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délivrez moi du mal

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Anna Hoser

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C’était l’été. Comme chaque année les petits et moi passions le mois d’août chez mes beaux-parents, dans l’Aveyron. Nous y retrouvions mes belles sœurs et leurs enfants afin que les cousins passent leurs vacances ensemble. Ma belle-mère tenait beaucoup à ce rassemblement qui, disait-elle, permettait de tisser un lien indéfectible entre ses petit enfants.
Ce n’était pas toujours sans histoire mais, bon gré mal gré, cela se passait plutôt simplement. Hasard ou calcul, les jeunes étaient trois par classe d’âge, trois groupes qui, au fil des années se sont rapprochés pour n’en faire plus qu’un.
Etienne, mon mari, et mes deux beaux-frères, restaient à Paris pour travailler et venaient passer quelques jours avec nous au quinze août. Jusqu’à cette date le temps passait vite, j’attendais mon époux et cela générait en moi une sorte d’impatience joyeuse qui me poussait chaque jour vers le jour suivant.
Lorsque les hommes repartaient, le temps s’arrêtait et je ne voyais plus arriver la fin des congés. Je m’ennuyais d’Etienne, de nous, de notre vie parisienne.
Mes belles sœurs n’étaient pas désagréables, je n’avais, seulement, rien à leur dire. Je ne me sentais rien de commun avec elles si ce n’est que j’avais épousé leur frère.
Elles avaient été élevées ici et trouvaient dans cette maison les parfums d’enfance et les souvenirs que je n’avais pas. Elles faisaient leur possible pour m’intégrer, me racontaient tout ce qu’il y avait de beau à vivre à la campagne, hélas, malgré toute ma bonne volonté, je ne parvenais pas à m’intéresser. Je restais foncièrement citadine et languissais dans cette ferme isolée où il ne se passait pas grand-chose.
Nos journées étaient parfaitement organisées, ma belle-mère était quelqu’un de méthodique, si j’osais, je la qualifierais même de maniaque. Rien n’était laissé au hasard, c’était indispensable, nous expliquait-elle, si l’on voulait que tout ce petit monde tourne rond. Nous étions tout de même quatorze sous le même toit et j’avoue que si chacun avait fait ce qu’il voulait quand il le voulait, ç’aurait vite été infernal.
Nous, les femmes, avions des occupations plutôt prosaïques, ménage, courses, préparation des repas, et, en début d’après-midi, après la sieste, chacune plongeait dans un roman. Je ne pouvais pas faire semblant et laisser libre cours à ma rêverie car le soir, à la veillée, nous échangions nos impressions et nos découvertes autour d’une rituelle tisane.
Au lieu de me donner le goût de lire, cette contrainte quotidienne a créé chez moi une sorte d’aversion presque allergique à la lecture.
Le seul moment où je respirais était le dimanche après déjeuner. Dès que la maison était en ordre, nous étions délivrées de nos obligations. J’en profitais pour partir marcher dans le sous-bois qui longeait la rivière afin d’échapper à la pesante omniprésence familiale.
Quand aux enfants, ils ont très vite été libres. Cela a sans doute contribué au fait qu’ils aient tant aimé ces vacances chez leurs grands-parents. Ils étaient uniquement priés d’être présents aux repas qui avaient lieu à heures fixes. Entre-temps ils allaient où ils voulaient comme bon leur semblait.
Il faut dire que le village le plus proche était à sept kilomètres et que, à l’époque, seul le maire avait une voiture. Le danger le plus probable venait de la rivière. C’était un bien grand mot pour un si petit cours d’eau mais, comme le répétait mon beau-père, pas besoin de beaucoup de fond pour se noyer. Aussi, le brave homme s’était-il dévoué pour surveiller ses petits-enfants, ce qui, en même temps, lui permettait de s’éloigner du "poulailler".
Lorsque les enfants, devenus grands, lui firent gentiment comprendre qu’ils n’avaient plus besoin de lui, beau papa fit de son potager un lieu de paix et de réflexion où il disparaissait dès le petit matin.
Les cousins auraient passé toute leur vie ici. Le lien créé entre eux ainsi que celui, différent, mais solide, qui existait avec les enfants du village, faisait de cet endroit un lieu exceptionnel pour lequel ils avaient tous un attachement très fort.
Depuis l’enfance ils partageaient parties de pêche, balades en forêts, piques niques, baignades, cueillette des champignons, construisaient des cabanes dans les arbres ou dans le foin, se déguisaient avec les vêtements des aïeux conservés dans les grandes malles du grenier, bref, toutes ces petites choses qui font les beaux souvenirs.
Il y avait aussi les pantagruéliques goûters préparés par belle maman. Elle mettait un point d’honneur à confectionner, chaque jour, différentes tartes ou gâteaux et ne servait que des jus de fruits fraîchement cueillis dans le verger voisin.
À quatre heures tapantes, une horde hurlante et affamée envahissait la cuisine. Je les contemplais, joyeux et plein de vie, évoluer avec le naturel de jeunes chiots sans inhibition ni à priori. C’était passionnant d’observer ces êtres en devenir, de voir leurs caractères s’affirmer, les affinités se créer, je devinais les idylles plus ou moins discrètes qui se faisaient et se défaisaient entre nos petits et ceux du village. Jeanne et Josèphe, Éléonore et Georges, François et Luce... un peu différents, un peu plus affirmés chaque année mais toujours si proches les uns des autres et sachant s’enrichir de leurs expériences diverses. Ils vivaient loin les uns des autres la majeure partie du temps, mais tous conservaient une relation authentique et spontanée que je leur enviais. Au fil des ans, certains quittaient le village afin de poursuivre des études, d’autres restaient pour s’occuper des terres mais aucun n’aurait manqué les retrouvailles d’août.
Cet été là, donc, je venais d’avoir quarante ans. J’avais tenté de proposer à Etienne d’éventuelles vacances ailleurs qu’en Aveyron. Hélas, ni lui, ni mes beaux-parents ni, surtout, les enfants ne l’entendirent de cette oreille. Pourtant Alfred, notre aîné, allait avoir vingt ans, Emile, le dernier en aurait bientôt seize mais ni eux, ni leur sœur Madeleine ne voulurent imaginer une seconde aller ailleurs. Aussi est-ce en traînant les pieds plus encore que d’habitude, que je partis pour un mois de corvées et d’ennui.
Ce quinze août 1965, la messe n’en finissait pas et je ne pensais qu’à une chose, Etienne ne viendrait pas. Il me l’avait annoncé la veille, au téléphone
"...le quinze août tombe un dimanche, ma chérie, ça ne me laisse pas assez de temps pour un aller-retour... "
Lorsqu’il avait raccroché, je m’étais effondrée, oscillant entre la rage et les larmes.
Comme d’habitude, le repas dominical fut bruyant et joyeux, pourtant je n’avais pas le cœur à participer. Dès le dessert avalé, je me suis éclipsée, sans aider à la cuisine malgré la certitude qu’il me faudrait affronter la curiosité affable de la famille dès mon retour. J’avais besoin de laisser libre cours à mes émotions et ne pouvais supporter l’idée d’écouter plus longtemps les bavardages insipides de mes belles sœurs.
Il faisait presque froid, le temps était à l’orage et je regrettais de n’avoir pas pris le temps d’emporter une veste. Mon humeur était aussi maussade que le ciel. Au fond, je n’avais pas vraiment envie de marcher, très vite je me suis arrêtée sur une grosse pierre à l’ombre d’un saule au-dessus de la rivière. Je ressassais. Comment tromper l’ennui, comment tenir encore deux semaines avant de regagner Paris.
Soudain j’ai tressailli, quelqu’un étais là, je le sentais. Je me suis retournée vivement. C’était Louis, l’un des copains des enfants qui avait l’âge d’Alfred. Je savais qu’il était parti étudié en Angleterre et ne l’avais pas vu depuis deux ans.
-Bonjour madame Lacombe, je ne vous ai pas fait peur au moins, c’est moi, Louis, le petit Vigne, vous me reconnaissez ?
Allez savoir pourquoi, je me suis sentie comme prise en faute. Je bafouillais un « oui, biensûr », gênée, et époussetais d’invisibles brindilles sur ma jupe que je trouvais subitement trop courte.
-Comment allez-vous, comment vont vos enfants ? Je viens d’arriver et n’ai pas encore eu le temps de reprendre contact avec tout le monde.
Tout en parlant il s’est approché et s’est assis tout près de moi, sur le rocher.
J’aurais voulu être ailleurs. Je sentais le trouble m’envahir et frissonnais. Louis n’avait plus rien du petit garçon de mon souvenir. Il avait beaucoup grandit, s’était laissé pousser une de ces barbes à la mode que je détestais et arborait un air tranquille et confiant qui intensifiait mon malaise.
Je regardais devant moi, incapable d'articuler le moindre mot. Je m’en voulais terriblement et m’invectivais intérieurement :
« Allons ne sois pas stupide, ce n’est qu’un enfant, et puis tu es amoureuse d’Etienne... pourquoi as-tu besoin de te le rappeler ! Enfin ! Tu pourrais être sa mère, d’ailleurs sa mère est plus jeune que toi, oh, et puis ça suffit ! Reprend toi maintenant, parle lui comme tu lui as toujours parlé ! »
Je cherchais du concret, du familier qui m’aurait aidée à me ressaisir...
L’Angleterre, j’allais lui demander de me raconter l’Angleterre ! Il ne m’en a pas laissé le temps.
« Ça ne va pas ? Vous n’avez pas l’air bien, voulez-vous que je vous raccompagne? »
J’ai rougi. Que penseraient mes beaux-parents et les enfants si j’arrivais soutenue par cet homme... cet enfant?
Mon dieu quelles pensées me traversaient la tête ! Qui aurait pu y voir le moindre mal sinon moi et mon esprit perturbé. Je me suis secouée et avec un sourire embarrassé lui ai répondu que ce n’était rien, que j’avais juste froid.
Il a enlevé sa veste et d’un geste galant l’a posée sur mes épaules. J’ai senti son odeur, son bras dans mes cheveux, sa main sur mon épaule, j’ai frémi.
Son visage était tout près du mien, ses yeux écarquillés semblaient ne pas comprendre l’étrangeté de l’instant, pourtant il ne reculait pas, ne détournait pas le regard, j’entendais son cœur battre la chamade. Un lourd silence s’est installé entre nous, nous unissant dans une même incrédulité.
Sans un mot il a enveloppé ma joue de sa large paume, de l’autre main il a caressé mes cheveux. Comme je ne bougeais pas il a posé ses lèvres dans mon cou puis est doucement remonté vers ma bouche. J’ai soudain été submergée par le désir, plus de différence d’âge ni de bienséance qui tiennent, il était un homme et j’étais une femme. Je l’ai embrassé avec une fougue que plus de vingt années de mariage m’avaient presque fait oublier. Nous avons roulé dans l’herbe humide, je me moquais bien des brindilles sur ma jupe, des promeneurs qui pouvaient nous surprendre et même de ma famille.
Lorsque l’émoi est retombé, la gêne est revenue. Hypocritement j’ai souhaité que Louis s’en aille sans rien dire et fasse comme s’il ne s’était rien passé mais il a eu besoin de s’excuser.
-Je suis désolé, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai toujours trouvé que vous étiez une belle femme mais jamais, je vous le jure, je n’ai pensé vous manquer de respect, pardonnez-moi.
Il était là, gamin pris en faute, suppliant de ne pas le gronder et tout à coup j’ai eu honte, je me suis sentie sale. Comment pourrai-je un jour me regarder à nouveau dans la glace, comment pourrai-je vivre avec le poids de ce péché sur la conscience. Et s’il en parlait un jour, que deviendrai-je...
Je ne trouvais pas les mots, il avait un regard implorant qui aggravait mon accablement, je me suis mise à trembler, il a de nouveau posé sa veste sur mes épaules et a dit
-Venez, je vais vous ramener, je dirai que je vous ai rencontré alors que vous veniez de tomber et que vous étiez toute retournée.
Nous sommes rentrés sans échanger un mot. Arrivés à la maison je suis allée directement à la salle de bain. Je me suis frottée avec l’énergie du désespoir en laissant l’eau brûlante purifier mon corps pendant de longues minutes.
Lorsque je suis descendue, Louis était avec mes enfants, au milieu de leurs amis de toujours. Ils riaient, échangeaient des anecdotes à propos de ce qu’ils avaient vécu dans l’année, loin les uns des autres.
Louis ne m’a pas accordé le moindre regard. Pour lui la page était tournée et j’ai compris à cet instant-là qu’il ne raconterait jamais rien parceque lui, avait déjà oublié.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un très beau dialogue intérieur et, beaucoup d'émotion sont le fil conducteur de cette nouvelle.
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Keith Simmonds · il y a
Bonjour, Anna, j'ai déjà vote! Grâce à vous, mon haïku, EN PLEIN VOL,est en FINALE pour le Grand
Prix Automne 2016 et je viens vous inviter à renouveler votre vote si vous
l’aimez toujours! Merci d’avance! Il ne nous reste que 4 jours pour voter!

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Anna Hoser · il y a
merci, je suis très touchée par votre commentaire, quel beau compliment !
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Dizac · il y a
C'est joliment écrit, troublant comme un film avec Romy Schneider..Une belle découverte. BRAVO!!!
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Guy Bellinger · il y a
Un très beau texte dont la sincérité fait tout le prix, car l'héroïne, avec qui on se sent tout de suite en empathie, ne brosse pas un portrait flatteur d'elle-même (son peu d'enthousiasme pour sa belle-famille, son aventure passagère), simplement un portrait vrai. Tout est très bien décrit et les émotions exsudent de ce "Blé en herbe" en négatif. Bravo.
Je vous propose en échange de ce plaisir de lecture la découverte d'un autre de mes textes où campagne, enfance et trois générations réunies cohabitent : "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere)

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Anna Hoser · il y a
Merci Guy, d'avoir, une fois encore, pris le temps de lire l'un de mes textes et de le commenter si gentiment.
Je suis un peu débordée en ce moment, mais promis, je lirai, avec plaisir, votre histoire de famille dès que possible !

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Robert Shennon · il y a
Les sentiments et les émotions se jouent vraiment de nous... pour souvent... nous faire piétiner dans la mayonnaise. Cette histoire est tellement juste et bien écrite que je te dis comme la célèbre pub... "dis, tu peux pas nous en donner un p'tit peu plus"... une suite quoi !
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Anna Hoser · il y a
Merci Robert, je suis touchée par votre enthousiasme ! je n'ai pas pensé à une suite, j'aime l'idée que chacun imagine la sienne ;-)
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Utilisateur désactivé · il y a
Délivre nous du mâle !
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Anna Hoser · il y a
même si, aujourd'hui, les choses sont un peu différentes, c'est exactement ça ! ;-)
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Fred Panassac · il y a
Une histoire troublante et hors du temps, aventure passagère pour lui, peut-être un tournant pour elle et une prise de conscience de ce que sa famille par alliance exige d'elle. Belle inspiration !
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Anna Hoser · il y a
merci d'être passée Fred :-)
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Keith Simmonds · il y a
Un joli texte profond et très bien écrit qui nous fait réfléchir! Bravo! Mon vote!
Mes deux haïku, BAL POPULAIRE et ÉTÉ EN FLAMMES, sont en
compétition pour le Grand Prix Été 2016. Je vous invite à venir les
lire et les soutenir si le cœur vous en dit, merci!
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/bal-populaire
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/ete-en-flammes

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Anna Hoser · il y a
Merci pour votre passage Keith,
je soutiens vos textes chaque fois avec plaisir !

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Keith Simmonds · il y a
Merci beaucoup pour votre gracieux soutien, Anna! A bientôt!
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MissFree · il y a
Troublant et très réaliste.
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Anna Hoser · il y a
merci d'avoir pris le temps :-)
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