regarda autour d'elle : ce garçon, cet ado gâté qui avait le nez plongé dans un bol d'insectes séchés en train de déblatérer sur des reptiles, cette chambre où il faisait tellement chaud, cet ordinateur allumé, ces lumières, cette chaine hi-fi qui diffusait de la pop dansante...
Tant de légèreté et d'insouciance.
Et pourtant... elle était bien. Son ancienne colère contre les branchés s'était muée en autre chose, un sentiment d'appartenance, comme si auprès d'eux elle avait trouvé sa place. Elle sentait que c'était son univers, qu'elle ne pourrait pas vivre autrement et qu'elle aurait, elle aussi, des watts à ne plus savoir qu'en faire.
« Tu vois le principal, c'est de trouver ce qu'ils préfèrent. J'ai remarqué que Gérard aime bien les criquets, alors que Michel, c'est plutôt les lombrics. »
Elle vint se coller contre lui et l'attira jusqu'à son lit. Ils basculèrent sur le matelas.
Il sourit : « Donc t'aimes bien les lézards ?
- Mmmm, c'est surtout leur propriétaire qui m'intéresse... »
Elle l'embrassa avec fougue. Elle voulait devenir une des leurs, mais là, elle voulait surtout qu'Amandin se taise.

Chapitre 8

« Qu'est-ce qu'on leur fait ?
- Vous savez que c'est pas bien ce que vous faites. Parce qu'on est que deux et que vous, vous êtes cinq, alors c'est pas juste. Si vous voulez, vous en choisissez trois qui s'en vont et puis on sera deux contre deux, c'est mieux. Enfin... c'est pas vraiment mieux parce que vous êtes plus grands et que...
- Mais elle va se taire la poule mouillée ! » coupa sèchement Raymond. Ce dernier n'était pas plus grand que les autres, ni particulièrement costaud, mais il semblait avoir une aura de meneur. Les autres l'écoutaient et le suivaient bêtement.
Jean-Maurice rechercha du regard autour de lui avant de sourire d'un air entendu :
« - Ah ! Tu parles de moi ! » Il ricana nerveusement. « J'avais pas compris parce que mon prénom, c'est Jean-Maurice, c'est pas du tout poule mouillée... D'ailleurs, personne n'a jamais pensé à me donner ce surnom... C'est bizarre que tout à coup, ça commence aujourd'hui... Parce qu'entre « Jean-Maurice » et « poule », y'a pas trop de lettres pareilles...» Il réfléchit un instant : « ah ! Si ! Le « e » à la f... »
Un des grands s'approcha de Jean-Maurice et lui donna un coup dans le ventre. Il se plia en deux.
« Ta gueule la poule ».
Le garçon eut le souffle coupé. Emile se pencha vers son ami avant de jeter un regard noir aux grands face à eux. Il tremblait de peur. Jean-Maurice toussa en essayant de reprendre sa respiration.
Un autre demanda en riant :
« Qu'est-ce qu'on leur fait ? On continue à taper ? »
Raymond répondit avec autorité : « Non, c'est des poules mouillées ! Il y a mieux. On en fait des vraies poules mouillées. C'est la température idéale pour ça.
- Ouais ! On les mouille les poules ! On les mouille ! » s'excitèrent les autres.
« Exactement ! » Le chef de bande porta la main à sa poche et distribua plusieurs petits ballons remplis d'eau. Emile regardait, impuissant, la scène se mettre en place. Il aurait voulu être assez fort pour les taper, il aurait voulu être assez courageux pour crier « Non », il aurait voulu être assez rapide pour fuir. Mais il resta là, près de son ami, à attendre.
Chacun se mit en position et, d'un même geste, ils lancèrent les ballons sur Emile et Jean-Maurice. Les deux garçons en éloignèrent deux en avançant leurs mains, mais les autres vinrent s'éclater contre eux et l'eau glacée les éclaboussa.
« Voilà de belles poules mouillées !!! » conclut Raymond. « Allez ! Salut les filles ! »
Les cinq grands partirent en rigolant.
Jean-Maurice essuya son visage avec les manches de son manteau, mais il frissonna quand l'eau qui s'était infiltrée dans son cou coula dans son dos. Claquant des dents, Emile regarda leurs tourmenteurs s'éloigner.
« Et dire qu'on est vraiment allés chez le vieux...
- Oui, mais on pouvait pas la leur montrer, ils nous l'auraient prise.
- Ben oui, je sais Jean. »
Dans un sifflement irrégulier, il ajouta : « c'est rien que des faces de prout ! »
Ils sortirent du coin où les autres les avaient coincés et revinrent à un endroit plus exposé.
« Elle est où ? » demanda Jean-Maurice en massant son ventre.
« Au fond de mon armoire, sous un tas de vêtements trop petits. »

Après l'école, ils se précipitèrent chez Emile. Ils dégagèrent l'emballage de sa cachette et déroulèrent avec cérémonie la guirlande électrique du sac. Leurs yeux s'illuminèrent et Jean-Maurice resta coi.
« J'ai trop envie de l'essayer » finit-il tout de même par lâcher.
« Moi aussi ! »
« J'suis sûr que ça consomme pas trop ! »
« Ben je sais pas... de toute façon, mon père a fermé ma prise jusqu'au printemps... Si on veut la brancher, il faudrait aller dans le salon. »
Les deux garçons soupirèrent, pendant que le réveil mécanique continuait d'égrener son tic tac sonore.
« Et ton radiateur ? » s'enthousiasma Jean-Maurice.
« Oui, c'est le seul truc branché dans ma chambre, mais c'est pas une prise... ». Il joua avec une des ampoules. « Si je prends un seul watt sans demander à mon père, je vais me faire détruire. On n'est pas des branchés...
- Pareil chez moi ! Même si mon père travaille pas pour la B.I.C.R.E. »
Emile s'emporta : « Tu crois que c'est mieux ? Il est encore plus chiant. Il a trop peur de se faire attraper ou qu'on dise que c'est un chouchou ! »
Ils se turent en regardant l'entremêlât de fils verts et de petites boules blanc opaque.
« On fait quoi alors ?
- Ben on la range... »
Jean-Maurice arrêta la geste de son copain : « Tu veux pas la montrer à tes parents ?
- Et les tiens ? Comment tu vas leur expliquer qu'on a une guirlande de Noël ? »
Jean-Maurice leva les épaules avec une moue d'ignorance.
« Donc on peut pas la brancher... »
Emile corrigea : « On peut pas la brancher... pour le moment ! »
Le réveil égraina quelques tic-tacs, avant que Jean-Maurice ne demande :
« T'as vu la pub pour le Stoner 4 ?
- Ouais, elle est affichée sur le chemin de l'école. Elle est trop bien cette fronde ! J'espère que le Père Noël pourra me l'apporter... »
Jean-Maurice commença à ricaner :
« Le « Père Noël » ? Tu y crois encore ? »
Milo leva les yeux au plafond : « Pffff ! Façon de parler !
- De toute façon, moi, je suis sûr que si le Père Noël existait en vrai, et ben tu sais quoi, on aurait plein de watts tout le temps.
- Ca prouve bien qu'il existe pas alors ! » Un temps. « Hey ! T'as vu aussi le nouveau jouet de Earth Man ?
- Il est troooooooop bien ! »
Les deux garçons reprirent ensemble le refrain du Super-Héros : « Tous ensemble pour les économies d'énergies, si on veut que le monde reste en vie ! »

Chapitre 9

« Monsieur Chapel, je dois vous féliciter. Votre unité a fait un remarquable travail de démantèlement dans le milieu des installations sauvages, notamment grâce à ses analyses et ses enquêtes de voisinage. Bravo ! Le travail de fond, c'est essentiel. »
Marius souriait. Le rendez-vous s'annonçait bien plus facile que ce qu'il ne le craignait.
« Cependant... » A ces mots, le visage rond du secrétaire s'était fermé ; Marius comprit qu'il s'était réjoui trop vite.
« Cependant, nous n'avançons pas. Chaque unité démantelée sera bientôt remplacée. Nous arrachons des éléments isolés, mais nous n'avons aucun arrêté aucun responsable, nous n'avons toujours aucun nom à donner au président et à la justice. Nous sommes le 9 décembre... Dans deux semaines, nous allons nous retrouver avec de nouvelles installations, comme chaque année, que nous démantèlerons une par une, comme chaque année, avant que tout cela ne recommence encore... cela fait tellement de temps que ces anarchistes n'ont de cesse de bouleverser l'équilibre fragile que nous avons mis en place avec les groupes producteurs d'électricité. Est-ce que je me trompe ? »
Marius prit une inspiration avant de « Non monsieur. »
L'homme attendit quelques instants, avant de hausser les sourcils et d'écarter ses mains :
« Et ? »
Marius se sentit soudain fébrile : « Et.... euh... non. Que voulez-vous que j'ajoute ? Vous me posez la question, je vous réponds ».
Le secrétaire réunit ses mains. « Je vois bien Monsieur Chapel, mais vous ne pouvez pas développer ? »
Marius ne bougeait pas. Très impressionné, il ne savait pas quoi ajouter. Il répéta : « B... ben non, tout a été dit. »
L'homme s'énerva : « Mais merde Chapel ! Faites-moi un rapport !
- Un rrrr... un rapport ? » bafouilla Marius sous le coup de l'émotion. « Je veux bien monsieur, mais vous l'avez dit vous-même la conclusion, c'est que je ne peux pas vous donner de nom. Alors je me suis dit qu'on gagnerait du temps si...
« Chapel ! » Il venait de taper violemment sur la table. « Le protocole veut que vous me fassiez un rapport complet de la situation...
- D'... d'a... d'accord monsieur Pras. Je dois tout réexpliquer ?
- Un rapport ! »
Marius leva les yeux en réfléchissant. Il cherchait ses mots. Ce n'était pas si évident de se retrouver face à quelqu'un de si haut dans la hiérarchie qui se mettait en colère. Il ne voulait pas faire d'impair et mettre son équipe dans l'embarras.
« Alors » commença-t-il, hésitant « si vous le souhaitez... Un rapport... Alors. Bon, ben... euh... » Il prit une inspiration sifflante avant de se lancer : « Une organisation criminelle court-circuite... c'est le cas de le dire. » Il guetta une réaction dans les yeux du secrétaire qui lui regardait impassible. « Hum... donc une organisation euh... perturbe l'équilibre du réseau électrique. Elle est très développée et agit sur deux fronts : chaque année, autour du 25 décembre, de nombreux foyers reçoivent des panneaux solaires et des éoliennes non homologués. En effet, seul le RGEE, le Réseau des Grandes Entreprises Electriques est habilité à construire et installer des dispositifs de production de courant pour revendre le courant produit à l'état et ils ne le font que chez des particuliers triés sur le volet. Les installations sauvages perturbent le réseau en raison de la norme AN 576...
Monsieur Pras le coupa : « Non mais en fait, c'est long là... abrégez... ».
Marius transpirait de plus en plus. Il essayait de contenir sa nervosité : « ah... euh... alors je passe aux bons peut-être ? »
Le secrétaire acquiesça, Marius poursuivit : « L'organisation criminelle agit aussi en diffusant de faux bons que notre système ne distingue pas des bons bons... euh... des bons euh...officiels. Nous manquons de courant pour les vrais bons et maintenant que le froid est bien installé, nous craignons une panne générale pour décembre, et, si tout se passe mal, le soir du réveillon de Noël. »
Il laissa un temps.
« Et nous ne savons pas qui c'est... cette... organisation... »
L'homme se recula dans son fauteuil en affichant un sourire. « Et ben voilà ! C'était pas difficile...
- Non, mais nous avons perdu cinq minutes.
- Allons monsieur Chapel, qu'est-ce que cinq minutes ? »
Perdant toute notion de raisonnable, Marius laissa échapper : « Sans vouloir vous manquer de respect, monsieur, chez moi, cinq minutes de chauffage, c'est trois heures de travail. » Il réalisa ce qu'il venait de dire et se figea.
L'homme perdit sa contenance. « Ah... euh... bien... euh... vous pouvez disposer... »
Marius ne bougea pas.
« Monsieur Chapel ?
- Monsieur Pras. »
Marius voulait poser une question. Il lui avait fallu se faire violence pour ne pas répondre à l'injonction qui lui avait été faite.
« - Vous êtes encore là...
- J'avais remarqué.
- Et vous voulez ? »
Il prit son courage à deux mains et se lança :
« Savoir ce que le ministère compte faire.
- Ce que le ministère compte faire ?
- Pour stopper ces escrocs. Nous manquons de moyens. »
L'homme reprit toute la confiance de sa fonction : « Non, non. Vous ne pouvez pas dire ça mon petit Marius. Vous permettez que je vous appelle Marius ?
- Ben... euh... non. » Marius ne comprenait pas ce qui lui prenait.
L'homme tordit nerveusement ses mains. « Ah... euh... Monsieur Chapel, voyons, nous nous organisons. Mais nous n'avons pas de grande marge de manœuvre. L'état ne produit pas d'énergie et dépend des entreprises qui le font. De plus, sans la fraude, le système de bon est un système pérenne qui permet à tous de vivre au mieux compte tenu de la situation.
- A tous ?»
Il releva la tête, étonné. « C'est un bon système. »
- Hum...
- Bon, monsieur Chapel, que voulez-vous me faire dire ?
- Ben que c'est peut-être un bon système, mais que les branchés ont quand même plus de bons que nous. C'est vrai que certains députés ont fait une proposition de loi pour rééquilibrer le système ?»
Le secrétaire partit d'un grand éclat de rire.
« Sérieusement ? Vous pensez qu'on peut débrancher les branchés ? » Il mit quelques instants à reprendre son calme.
« Monsieur Pras, avez-vous déjà vu les efforts que doivent faire les gens pour comptabiliser le moindre watt alors que d'autres les dépensent sans aucune retenue ? » Marius ne se reconnaissait pas. Il ne réfléchissait plus et se laissait aller. C'était assez grisant.
« Monsieur Chapel, vous voulez contraindre ceux qui détiennent les moyens de productions ?
- Ben au final, nous sommes quand même tous dans le même bateau. »
Le secrétaire tapota des doigts puis soudain se pencha pour fouiller dans sa sacoche. Il se releva et posa sur la table une carte.
« Allez ! Vous avez bien travaillé mon cher, l'Etat a conscience de vos efforts. Et Joyeux Noël ! »
Marius prit la carte posée devant lui. C'était un bon de cinq kilowatts. Cinq kilowatts. Avec ce froid, ça leur offrait une journée complète d'électricité, peut-être plus si les températures remontaient. Il le fixa sans y croire.
« Ne vous en faites pas ! Ca ne déstabilisera pas le réseau. Cela fait partie des watts supplémentaires dont le ministère peut disposer à discrétion pour remettre un peu d'équité comme vous le demandiez. Vous voyez que le système est bien fait ! » Il ajouta d'un air entendu : « Ne me remerciez pas, c'est normal, vous avez travaillé durement, vous le méritez.
Marius ne parvenait pas à détacher ses yeux de la carte. Et dire que ce n'était pas à lui de venir à cet entretien. Cette carte serait revenue à René s'il avait pu être là.
« Bon, si vous voulez, vous pouvez me remercier. »
Marius ne bougeait pas.
« Ou juste sortir. Sortez s'il vous plait Chapel ! Je dois me préparer pour la suite de ma tournée d'entretiens ».
Marius se leva lentement et sortit de la pièce, les yeux toujours rivés sur la carte qu'il glissa rapidement dans sa poche, à la fois heureux et honteux.

Chapitre 10

« Au début de notre siècle, dans les années 2000, débuta de la folie du tout électrique. Il n'y avait alors que six milliards d'habitants et les centrales nucléaires semblaient encore sûres. Tout allait devenir électrique : les voitures, les mixers, le chauffage, l'éclairage, les brosses à dent, les livres... C'était une époque de... peur générale lorsqu'un ours géant mit sa grosse patte pleine de miel dans la centrale EPR de Flamanville et provoqua la transformation de l'uranium en milliers de colombes blanches s'envolant pour la paix. »
Les élèves regardaient avec stupeur leur professeure. Presque tous.
Etonnées par ce silence trop long, Monique et Nadine se tournèrent vers elle à leur tour.
« Nadine ! Monique ! Ca ne vous dérange pas de faire des apartés pendant mes cours ? »
Nadine éprouva un frisson. Elle ne supportait pas qu'on l'appelle par son vrai prénom. Elle afficha un large sourire vers Mme Chapel. Monique baissait les yeux.
« Mesdemoiselles, vous nous avez très bien présenté la situation du début du XXème siècle, ça ne vous dispense pas d'écouter la suite de l'histoire. Surtout vous Nadine... » Elle laissa un temps. « Tiens, dites-nous Nadine, combien d'habitants sur Terre en 2000 ? »
Elle regarda au plafond, prit la posture de quelqu'un qui réfléchit intensément, puis regarda Madame Chapel avec assurance : « Six madame ».
Celle-ci eut l'air surpris puis reprit : « Ah... bien... et bien arrêtez de parler avec votre voisine s'il vous plait, c'est très désagréable d'entendre du brouhaha lorsqu'on s'exprime. Où en étais-je ? »
Monique sortit une feuille vierge de son classeur et se mit à écrire : « On passe à l'écrit.
- Oui ! Mersi pour lé 6 kou de doi sou la table.
- De rien, à quoi ça sert de m'avoir si tu ne peux pas bénéficier de mes connaissances ! »
Elle releva le nez, avant d'ajouter : « Mais vraiment, il va falloir faire quelque chose pour ton orthographe Nad !
- :-p
- Tu sais, en fait, on est faites pour discuter ensemble en cours : moi je sais déjà tout de ce qu'elle dit et toi, tu t'en fous !
- C sa ! C tro sa ! »
Elles échangèrent un regard complice avant de renvoyer à leur professeure d'histoire l'image de deux élèves très attentives. Monique reprit la feuille : « Alors, avec Amandin ?
- Sa va. Il méme bi1 !
- Et toi ?
- Moa ? J'éme bokou sé watts ! »
Elles sourirent discrètement. Nadine reprit :
« Tu tren conte, il a 1 akouariome pour dé lézar et une lanpe chofante rien ke pour eus ! É il fo vouar toute lé décorassion k'il a dan sa mézon : dé girlande, dé peluche ki chante, dé personage alumé, dé boule, 1 sap1 énorme ! C tro tro bo ! »
Monique marqua la surprise puis redevint sérieuse :
« Mais tu vas vraiment rester avec lui juste pour ses watts ? »
Nadine acquiesça d'un air décidé. L'air rêveur, elle regarda au tableau les reproductions de publicités du début du siècle qui vantaient les mérites de produits électriques : un sèche-cheveux, une prise pour diffuser du parfum d'ambiance ou encore une visseuse sans fil. Autant de produits aujourd'hui disparus ou réservés à une élite, aux familles de ceux qui possédaient l'énergie et aux gens de pouvoir.
Monique demanda : « Et ça ne le dérange pas lui ?
- Il croua ke je l'éme à la foli.
- Et s'il se rend compte que tu ne l'aimes pas ?
- Je fé tou ce k'il fo pour k'il pense ke j'éme ke lui. »
Monique eut une moue dubitative qu'elle effaça aussitôt ; Mme Chapel la surveillait, alors qu'elle abordait le mouvement écologiste du début du XXIème siècle qui, tel Cassandre, avait dépeint un tableau assez réaliste de la situation à venir, mais qui ne parvint pas à faire adhérer la population de l'époque à leurs propositions.
Quelques minutes plus tard, Monique ajouta : « En fait, tu fais comme le proverbe : peu importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. »
Nadine fronça les sourcils en lisant la phrase. Elle répondit : « Si tu le di... »

Chapitre 11

« Wow ! Montre ! »
Le jeune homme exhiba fièrement la carte qu'il venait de sortir de sa poche.
« C'est un vrai ?
- Ben tu veux qu'il vienne d'où ?
- Je sais pas, ça peut être un faux bon qu'on croit que c'est un vrai...
- Non, c'est un vrai de vrai.
Emile resta un instant à réfléchir. « Ben alors il vient d'où ?
- Ben, je l'ai pris à la maison. »
Emile tira sa paupière vers le bas. « C'est ça ! Toi aussi t'as trop peur de te faire prendre. T'aurais pas pris le bon à tes parents ! »
Jean-Maurice prit un air énigmatique : « Mais j'ai pas dit que je l'ai pris à mes parents. »
Emile s'étonna : « Ben tu le sors d'où alors ?
Jean-Maurice renforça son air : « Je suis pas tout seul à la maison... »
Emile s'exclama : « Nad' ?! Comment elle a fait pour avoir un bon ? Oh ! » Il fronça les sourcils : « C'est un faux !
- Mais non, j'te dis ! C'est son copain ! »
Emile s'immobilisa et son visage se ferma.
« Elle a un copain...
- Ouais, elle a un copain. C'est un branché. Il lui file ses watts. ».
Emile ne réagissait plus. Jean-Maurice observa son copain avec curiosité. Il passa la main devant ses yeux.
« Milo ? Milo ? T'as un problème ? »
Emile sembla sortir de sa torpeur, il poussa la main qui s'agitait devant lui : « c'est toi qu'as un problème ! »
Il s'assit sur un banc tout proche.
« Milo ? Milo ! On a un bon ! Qu'est-ce que t'as là ? »
Le garçon rougissait en silence. Il respirait fort. Il finit par lâcher : « Rien, j'ai rien ! T'as un bon alors ? Il fait combien ton bon, 20 watts ? »
Jean-Maurice retrouva son sourire de fierté et tendit la carte à Emile qui la prit, avant d'écarquiller les yeux.
« Deux kilowatts ?! »
Son ami acquiesça.
« Mais...Il est fou de donner autant de watts !
- C'est parce qu'il est amoureux » se moqua Jean-Maurice. « Je les ai vus dans la rue l'autre jour, ils arrêtaient pas de s'embrasser et...
- Ça va ! On a pas besoin des détails ! » coupa Emile.
Ils gardèrent le silence quelques instants avant que Jean-Maurice ne demande : « On fait ça où ?
Emile laissa un temps avant de répondre : « On peut pas le faire chez moi... j'ai trop peur que mon père s'en aperçoive...
- Et comment veux-tu qu'il s'en rende compte ? Tu crois que les compteurs gardent la trace des cartes ? »
Le garçon haussa les épaules avant de reprendre : « Et il est comment le copain de ta sœur ?
- Bof ! Moi, je trouve qu'il a l'air bête. De toute façon, il embrasse ma sœur, c'est bien qu'il a un problème ! »
Emile rougit de nouveau. « Et elle va pas s'en rendre compte qu'elle a plus sa carte ?
- Elle en avait trois...
- TROIS ! » Emile ne put retenir son cri. « Trois cartes de deux kilowatts ???!!!
- Et ouais !
- Ca va, vous allez passer un bon hiver ! Tu vas pouvoir te promener en maillot de bain à la maison ! »
Jean-Maurice secoua la tête d'un air sceptique : « Je sais pas si elle va le dire aux parents...
- Elle va vous laisser avoir froid ?
- Je sais pas. Elle est bizarre depuis qu'elle est avec Amandin... »
Ils se turent tous les deux. Emile soupira. Il n'avait pas envie de se retrouver face à Nadine et son « copain ». Il se releva soudainement : « Allez ! On va essayer chez moi ! »

Chapitre 12

« Patron ! Paaaaaatron ! »
Le lutin arriva dans une grande salle ; aux murs, pendaient des décorations défraichies et des ampoules grillées. Une voix grave et sombre s'éleva d'un fauteuil dans un coin.
« Qu'est-ce qu'il y a Lucius ? ».
Le lutin s'avança avec excitation.
« Venez voir ce qu'on a trouvé ! »
Le vieil homme ôta ses pieds de la table basse devant lui, manqua de renverser ses lunettes et ses feuilles de calcul et se leva avec peine. Il traversa l'atelier silencieux puis poussa la porte battante, suivi par le lutin enjoué.
Là, un groupe de cinq petits êtres dansaient autour de la table. Le visage du vieil homme se débloqua et esquissa un sourire.
« Ca y est ! Vous l'avez ?
- Regardez Patron ! ». Ils pointaient tous une ampoule qui envoyait autour d'elle une chaude lumière. L'homme fronça les sourcils :
« Sans magie ? » demanda-t-il sèchement.
« Sans magie ! » reprirent en chœur les lutins.
« Sans nucléaire ? » questionna le vieil homme, toujours suspicieux.
« Patron ! » rétorqua Lucius.
D'un regard, il s'excusa. Il se tourna vers les autres : « C'est que c'est tellement exceptionnel ! Ca fait combien de temps qu'on attend ?
- Trop longtemps Patron ! Trop longtemps ! »
Il s'autorisa à afficher sa joie. Il approcha la main de l'ampoule chaude et demanda : « Comment avez-vous fait ? »
Hélius s'exclama avec joie : « La betterave ! »
Les cinq lutins perdirent immédiatement leurs sourires face au regard que leur lança le vieil homme :
« Vous avez produit de l'électricité avec de la betterave ?! »
Adrius demanda : « ça va pas patron ? On a fait quoi de mal ? »
Soudain, Hélius plaqua les mains sur sa bouche et lâcha un « Zut ! » étouffé.
Le vieil homme se tourna vers lui et lui demanda, d'un air grave et sentencieux : « Peux-tu rappeler à tes imbéciles de camarades une des contraintes de nos recherches ? »
« I... i... il... » commença-t-il en balbutiant. Il prit une grande inspiration : « Il ne faut pas que l'électricité soit produite avec des ressources alimentaires ? »
« ET POURQUOI ? » gronda la voix en colère
La lueur dans les yeux du vieil homme avait totalement disparu et ses traits s'étaient tendus. Les lutins frissonnèrent. Il en était menaçant : « POURQUOI T'AI-JE DEMANDE ? »
Hélius prit sur lui et balbutia : « P... Parce que sinon il n'y aura plus assez de nourriture pour les êtres humains et il vaut mieux être nourri qu'éclairé ».
Il attrapa le lutin et le pressa contre un mur. La noirceur avait envahi son visage.
« Patron... »
Il serra son cou.
Adrius s'était dressé derrière lui : « Patron ! Arrêtez ! Vous allez le tuer ! »
Il eut une secousse avant de relâcher le lutin et de reculer, troublé.
« Excusez-moi... je... » Il se retourna et avança vers la porte. « Cessez vos recherches. Finalisez les cadeaux, préparez les éoliennes, les panneaux solaires et les barrages hydroélectriques. » Il se tut un moment avant d'ajouter : « de toute façon, on n'y arrivera sûrement jamais... »
Il sortit en silence.
Hélius reprit doucement sa respiration en se tenant le cou.
« C'est de... hum... c'est de plus en plus dur »
« Il s'assombrit », commenta Basilius.
« C'est pas bon », ajouta Darius
Lucius regarda la porte d'un air triste : « Non, ce n'est pas bon ».
Ils regardèrent l'ampoule qui envoyait encore sa lumière autour de la table.
« Mais pourquoi ? » demanda soudain Adrius. « On croirait qu'il porte la responsabilité de redonner l'électricité à tout le monde. Pourtant... avant... je veux dire... longtemps avant, ils ne l'avaient pas, et il n'était pas comme ça...
Darius acquiesça : « C'est lui qui les a mis sur le chemin. Tu ne te souviens pas ? Chaque année, il a inspiré un savant différent : Volta, Ampère, Edison, Tesla.... Il les a tous aidés dans leurs recherches. Il était convaincu que ça résoudrait les problèmes de l'humanité. Et voilà que l'électricité divise les hommes et créé du malheur. Il ne le supporte pas. »



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