Délire

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Force est d’avouer que tout esprit rationnel aurait trouvé cela étrange. C’est sûr, descendre de son train et voir des pur-sang galoper sur le quai... Bon, je me suis poussée et les ai laissés passer. Quand je suis rentrée chez moi et que j’ai raconté cela à ma famille, ils m’ont dit que j’étais folle.
« Mais je vous jure, il y avait des chevaux sur le quai ! » Ce que mon mari et mes fils ont ri !
Alors je n’en ai plus parlé. Et le lendemain, personne à la gare ne faisait mention de cette étrangeté. Vous pensez bien qu’après les moqueries de la veille, je n’allais pas me risquer à évoquer ce point avec mes copains du RER.
Je suis passée à autre chose.
Et puis quelques jours plus tard, dans le train, un type s’est assis en face de moi. Un type, que dis-je ! Une bombe atomique, une arme de séduction massive. Il avait certes un look approximatif: un costume rose bourré de motifs clairs tombant sur des souliers blancs immaculés – hyper ringard. Mais il avait aussi longs cheveux noirs bouclés coulant en cascade sur ses épaules, des yeux d’un bleu limpide, une carrure de rugbyman qui ferait regretter à n’importe quelle nonne d’avoir fait vœu d’abstinence... Bref, un canon. Un canon qui me souriait.
Il avait beau être superbe, cela devenait gênant : j’étais mariée... eh oui, à notre époque, d’aucuns ont encore des principes, voyez-vous.
« Je vous gêne, m’a-t-il dit » Oh ! Perspicace en plus d’être beau.
« Ne le soyez pas, j’ai été envoyé pour vous »
J’ai regardé autour de moi : les autres voyageurs ne prêtaient aucune attention à ce mec bizarre et encore moins à ce qu’il pouvait bien me dire.
« Oui les chevaux ont été envoyés pour vous annoncer ma venue : c’était spectaculaire, n’est-ce pas ? ». J’étais très mal à l’aise. Ce mec avait pourtant l’air complètement sain d’esprit et ce, malgré son discours insensé. Mais je ne le connaissais pas, et je me demandais bien comment il savait... vous savez, pour les chevaux.

« Ok, super, lui ai-je répondu. On arrive à ma station là, je dois vous laisser... »

Et là, il s’est passé un truc encore plus surprenant que le reste. Il a semblé s’illuminer de l’intérieur. Oui, s’illuminer ! Et les motifs blancs qui ornaient son costume couleur bonbon sont devenus phosphorescents : c’étaient des auréoles.
J’ai eu peur.
Sa voix est devenue horriblement forte : « Je suis Aladiah, ange gardien en mission pour ta sauvegarde ! » Ma sauvegarde !!! Je t’en collerai des sauvegardes, moi !! J’ai pris mes jambes à mon cou, et je suis sortie du train. Certains voyageurs ont râlé parce que je les ai bousculés mais pas un n’a rouspété à cause de l’autre taré beuglant et semblant sorti tout droit d’un spectacle de chez Michou. Il ne m’avait pas suivie, ouf.

Arrivée à mon bureau, j’ai quand même vérifié sur Internet : Aladiah était en effet un ange gardien, un « chérubin régi par l’Archange Raziel », mais selon les sources de la Toile, ce n’était pas le mien. Du fait de ma date de naissance, mon ange gardien perso serait Yélahiah. Un Ange Gardien... N’importe quoi. Je n’en ai même pas parlé aux filles du bureau, elles se seraient foutues de moi, à juste titre. Evidemment, je n’ai rien dit à mon mari le soir, non plus.

Je l’ai revu à plusieurs reprises : au détour d’une rue de Neuilly, à l’arrêt de bus de ma bourgade au fin fond de la Beauce, j’ai même cru l’apercevoir au travers du velux de ma salle de bains, une fois. J’ai hurlé. Mon mari est venu, j’ai dit que j’avais vu une araignée.

Quoi, je n’allais quand même pas lui dire que je voyais partout le plus beau des mecs que j'avais jamais aperçus?

Mais au moins, « Aladiah » ne me parlait plus. C’était moins effrayant.

Jusqu’à ce jour de septembre.

La veille, j’avais regardé mon mari partir avec ses valises et monter dans une berline noire conduite par une ravissante blondasse. Il me quittait pour une autre, l’ordure.

Ce matin-là, mes gosses m’ont serrée contre eux avant de partir au collège – fait rarissime. Mais Maman se faisait plaquer pour une gamine de 15 ans de moins qu’elle, quand même. J’avais le cœur brisé, démoli. Le sol semblait s’ouvrir sous mes pieds : j’étais anéantie.

Je suis allée au travail, malgré tout. Ce n’était pas le moment de traîner la patte, j’allais avoir besoin d’argent pour payer mon divorce. Un divorce, putain ! J’avais quarante ans, j’étais vieille, fanée, grosse, je me retrouvais seule avec deux collégiens qui ne vivaient que pour leur IPhone.

Dans un élan de désespoir, je voulus me jeter sur les rails. Une main me retint.

Le fameux Aladiah était là, resplendissant. Je peux aller jusqu’à vous confier qu’il était tellement époustouflant de charme et de beauté que malgré l’état de désespoir avancé dans lequel j’étais, j’ai senti les muscles de mon bas-ventre se contracter.
« Ne rêvez pas, les anges n’ont pas de sexe, m’a-t-il dit. (oups)
- que me voulez-vous ? Fichez moi la paix à la fin !
- Je suis venu pour vous, je vous ai sauvée.
- Vous n’êtes même pas mon Ange Gardien, j’ai regardé, hein ! Tout ça ce sont des foutaises, vous êtes un psychopathe !! »
Je criais. Les gens autour de moi me regardaient avec appréhension et s’écartaient de moi. Règle d’or de la foule, qu’elle soit parisienne, romaine ou new yorkaise : on traite les tarés avec prudence mêlée d’indifférence.
" Cessez de crier, vous faites peur à tout le monde.
- Lâchez-moi espèce de malade ! Au secours !! me mis-je à hurler. »
La seconde d’après, je me retrouvai dans une forêt, seule avec ce pseudo ange gardien. La trouille que j’ai eue !!!
« Où sommes-nous ?
- dans un endroit où les gens ne te prendront pas pour une folle » Tiens, on était passé au tutoiement, intéressant... Mais à quoi pensais-je donc ? J’étais seule dieu savait où avec un aliéné mental !
« Rassure-toi, je suis asexué. Je suis... » Son corps recommença à s’illuminer. Il tendit ses bras vers le Ciel : « Que je sois glorifié, moi, Aladiah, juste et sage, car je rends la joie aux égarés et je ne repousse pas les malheureux. Dans les siècles des siècles, ta langue exclamera ma justice. Amen.
- Arrêtez cela, ça fout les pétoches, hurlai-je !!! » La lumière cessa.
« Désolé, j’aime bien faire dans le sensationnel... Je suis Aladiah, chérubin de mon état. En fait, j’ai un peu déconné et Raziel, mon archange, a menacé de me déchoir.
- Vous avez... déconné ?
- Oui. Je trouve la Terre si belle que je passe parfois de longs moments à en admirer les plus beaux sites. Et de fait, je n’entends pas toujours les prières de ceux qui m’invoquent. Cela nuit à la crédibilité de la milice. (Tu m’étonnes).
- Qu’ai-je à voir, là-dedans, moi ?
- Yélahiah, ton ange, est un pote : il a senti que ça allait tourner au vinaigre pour toi. Alors il m’a proposé ton cas, et pris un des miens, histoire de me dépanner. Il fallait juste que je protège vite quelqu’un, c’est fait. Je ne serai pas déchu ! Merci infiniment. »

Merci, des clous ! Mes problèmes ne s'étaient pas arrangés pour autant. Il sembla lire dans mes pensées : « Mais tu n’es pas morte, et tu redeviens maître de ton destin. Et moi (il sourit de toutes ses dents – renversant), je peux retourner voir Raziel tête haute. » Il sortit un smarphone de sa poche de pantalon, se plaça derrière moi, m’entoura d’un bras, et de l’autre tendit le téléphone : « on se fait un petit selfie pour marquer le coup ? »
Un flash de téléphone et il disparut.
Et je me suis retrouvée de nouveau sur le quai de ma gare, seule, avec des gens qui continuaient de s’écarter de moi.

Le soir, en regardant les infos, j’ai entendu qu’un type avait gagné la super cagnotte de 150 millions d’euros. Et il disait, ce con : « J’ai toujours cru en ma bonne étoile, on a tous un ange gardien. Yallah ! » Il avait dit Yallah ?? ou Yélahiah?

Non parce que je ne veux pas faire ma délicate mais Yélahiah c’est le mien, d’ange gardien !!! Et au lieu d’être plaquée par mon mari, j’aurais pu gagner un paquet de fric s’il avait fait son boulot au lieu de me confier à un gros nase (aussi canon fut-il) !!!

Je n’ai jamais revu Aladiah. L’autre ne s’est pas pointé non plus, il sait bien qu’il a commis une erreur. Vous me direz, il faut réussir à venir dans ma chambre avec ses murs capitonnés et ses barreaux aux fenêtres.

J’ai été diagnostiquée schizophrène. Tout ça parce que j’ai parlé à mon médecin de ma tentative de suicide et de ma discussion avec l’Ange. Alors, il paraît qu’on doit me soigner à coup de neuroleptiques et m’interner un petit moment. Pourtant, j’ai montré le MMS que j’ai reçu : lui et moi posant devant l’objectif, dans une belle forêt. Sauf qu’il paraîtrait que je suis seule sur la photo. Ah ça, on peut dire qu’il l’a bien foirée, sa mission de sauvetage, l’autre chevelu, là.

Evidemment, je n’ai pas reparlé des chevaux sur le quai. Bah oui : on me prendrait pour une tarée, vous pensez bien!
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Les anges gardiens se sont mis au goût du jour mais le travail s'en ressent !! :-))