Délit d'optimisme

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Sans prétention, mais par plaisir Parce que j’aime lire, que j’admire les écrivains et que j’ai bien sûr énormément de respect pour leur travail et leur talent, je dirai que je fais ce que  [+]

Image de Été 2013
Le médecin observa sa patiente et lança :
— Je pense que vous devriez aller consulter un psy.
— Un psy ? répéta, surprise, pour ne pas dire médusée, la patiente. Mais je vais bien !
Elle était venue pour une simple et banale verrue plantaire.
— Justement, continuait avec sérieux son généraliste, avec tout ce qui vous arrive, j'ai du mal à comprendre comment vous pouvez encore garder votre sourire. Je pense qu'il s'agit d'une forme grave de dépression inversée. Je crains le pire.
« Ou alors elle est complètement débile, la pauvre fille », pensa-t-il.
Il prit son bloc d'ordonnances et commença la rédaction d'une lettre qu'il lui remit, avec le nom et le numéro de téléphone d'un bon confrère, « le meilleur, même » lui assura-t-il. Elle prit la feuille, perplexe, et ajouta :
— Et pour ma verrue, je fais quoi ?
La verrue. Il l'avait oubliée. Il lui donna une fois de plus les coordonnées d'un autre confrère, le meilleur là aussi, en précisant toutefois que l'urgence était surtout de prendre rendez-vous pour sa santé mentale, laquelle l'inquiétait sérieusement.

Elle prit congé sans se départir de son éternel sourire et quitta le cabinet médical en pensant qu'il lui faudrait trouver un nouveau médecin traitant. Elle aurait très bien pu parler et lui dire ses quatre vérités à cet imbécile qui doutait de sa santé mentale, mais cela n'aurait mené à rien. Il n'était pas le premier à ne pas comprendre, elle avait l'habitude. Sa sérénité, son flegme, sa bonne humeur en dérangeaient parfois certains, au point justement de leur faire douter de son équilibre.

Elle sortit et se précipita vers sa voiture, on s'apprêtait à la verbaliser. Essoufflée, mais souriante, elle tenta d'expliquer à la contractuelle qu'elle sortait du médecin et qu'il avait eu une heure de retard, mais l'ASVP était une employée modèle. Infiniment consciencieuse, elle s'appliquait et s'impliquait véritablement dans son travail. Après tout, elle représentait l'autorité. Donc, dans la mesure où elle avait déjà commencé à écrire une lettre sur son carnet de PV, elle n'avait pas le droit, ni même l'envie d'ailleurs, de s'arrêter. Le droit, c'était sa passion. Si elle avait pu, elle serait allée en fac de droit, ne cessait-elle de répéter autour d'elle. Traduction : si ses facultés intellectuelles le lui avaient permis. Tous les jours, en endossant son uniforme, elle aimait dire avec fierté qu'elle laissait dans son vestiaire ses vêtements civils et son bon cœur, afin d'exercer son travail avec le plus grand professionnalisme et une réelle objectivité. Cette petite réflexion s'adressait indirectement à ses collègues un peu trop généreuses à son goût et dont la bienveillance, cette faiblesse anti-professionnelle, l'agaçait. Ses collègues ne relevaient pas, elles n'étaient pas dupes, « son bon cœur », elle n'en avait pas, ni dans le privé ni au boulot, alors... Bref, elle tendit la contravention à notre gentille jeune femme, qui le prit avec un sourire (de dépit celui-là), sans insister, pressée de partir chercher ses enfants à l'école. L'agent de verbalisation la regarda partir, le visage fermé, le regard suspicieux...

Si ces quelques euros d'amende avaient pu la contrarier (elle devait surveiller ses finances de près, elle venait quand même aussi de perdre son travail...), son fils qui se jeta dans ses bras en franchissant le portail de l'école lui fit tout oublier. Elle l'étreignit et le garda contre elle avec bonheur, tandis qu'il serrait ses petits bras autour de son cou. Elle fut comblée quand son autre fils arriva et après un doux moment « câlin bisous », ils montèrent tous les quatre dans la voiture. Ah oui, quatre : c'était vendredi, on était à Nice, en avril, il faisait beau et comme tous les vendredis sous le soleil, c'était goûter sur la plage avec le petit voisin du dessus qui était dans la même classe que l'aîné. Direction la Promenade des Anglais.
Elle était ravie, pour une fois, elle avait eu la chance de trouver une place tout près de l'Opéra Plage, à deux pas du vieux Nice, là où les galets cédaient la place à une petite bande de sable assez grande pour pouvoir en faire leur terrain de foot. Elle prit bien soin de mettre son clignotant, ben oui, un PV déjà dans la journée, il ne fallait pas non plus forcer le destin, et elle se gara dans un créneau parfait. Elle faisait descendre les enfants du véhicule quand une voiture de police s'arrêta à sa hauteur. Elle fut interpelée,
— Papiers du véhicule, s'il vous plaît madame.
Elle s'exécuta et attendit patiemment. On lui demanda alors de rester sur le trottoir et on lui annonça qu'on allait effectuer une perquisition. Elle voulut en connaître la raison, demandant quelle étrange infraction elle avait pu commettre pour justifier une telle décision. Il lui fut répondu que son comportement suspect leur avait été signalé par l'une de leurs collègues. Super-Contractuelle avait encore frappé. Que la verbalisée eût pu partir si rapidement avec sa contravention, sans se plaindre, ni même insister et avec le sourire de surcroît, lui avait paru douteux. « On ne me la fait pas à moi », avait-elle pensé en prévenant les patrouilles.
Sans même s'excuser, les policiers prirent enfin congé : la fouille n'avait abouti à rien. Elle s'était déroulée sous les yeux admiratifs des garçons qui voyaient en eux les héros d'une série télé. Résultat, pas de drogue, le chien avait été formel, aucun cadavre dans le coffre, juste un délicieux gâteau au chocolat recouvert de sucre glace, qu'un agent avait osé prélever et manger afin de s'assurer que le berger allemand ne s'était pas trompé.
L'enthousiasme des garçons était contagieux, elle se mit à rire et descendit avec eux les escaliers qui menaient à la plage. Elle rejoignit une amie qui les attendait avec ses jumeaux et, avec bonne humeur, lui raconta ses mésaventures. Son amie la regarda avec consternation,
— Ton optimisme est agaçant, conclut-elle, tu as beau vivre des galères depuis que tu es seule avec tes fils, tu n'arrives même pas à t'en plaindre.
Elle ne put que lui sourire une fois de plus. Puis, apercevant un enfant qui jouait seul non loin d'elles, elle demanda aux garçons de lui proposer de se joindre à eux pour le match de foot. Et tandis que son amie s'allongeait sur sa serviette, elle enleva ses chaussures. Il était hors de question qu'un match ne commençât sans elle. Le petit garçon s'exclama :
— Si votre maman joue, mon papa peut jouer lui aussi ?
Il montrait un homme assis non loin de leur « campement ». Elle ne s'était pas aperçue de sa présence mais lui l'avait remarquée tout de suite. On lui fit signe, il les rejoignit et arbora un sourire sincère en tendant la main. Elle... elle lui sourit...

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Armelle FAKIRIAN · il y a
Un optimisme contagieux. Une nouvelle qui se lit avec bonheur et en apporte autour d'elle.
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Un optimisme contagieux. Une nouvelle qui se lit avec bonheur et en apporte autour d'elle.

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