Avent 2016 - Déluminés - Chapitre 1 à 6

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Chapitre 1

« Aïe ». Emile retira vivement sa main et par réflexe la regarda dans l’obscurité.

Jean-Maurice interrompit sa logorrhée. On entendit sa respiration sifflante. Il se tourna vers son ami avant de reprendre. « Qu’est-ce qui s’passe Milo ? Tu as dit « Aïe », c’est bizarre de dire « aïe » comme ça. C’est pas normal de dire « aïe » là parce qu’on est tous les deux et qu’on a pas mal, hein Milo qu’on a pas mal. Parce qu’on est tout seuls... »

« Jean ! » Emile tourna plusieurs fois la manivelle de sa lampe dynamo et éclaira sa paume. Une petite écharde noire dépassait de la base de son index. Il rechignait à y toucher, mais ses parents ne devaient pas savoir, il devait donc l’enlever seul.

Le jeune garçon se concentra en silence. Lui aussi respirait avec difficulté ; comme tous ceux nés après le grand dépassement du seuil de pollution atmosphérique de 2046.

« Milo ? Tu dis rien Milo ? C’est pas parce que t’es mort dis ? Parce que si tu dis « aïe », c’est peut-être parce que tu t’es coupé et que tu saignes et que tu vas mourir... Milo ? Milo ?

« Arrête Jean ! Je sais que tu peux pas t’empêcher de parler quand tu as peur, mais là, juste arrête !!! » Il coinça sa lampe entre son menton et son torse. Heureusement, elle était bien visible. Il prit une inspiration mal aisée et chercha une prise : « aaaaaaaaaïïïïïïïe » ! Il l’avait presque eu.

« Milo ! Milo ! » Jean se rapprocha de lui et passa la tête au dessus de son épaule : « T’es pas mort ! ouf ! J’ai cru que... que... euh... non, je vais pas le dire ce que j’ai cru, mais houla ! Ca faisait trop peur ! Tu fais quoi ? »

Emile leva la tête et éclaira sa main devant le nez de son copain. Jean-Maurice la regarda avec curiosité. « Ta main ? Pourquoi tu me montres ta main ? Tu veux que je te montre la mienne ?  »

« Je me suis mis une écharde dans la main Jean ! »

« Ah ? Où ça ? Ah... oui ! Je la vois. Dis donc, elle est grosse, ça doit faire super mal ! »

« Jean ! J’essaie de l’enlever, ferme-la ! » Il laissa un temps avant de lui tendre la lampe : « et tiens-moi ça ! »

Il continua d’essayer de l’attraper du bout des ongles, en tachant de ne pas faire de bruit et au bout de quelques tentatives réussit enfin à l’extraire. Il observa ce petit bout de bois sombre et éprouva une grande satisfaction. Il la montra fièrement à son ami qui se pinçait les lèvres.

« Mmmmmmmmmmmmmmmmmmmmm ? »

« Jean... ouvre la bouche quand tu parles !

- Ca y est ? T’as réussi ? Je peux parler ? On s’en va ?

- Jean ! On est pas des trouillards !

- Euh... alors moi je crois que si, je suis un peu trouillard, même si t’as pas le droit de le dire aux autres que j’ai dit ça.

- Jean ! On devait entrer, on est entré, il faut qu’on ramène quelque chose, sinon ils nous croiront pas. »

Il pointa sa lampe vers l’obscurité et donna quelques tours pour augmenter la lumière.

« On n’a qu’à prendre n’importe quoi : tiens ! On peut prendre ça ! » Jean-Maurice attrapa quelque chose qui trainait sur un carton avant de le lâcher avec un cri de dégout. « Mais c’est un gros tas de toiles d’araignée, c’est dégoutant ! Milo ! Ah ! C’est horrible ! »

Emile intima à son copain de se taire : « Tu te souviens qu’on n’est pas censés être là ! Tu veux te faire prendre ?

- Mais j’ai touché une toile d’araignée ! Pas une petite, c’était énorme, comme une chaussette, mais en plus dégoutant. Et si y’avait des bébés araignées dedans qui me montaient dessus et qui me rentraient dans la bouche ??? »

« Jean ! Tu veux t’en aller ? Tu diras quoi à l’école ? Que tu as touché une chaussette araignée ? Ils vont se moquer de toi ! Alors, t’arrêtes ! »

La pièce était vaste et basse de plafond, mais ce n’était pas un problème pour deux garçons de dix ans. Il y avait de nombreux cartons poussiéreux entassés et des meubles recouverts de grands draps sales.

Jean-Maurice tapota sur l’épaule de son ami.

« Mais en fait on cherche quoi ? Parce que si tu veux, on prend un carton et on s’en va...

- Tu connais les rumeurs sur le vieux. Il faut quelque chose qui impressionne... »

Il se tut avant de compléter : « et qu’on peut cacher facilement sous un manteau, sinon, on pourra jamais le montrer à l’école. »

Il raviva sa lampe et ils s’avancèrent vers un tas de cartons. Certains étaient clos par du scotch, d’autres étaient juste rabattus. Ils découvrirent de la vaisselle, des photos, des boites pleines de disques plastiques.

« Je crois que c’est ce qu’on appelait un cd. Mes grands-parents en avaient avant. » commenta Emile. Le vieux en avait cinq cartons pleins. Ils escaladèrent un canapé mou pour gagner un autre tas de cartons dans le coin opposé.

Un grattement courut près de la plinthe. Les garçons s’immobilisèrent. Jean-Maurice lâcha un « Ah ! » de peur. Emile n’en menait pas large.

« C’est quoi Milo ? T’as entendu Milo ? Moi j’ai entendu un bruit, ça allait vite, c’était par là-bas, c’était quoi ? C’était une souris ou quelque chose de plus gros ? Un rat peut-être ? Ou un ragondin... Peut-être un blaireau ? Ou encore plus gros. »

Emile n’osa plus faire un geste. Lui aussi sentait la peur monter en lui. Ils y étaient presque, il ne fallait pas flancher. « C’est rien, ça doit être rien » se répéta-t-il avant d’essayer de rassurer Jean.

« Ca doit être des souris, t’inquiète pas Jean. Allez ! Dépêche-toi ! »

Il ouvrit un carton et sourit. Il y en avait tellement, ils avaient l’embarras du choix. « Viens ! C’est super ! Vas-y, ouvres-en un. »

Jean-Maurice se dirigea sans conviction vers un petit carton. Il l’ouvrit et sourit à son tour :

« Milo ! C’est rempli de piles ! C’est génial ça ! T’imagines ! Des piles ! Si elles marchent encore... ce sera... on va pouvoir... » Sous le coup de la joie, Jean-Maurice se tut, ne trouvant plus de mots.

Il plongea sa main dans la boite avant de la ressortir en criant de dégout.

« AAAAAH ! C’est dégueux ! Merde ! Milo ! J’en ai plein la main ! Ah ! C’est dégueux ! Milo ! Merde ! Ca colle ! Ah !

- Jean ! Qu’est-ce qui y’a ?

- C’est tout mouillé dans les piles, ça me colle aux doigts ! » Il saisit un drap qui recouvrait une table et tenta de s’essuyer les mains. « Aaaaaaah ! C’est horrible ! » Il était parcouru de tremblements. « On peut s’en aller s’il te plait. Il fait noir, y’a des bruits, j’ai plein de trucs sur les doigts. » Il se mit à sangloter. « J’en ai marre. Tant pis, on passera pour des froussards, mais je veux m’en aller. »

« Ok.

- Ok ? Ok ? » Il se calma instantanément. « Tu... » Il tenta de reprendre son souffle. « Tu veux bien qu’on s’en aille ? Tu veux plus trouver un truc à montrer aux gars à l’école ?

- Si. J’ai trouvé. Regarde.»

Jean-Maurice écarquilla les yeux en laissant échapper un « Wow !» contemplatif.

Chapitre 2

« Tu crois qu’elle marche encore ? C’est tout poussiéreux ici ! Et puis t’as vu les piles !
- Oui, Jean, j’ai vu... j’ai surtout entendu ! » Il soupira avant de continuer : « J’espère qu’elle marche, mais ça va pas être facile de l’essayer. Tu peux prendre des bons d’électricité chez toi ?
- En décembre ?! Ben non, avec le chauffage... »
Il y eut un silence avant qu’un grattement ne s’élève de l’obscurité.
« Aaaaah ! » paniqua de nouveau Jean-Maurice. « Faut qu’on parte Milo ! Je peux plus rester là, faut qu’on parte tout de suite ! »
Son ami sourit. « Oui, j’suis d’accord. On y va. On verra bien si on trouve un moyen de l’allumer. »
Ils rebroussèrent chemin. Soudain, Jean-Maurice s’arrêta : « Et pour les grands, on rapporte quoi ? »
Emile lui répondit, confiant : « J’ai pris quelque chose en plus pour leur montrer. »
Ils revinrent vers la petite porte. Emile continuait de tourner la petite manivelle de sa lampe de poche. La rumeur régulière, ronflante, rassurait Jean-Maurice ainsi que le faisceau qui lui permettait de voir qu’il n’y avait ni rat, ni souris, ni fantôme avec eux.
Ils descendirent quelques marches et arrivèrent dans une pièce au plafond plus élevé, une pâle lumière de fin d’automne rayonnait de l’unique fenêtre. Jean était heureux de quitter l’obscurité, il soupira et rajusta son écharpe mais n’osa pas remettre ses gants sur ses doigts encore poisseux.
« On n’est même pas en hiver, et il fait déjà trop froid, c’est nul ! Tu sais, il parait qu’une fois, il faisait quinze degrés au mois de décembre. T’imagines tout ce qu’on pourrait faire avec les bons si il faisait quinze degrés ?! »
Emile acquiesça sans un mot. Il avait l’habitude de répondre à Jean-Maurice par des silences. Lui aussi avait imaginé ce que serait de vivre Noël comme si c’était l’été.
Les deux garçons arrivèrent devant l’échelle.
« Je descends le premier mais tu m’éclaires ! Ou alors tu descends et moi, je surveille en haut, mais si y’a... euh... Mais si jamais j’y vais d’abord et qu’en bas... »
Emile interrompit les tergiversations de son copain en lui posant la lampe dans la main.
« Tiens ! Reste en haut, je descends... Comme ça, si les rats ont envahi le sol depuis tout à l’heure, je pourrais te prévenir !
- Quoi ?! Tu crois que c’est p... p... possible ? M... mm... merde ! Tu me f... f... fais b..b.. bégayer ! T...t’es con ! »
Emile rit de bon cœur : « Jean ! T’es tellement un trouillard ! C’est trop drôle quand on joue aux explorateurs ! »
Jean reprit péniblement son souffle en articulant des « ah ! ah ! ah ! » entre les sifflements de sa respiration. Emile entama la descente alors que son ami guettait l’obscurité autour du faisceau lumineux de la lampe.

La respiration de Jean fut plus aisée une fois à l’extérieur du bâtiment.
« On en fait quoi ? »
Emile proposa « je la garde si tu veux. » Il la glissa sous son manteau.
« Mais chez toi, tu vas la cacher où ? Et si ton père la trouve... Tu crois qu’il te mettrait en prison ? »
« Mon père... Ben, il a plein de boulot et il vient jamais dans ma chambre ! Et puis avec le froid qu’il fait, il passe son temps dehors à essayer de protéger le potager... il verra rien, t’inquiètes ! »
Ils oublièrent les principes de base de toute intrusion dans une propriété privée et avancèrent tranquillement vers le portail en bois sans voir la silhouette se dresser derrière eux.
« Vous n’avez pas honte de vous introduire ainsi chez les gens ?! » Ils se figèrent avant de se retourner...

Chapitre 3

« Smoking cigarets at your window, I am watching you, but I think you know ». Gérard écoutait le dernier tube de son groupe favori, les Wish Me Luck, en essayant de caler son pas sur le tempo. Sa démarche en devenait quelque peu étrange, mais peu lui importait. Il avait l’habitude de ne pas se soucier du regard des autres. Depuis le temps...
Il mima un passage de batterie assez rapide et ferma les yeux pour visualiser les futs devant lui. Soudain, quelqu’un le bouscula. Il perdit l’équilibre et se cogna la tête contre un banc dans un bruit de casse. Il porta la main à son front en grimaçant.
Devant lui, il découvrit une adolescente de son âge. Elle se pencha vers lui : « Excuse-moi, ça va ? »
« Ouais. Mais c’est moi... Je devrais regarder où je vais...»
Elle lui sourit et il tomba sous le charme du vert intense de ses yeux. Ses cheveux blonds étaient réunis en une simple queue de cheval, avec, sur chaque tempe, des barrettes avec des noms de groupes ; « Wish Me Luck » ornait celle de gauche. Un sourire s’étira automatiquement sur son visage.
La jeune fille demanda : « Ca t’arrive souvent de marcher les yeux fermés ? »
Il prit un air gêné, il montra le boitier éparpillé au sol : « J’écoutais Wish Me Luck, difficile de se concentrer sur autre chose dans ces cas-là... »
Elle vit ce qu’il lui indiquait et son visage se décomposa : elle se précipita vers les éclats de plastiques et de métal.
« Oh Merde ! »
Elle ramassa l’armature de l’appareil qu’elle regarda avec horreur.
Il afficha un sourire de contenance et ajouta : « Ben tant pis... »
Elle n’arrivait pas à arracher son regard. « Mais... mais... c’est un TurnLess ! » Elle tournait la structure entre ses mains tremblantes. « C’est un baladeur sans dynamo et il est explosé ! Tu vas même pas pouvoir le faire réparer... »
Il se fit rassurant : « C’est pas grave, t’inquiètes pas. »
Elle releva les yeux vers lui et afficha sa méfiance soudaine : « T’es un branché, c’est ça ? »
Son visage changea. Il sembla soudain déçu et impuissant. Il acquiesça, mais reprit tout se suite : « mais je ne suis pas de ces branchés qui balancent les watts par la fenêtre ! »
Elle répondit avec dégout : « C’est ça ! Tu casses ton TurnLess et tu t’en fous... Tu pourrais au moins faire semblant... »
Elle se retourna. Il eut un geste de dépit. Il ramassa les petits bouts de son baladeur numérique. Quand il releva la tête, elle était partie.

Chapitre 4

« En 1900, les gens commençaient tout juste à avoir de l’électricité...
- Hum !
- Quoi « Hum » ?
- 1900 ? C’est pas plutôt avant, genre en 1880 ? »
Nadine leva le nez vers sa camarade en fronçant les sourcils.
« Ecoute Monique. En fait, que ce soit 1900 ou 1879 et dix mois, je m’en fous pas mal. J’ai besoin d’avoir la moyenne à cet exposé. La moyenne. C’est tout. Est-ce que tu crois que Chapel va nous prendre la tête à vingt ans près ?
- Ben si tu veux une bonne note, il faut être plus rigoureuse que ça ! Heureusement, tu m’as moi et moi j’écoute !
- Gnagnagna ! Tu fais chier Monique.
- Moi aussi je t’aime fort ma chérie. » Elle mima un baiser. Les deux amies rirent.
« Non, sérieux Nad. Si tu veux qu’on s’en sorte pas trop mal, on va faire comme si je le faisais seule !
- Je peux te laisser le faire seule si tu veux. Moi, faut que je me fasse les ongles...
- Non, parce qu’on va le présenter toutes les deux cet exposé et qu’il faut que tu sois capable de répondre aux questions que Mme Chapel va te poser. Ce qu’on fait, c’est que moi je dicte et toi tu tapes à la machine.
- C’est que je m’en tape surtout !!! » Elle laissa un temps avant de râler : « et on le fait à la machine en plus ?!
- En décembre, je suis désolée Nad, mais je ne peux pas allumer l’ordinateur pour écrire un exposé. »
Nadine soupira en grimaçant. Soudain, son visage s’éclaira.
« Tu sais que je vais faire plein de fautes d’orthographe... »
Monique lui répondit par un sourire.
« C’est un exposé... il faut juste que j’arrive à déchiffrer.
- Mouais, je peux essayer de faire un effort. »
La jeune fille regarda son amie, dépitée devant la machine, et essaya de la motiver : « si on le fait à ma façon, c’est plus que la moyenne qu’on aura ! »
Nadine tourna machinalement sa bague en réfléchissant.
« Bon, ok, vas-y. » Elle se mit en position.
« On y va : Avant 1900, dans les années 1880, l’électricité a commencé à se démocratiser. L’Exposition Universelle d’Electricité de Paris en 1881 permit de mettre en avant les découvertes importantes de l’époque : la dynamo, les ampoules électriques d’Edison, le tramway électrique, le téléphone de Bell, le réseau de distribution. » Monique parlait lentement, laissant le temps à son amie de taper, ce qui lui permettait de reprendre sa respiration sifflante. « Ca a permis à de nombreuses villes de suivre l’exemple des trois capitales de la lumière, Paris, Londres et New York.
- On fait une pause ?
- Plus que la moyenne Nad, plus que la moyenne...
- C’est long de travailler !!!
- On vient juste de commencer ! De quoi tu te plains ? J’ai tout dans la tête, t’as juste à taper !
- Mais quand même, c’est long ! » Elle se remit en position. « Bon allez ! Vas-y chef !
- Ok, on en était aux trois villes capitales... »
Nadine se retourna subitement vers sa copine : « mais avant ?
- Avant les villes lumières ?
- Nan ! Avant l’électricité. Ils faisaient comment les gens ?
- Avant l’électricité ? Mais t’écoutes vraiment rien en cours Nad’ ! Avant, les rues étaient éclairées au gaz. Et puis il y avait la vapeur. Mais la vapeur n’était pas très rentable et ce qu’on brûlait pour l’obtenir polluait énormément. » Elle reprit sa respiration. « Et puis il y avait une énergie qu’on a toujours. »
Sa copine la regarda d’un œil étonné.
« Quoi ? »
Monique prit un air hautain : « La fabuleuse et la magnifique huile de coude ma chère !
« T’es conne ! » lâcha Nadine en riant.
Les rires se calmèrent et le silence se fit. D’un air soudain sérieux, Nadine conclut :
« Alors maintenant, c’est pire qu’avant ?
- Ben ça dépend du point de vue... Oui, on ne peut pas utiliser le gaz, la vapeur ou même le pétrole à cause des gaz à effets de serre, mais on a encore de l’électricité. On ne peut juste pas l’utiliser comme on veut... »
De la colère apparut dans les yeux de Nadine : « Y’en a qui sont pas limités... » Elle repensa au garçon qu’elle avait bousculé la veille.
« Ceux qui sont nés avec une pile électrique dans la main ? C’est clair ! » Dans le silence, la colère de Nadine s’étiola doucement. Elle redemanda, curieuse :
« Pourquoi tu sais tout ça ?
- Parce que je trouve ça passionnant. Plus tard, je veux travailler dans le domaine de l’énergie. Je suis sûre qu’on peut tout remettre à niveau, avec plus de justice. »
Nadine sourit et répondit, rêveuse : « Ce s’rait trop bien. Tu pourrais être présidente ! Moi, je voterais pour toi ! Et en plus, t’aurais plein de watts et tu m’en donnerais ! » Monique se frappa le front.
« Nad ! T’as rien compris ! »
Elles rirent en toussant un peu. Monique reprit :
« Allez ! Plus que la moyenne ! On s’y remet ! Les trois capitales de lumière... »

Chapitre 5

« Deux petits fouineurs ! Vous n’avez pas honte ! »
Derrière eux, un géant était apparu. Ses cheveux d’un blanc poussiéreux trainaient sur ses épaules, ses sourcils, deux barres drues, faisaient penser à un ogre et, derrière de petites lunettes rondes, deux flèches bleues les menaçaient. Malgré un âge visiblement avancé, il était terrifiant.
Jean-Maurice tremblait comme une feuille. Emile, plus calme, lui intima le silence d’un geste discret. Le garçon serra les lèvres.
Si leurs parents l’apprenaient, ils étaient fichus. Le vieil homme les fit avancer jusqu’à la porte d’entrée de la maison. Il tourna une manivelle sur le mur et un mécanisme bruyant se mit en marche, la porte s’ouvrit lentement. Les garçons restèrent figés. Jean-Maurice tenait un long monologue intérieur et serrait toujours les lèvres pour ne rien dire.
L’entrée était assez sombre. Aux murs, les garçons découvrirent avec étonnement des engrenages, des plaques de métal incrustées dans du bois et des tuyaux sans en comprendre l’utilité. Le vieux actionna le mécanisme de l’intérieur et les verrous claquèrent violemment. L’ambiance était imposante et de plus en plus inquiétante.
« Allez vous asseoir là-bas ! » leur cracha-t-il.
Ils pénétrèrent dans un salon et s’avancèrent jusqu’au canapé noir qu’il leur avait indiqué. Un tic-tac régulier rythmait sinistrement leurs pas. Des lanternes projetaient la lumière tamisée de bougies qui n’avait rien de rassurante. Emile eut beau chercher, il ne voyait pas le moindre objet électrique, ni la moindre prise. Et pourtant, ils avaient vu tant d’appareils dans le grenier.
En face d’eux, un feu dansant envoyait sa chaleur. Les garçons restèrent subjugués : c’est la première fois qu’ils voyaient quelqu’un oser braver l’interdiction. Une question surgit alors. Que faisait-il de ses bons ? En avait-il seulement ?
Les garçons étaient assis, muets. Le vieil homme leur tournait autour, rangeant son manteau, ajoutant une bûche dans l’âtre, leur jetant des coups d’œil en grommelant pour lui-même. Sans son gros manteau, il paraissait moins massif, mais les effrayait toujours autant. Il était vêtu d’un épais gilet vert foncé et d’un pantalon au velours élimé. Soudain, il interrompit ses allers-retours et se figea devant eux. Jean-Maurice et Emile sursautèrent lorsqu’il les pointa d’un gros doigt abîmé : « Vous allez regretter de vous être introduits chez moi !!! » Il passait d’un garçon à l’autre en tordant sa bouche dans un rictus menaçant.
« C’est quoi vos noms ? » aboya-t-il.
Emile sentait Jean-Maurice trembler à ses côtés ; lui, tordait nerveusement ses doigts. Il fallait prendre de court la franchise trouillarde de son ami :
« Jean-Michel », répondit-il dans un cri plus fort qu’il ne l’aurait voulu. « Jean-Michel Agnès. » Jean-Maurice trembla de plus belle. Emile continua : « et lui, c’est mon copain François Onfroy. »
Le vieux les dévisagea, tentant de percevoir s’il pouvait se fier à ces réponses. Il conclut sa délibération par un « Hum » circonspect.
« C’est bien ce que je pensais ! Des noms de délinquants ! » Il recula, poussa un fauteuil en cuir vernis pour leur faire face et s’y assit. « Et vous habitez où ? Vous venez sûrement de la cité Fontaine ! »
Jean-Maurice réagit immédiatement : « oui vous avez tout compris. On habite l’immeuble « Héron », Jean-Michel habite à l’appartement 108 et moi au 205. » Emile dut se retenir d’adresser un regard d’étonnement à son ami. Le vieux reprit :
« Je vois... Attendez que je contacte vos parents, vous ferez moins les malins. » Il laissa un temps. « Et vous pensiez trouver quoi chez moi petits cons ? »
Emile tremblait à son tour. Il raconta : « C’est des copains de l’école qui nous ont dit qu’on était des mauviettes parce qu’on serait même pas capables d’entrer dans la maison du Tertre Blanc. Et ils ont dit qu’ils aimaient bien taper les mauviettes. »
« C’est pas des copains s’ils vous parlent comme ça... » Glissa-t-il à voix basse.
Il se leva pour remettre en place une bûche qui avait glissé. En se retournant, il demanda, l’air hargneux : « Vous m’avez pris quelque chose... »
Emile fouilla dans la poche de son manteau et tendit la main à l’homme qui lui reprit l’objet avec colère.
« Un rasoir électrique !! » Il partit d’un grand éclat de rire. « De tout ce que j’ai là-haut, vous avez pris le rasoir. C’est pas des mauviettes que vous êtes, c’est de parfaits imbéciles !!! Vous n’avez même pas de poil à raser ! Qu’est-ce que vous allez bien pouvoir en faire...»
« C’est pour prouver qu’on est venus chez vous.
- Pour prouver que vous êtes venu chez le grand fou ! AH ! Mais bien sûr que je suis fou ! On est tous fous ! Depuis que tout a pété il n’y a plus rien qui n’ait de sens ! Si le monde...» Il s’interrompit soudainement, pris par une quinte de toux. Il reprit lentement sa respiration avant de reprendre : Moi, j’ai une autre idée pour leur prouver que vous avez osé pénétrer chez moi... » Le sourire mauvais qui s’étendit sur son visage pétrifia de peur les deux garçons.
A cet instant, la grande horloge sonna quatre heures. Un coucou se déclencha en décalage.
« Ah ! Il a fallu que vous veniez à ce moment-là ! Bougre d’idiots ! ». Il se leva brusquement et se dirigea vers un bureau. Il avait changé d’attitude, comme s’ils n’étaient plus là et avait traversé la pièce pour prendre un calepin à spirales. Il avait tourné une page noircie d’une écriture soignée mais serrée. Une nouvelle page vierge lui faisait face, il était prêt à noter. Il s’assit et alluma une petite radio à manivelle.
« Nous sommes samedi 5 décembre 2082, il est seize heures, et voici un point sur l’information. »
Il se retourna vers eux : « Chhhhh ! Si je vous entends... ». Puis il se remit en position.
Jean-Maurice regarda Emile avec incrédulité. Ce dernier lui indiqua la porte d’entrée d’un coup de menton. Son ami grimaça. « Bure. L’Autorité de Sureté Nucléiare a déclaré que le site de stockage des déchets radioactifs est toujours dangereux et que les fuites continuent dans les nappes phréatiques. Les populations sont priées de respecter le périmètre de sécurité. » Le vieux notait scrupuleusement les informations.
Emile commença à se lever. Le canapé ne grinça pas. Son copain le suivit. Ils se retrouvèrent rapidement face à la porte massive. Il y avait deux verrous. Un à leur hauteur et l’autre beaucoup plus haut. Jean-Maurice se mit soudain à quatre pattes contre la porte et chuchota « Vas-y Milo ! » Ce dernier n’hésita pas et grimpa sur le dos de son ami qui se raidit.
« Météo. La fabrication de nouveaux panneaux solaires dans l’hémisphère nord pour remplacer le parc devenu improductif est toujours impossible en raison de la vague de froid qui s’éternise. Toutes les ressources sont orientées vers les dispositifs de chauffage. Les scientifiques avancent l’aggravation du dérèglement clim... » Un claquement sonore envahit le rez-de-chaussée.
« Mais ! »
Emile sauta à terre, tourna le second verrou. Un autre bruit résonna dans la maison.
« La porte ! Les saligauds ! »
Jean-Maurice tournait déjà la manivelle. Elle était plus difficile à tourner que ce qu’il pensait. Son ami l’aida et les mécanismes s’actionnèrent lentement, mais la porte coulissa suffisamment pour les laisser passer avant que le vieux n’arrive.
« Oh ! Les petits merdeux ! Pendant les nouvelles ! »
Ils coururent aussi vite qu’ils purent en direction du portail. Quand ils le passèrent, un sourire réapparut sur leurs visages. Ils regagnèrent la route et sortirent leurs vélos des fourrés. À bout de souffle, ils ne montèrent pas tout de suite dessus, mais avancèrent en les poussant dans la rue montante.
« Tu crois qu’il va nous suivre ? » Réussit à articuler difficilement Jean-Maurice.
« Non, il a pas d’électricité et donc pas de voiture ni de scooter. Il a peut-être un vélo, mais il va sûrement s’essouffler plus vite que nous. »
Au bout de la rue, ils avaient suffisamment repris leur souffle pour enfourcher leurs vélos. « Tu l’as encore ? »
Emile souleva son pull et laissa apparaître le sac blanc.
Ils repartirent vers leur maison, haletants, un grand sourire aux lèvres.
« L’ONU vient de confirmer la tendance qui affolait les analystes depuis une dizaine d’années. Nous approchons du seuil de 11 milliards 500 millions d’humains sur la planète. Les problématiques énergétiques et alimentaires vont être accentuées et les politiques envers la natalité sévèrement durcies. »

Chapitre 6

Marius sourit : il venait de trouver encore quelques feuilles d’épinards. Il les coupa et les ramassa. La salade du soir était assurée. Il tira une carotte, mais celle-ci avait pris une teinte violette et d’étranges poils blancs s’étaient développés. Il ne connaissait pas le nom de cette maladie, mais il savait que cela signifiait une pourriture prochaine. L’hiver serait compliqué.
Il regarda avec inquiétude les choux-fleurs qui grossissaient peu, puis rajusta son écharpe. Il renfonça son bonnet de laine sur ses cheveux bruns et souffla. Quel temps ! Le vent froid et les nuages n’aidaient pas les cultures. Il attrapa deux radis noirs qui, eux aussi, étaient trop petits. Emile allait être déçu.
Il regarda son panier avec une moue dépitée. Avec le peu de nourriture qu’il arrivait à faire pousser, il ne pourrait pas économiser suffisamment pour se racheter des bons supplémentaires. Et avec le nouveau seuil dans la croissance de la population mondiale, il ne fallait pas s’attendre à une rallonge exceptionnelle.
En 2082, être obligés de vivre ainsi ! Quelle tristesse ! Quel recul ! Souvent, lui revenait en mémoire ce que son grand-père lui avait raconté de la vie au début du siècle, du luxe de ne pas compter l’énergie...
Il sortit du potager collectif l’air maussade et remonta la rue en direction de sa petite maison. Alors qu’il arrivait à proximité de la porte d’entrée, une silhouette apparut dans la lumière du soleil déclinant ; quelqu’un attendait, assis sur le cadre d’un vélo, posé contre un arbre.
Lorsqu’il s’approcha, il reconnut Robert. Crispé par le froid, ce dernier leva le nez et sourit. Il glissa dans sa poche la petite chaufferette qu’il avait dans la main et fouilla dans la sacoche accrochée à l’arrière de son deux-roues, une cigarette au bout des lèvres.
« Re-salut Marius ! »
Ils se serrèrent la main.
« Qu’est-ce que tu fais là Robert ?
- Le coursier ! Et avec ce temps-là, c’est pas drôle !
- Pourquoi tu n’es pas rentré ?
- J’allais sonner, mais je m’en grillais une d’abord.
- Je ne comprendrai jamais comment tu arrives à fumer et à faire du vélo. T’as combien de poumons cachés ? » Ils rirent dans des sifflements aigus.
« Tu fais le coursier tu disais ? C’est un dossier urgent ?
- Oui, c’est ça ! » Ironisa-t-il en lui tendant une enveloppe peu épaisse.
Marius lut l’adresse : « A l’attention du directeur du service départemental de la BICRE ». Il interrogea du regard son collègue. Cette lettre ne lui était pas adressée, mais à son supérieur, René Depardon.
Robert eut un petit sourire crispé. « Lis, je t’explique après. »
Marius sortit la lettre, lut puis s’immobilisa. Il releva les yeux.
Robert acquiesça en grimaçant.
« Oh putain ! »
Il relut encore une fois.
« C’est dans deux jours ? Mais René ne sera pas revenu de l’enterrement de sa mère. » Il écarquilla les yeux. « Et c’est...
-... à toi d’y aller... A ton avis, pourquoi je suis venu me geler les miches devant chez toi ? »
Marius respira plus fort.
« - Donc c’est à moi...
- De présenter et de défendre notre travail ? C’est ça. »
Robert crut bon d’ajouter : « En même temps, si on sait pas, on sait pas... »
Marius sourit : « C’est sûr. Ce qui est sûr aussi c’est que je vais faire de mon mieux. » Il rangea la lettre et referma l’enveloppe. « Tu veux rentrer boire un truc chaud ? »
Robert frissonna. « Non, je te remercie, je vais pas traîner. » Il dégagea son vélo de l’arbre. « On en reparle demain. »
Il démarra. Marius le regarda s’éloigner, pensif, puis rentra chez lui.

« Alors ? Tu as trouvé quoi ? »
Même si elle ne s’attendait pas à grand-chose, Adèle souriait. Marius aimait ce sourire, il le rassurait. Elle réunit ses cheveux roux en queue de cheval et embrassa son mari.
Il posa son panier sur le plan de travail. Adèle s’étonna de la présence d’une lettre dans les récoltes du jour.
« Je t’en prie, lis. »
« Monsieur Depardon,
Dans le cadre du suivi des opérations de la B.I.C.R.E, Monsieur Pras, secrétaire du ministre à l’énergie, viendra dans vos locaux régionaux pour vous rencontrer mercredi 9 décembre. Vous vous entretiendrez avec lui à 10 heures du matin afin de lui présenter un bilan complet de vos actions. »
Elle reposa la lettre. Son sourire était plus inquiet. « Pourquoi tu reçois le courrier de René ? Ne me dis pas que c’est à toi de rencontrer le secrétaire du ministre ? »
Marius acquiesça en silence.
« Et c’est une bonne chose ? »
Marius laissa un temps avant de répondre : « Je sais pas. »

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